NOTICE
En lisant i*ouvrage d'un homme alors assez obscur, et aujourd'hui fort en vue (le Livre du Compagnonnage^ par Agricol Perdiguier, menuisier au faubourg Saint^Antoine, aujourd'hui représentant du peuple) , je fus frappé, non-seulement de la poésie des antiques initiations du Devoir y mais encore de l'importance morale du sujet, et j'écrivis le roman du Compagnon du Tour de France dans des idées sincèrement progressives. II me fut bien impossible, en cherchant à représenter un type d'ouvrier aussi avancé que notre temps le comporte , de ne pas lui donner des idées sur la société présente et des aspirations vers la société fature. Cependant on cria, dans certaines classes, à l'impossible, à l'exagération , on m'accusa de flatter le peuple et de vouloir l'embellir. Eh bien, pourquoi non? Pourquoi, en supposant que mon type fût trop idéalisé, n'aurais-je eu le droit de faire pour les hommes du peuple ce qu'on m'avait permis de faire pour ceux des autres classes ? Pourquoi n'aurais-je pas tracé un portrait, le plus agréable et le plus sérieux possible, pour que tous les ouvriers intelligents et bons eussent le désir de lui ressembler? Depuis quand le roman est-il forcément la peinture de ce qui est, la dure et froide réalité des hommes et des choses contemporaines? Il en peut être ainsi, je le sais, et Balzac , un maître devant le talent duquel je me suis toujours incliné, a fait la Comé^ die humaine. Mais, tout en étant lié d'amitié avec cet homme illustre, je voyais les choses humaines sous un loat autre aq)ect, et je me souviens de lui avoir dit, à peu
a LE COMPAGNON
près à Tépoque où j'écrivais le Compagnon du Tour de France : « Vous faites la Comédie humaine. Ce titre est modeste; vous pourriez aussi bieu dira le drame, la tragédie humaine. — Oui , me répondit-il , et vous , vous Taites V épopée humaine. — Cette fois, repris-je, le titre serait trop relevé. Mais je voudrais faire Véglogue humaine, le poème, le roman kumaln. En somme , vous roulez et savex peindre l'homme tel qu'il est sous vos yeux, soît 1 Moi , je me sens porlé à le peindre tel que je Youbaite qu'il soît, tel que je crois qu'il doit être. » Bt comme nous ne nous faii^ns pas concarrenoBy nous eûmes bientôt reconnu notre droit mutuel.
A cette époque-là , il y a une dizaine d'années , mon type de Pierre Huguenin pouvait paraître embelli pour les gens du monde qui n'avaient pas de rapports directs avec ceux de l'atelier. Cependant Agriool Ferdiguier lui-même était au moins aussi intelligent , an moins aussi instruit que Pierre Huguenin. Un autre ouvrier, le premier verni, pouvait être jeune et beau, personne ne le oôera. Une femme bien née, comme on dit, peut aimer la beauté dans un homme sans naissance, cela s'est vu l Une femme de cœur et d'esprit peut n'apprécier que le eoBur et l'esprit dans l'homme qu'elle aime. Cela se verra, j'espère, si cela ne se voit déjà au temps oà nous sommes. Enfin tout ce qui n'existait pas alors, à ce qu'on assurait, pouvait être et devait être bientôt. Et la preuve, c'est que quelques années plus tard , Eugène Sue prit pour héros d'un roman à immense succès, un ouvrier qu'il fit poè'te, philosophe, et socialiste, qui plus est. Personne n'y trouva à redirdvEst-ce parce qu'il fut présenté avec plus d'adresse, et habillé avec plus de vraismblance? c'est possibie. J'ai toujours du plaisir, et jamais du chagrin à voir mes con frères réussir ce qiie j'ai pu manquer. Mais la question reste la même au fond. Un ouvrier est ui» bomme tout
pareil à un autre homme, un monsieur tout pareil à un autre monsieur y et je m'étonne beaucoup que cela étonne encore quelqu'un. Il n'est pas nécessaire d'avoir été reçu bachelier pour être aussi instruit que tous les bacheliers du monde. Ce n'est pas au collège qu'on apprend à être moral et religieux, puisqu'on n'y apprend que le grec et Jle latin. On y acquiert fort lentement une certaine instruction qu'un ouvrier, tout comme une femme , peut acquérir plus tard et plus vite avec de l'intelligence et de la volonté. Enfin cette prétendue infériorité de race ou de sexe est un préjugé qui n'a même plus l'excuse aujourd'hui d'être soutenu de bonne foi , et le combattre davantage serait même fort puéril à l'heure qu'il est.
J'ai publié, pour la première fois, le roman qu'on va lire sous le poids des anathèmes de deux castes, la noblesse et la bourgeoisie, sans compter le clergé, dont les journaux m'accusaient sans façon d'aller étudier les mœurs des ouvriers , tous les dimanches , à la barrière , d'où je revenais ivre avec Pierre Leroux, Voilà comment un certain monde et une certaine religion accueillent les tentatives de moralisation, et comment un livre dont l'idée évangélique était le but bien déclaré, fut reçu par les conservateurs de la morale et les ministres de rÉvangile*
Nohant, 23 octobre 4851.
GEORGE SAND