CHAPITRE PREMIER
Le village de Villepreux était , an dire de M. Lerebours, le plus bel endroit du département de Loir-et-Cher, et l'homme le plus capable dudit village était , au sentiment secret de M. Lerebours, M. Lerebours lui-même, quand la noble famille de Villepreux , dont il était le représentant , n'occupait pas son majestueux et antique manoir dé Villepreux. Dans Tabsence des illustres personnages qui composaient cette famille, M. Lerebours était le seul dans tout le village qui sût écrire l'orthographe irréprochablement, n avait un fils qui était aussi un homme capable. n n'y avait qu'une voix là-dessus, ou plutôt il y en avait deux, celle du père et celle du fils, quoique les malins de Tendroit prétendissent qu'ils étaient trop honnêtes gens pour avoir entre eux deux volé le Saint-Esprit.
n est peu de commis-voyageurs fréquentant les routes de la Sologne pour aller offrir leur marchandise de château en château , il est peu de marchands forains promenant leur bétail et leurs denrées de foire en foire, qui n'aient , à pied , à cheval ou en patache, rencontré, ne fût-ce qu'une lois e;i leur vie, M. Lerebours, économe, régisseur, intendant'*, homme de confiance des Villepreux. J'invoque le aouvenir de ceux qui ont eu le bonheur de le connattre.
U IS GOMPÀGNOM
ITest-il pas vrai qua c^étaît un petit bonne très-sec, très* jaune, très-actif, au premier abord sombre et taciturne, mais qui devenait peu à peu communicatif jusqu'à l'excès? C'est qu'avec les gens étrangers n pays i) était «bfiédé d'une seule pensée, qui était eelle-ei : Voilà pourtant des gens qui ne savent pas qui je suis I — Puis venait cette seconde réflexion, non moins pénible que la première : li y a donc des gens capables d'ignorer qui je suis! — Et quand ces gens-là ne lui paraissaient pas tout à fait indignes de l'appréder,, il ajeutaôt pour se résumer : U faut ■ pourtant que ces braves gens apprennent de moi qui je suis.
Alors il les tàtak sur le chapitre de l'agricultiire, ne se faisant pas faute, au besoin , de captiver leur attention pM* quelque énonne paradoxe-; car il était membve correspondant de la société d'agriculture de son dief^liau , est ii n'en était pas plus fier pour cela. S'il réussissait à se faire questionner, il ne manquait pas de dire : J'ai fât cet essai dans nùs terres. Et si on l'interrogeait sur la qualité de ces terres^ il répondait : Elles ont toutes tes qualités. Il y a qadAre lieues carrées d'étendue ; nous avons ào^c du sec, du mouillé, de l'humide, du gras^ du ma%kS!>, etc. En Sologne on n'est pas bien riche avec quatre lieues de terrain, et la terre de Ylilepreux ne rapportait guère que trente n^lle livres de rente ; mais la famille de Vill^ preux en posséâait deux autres d'un moindre revenu , qui étaient affermées^ et que M. LereiMUurs allait visiter une lois par an. H avail dcmc une triple occupation , une triple importance, une triple caqpacité, et d'^mels sujets de discours et de démonstrations agricoles.
> Quand il avait £ait son prexmer efifet, comme il ne demandait pas mieux que d'étremodeste, et que Faveu d'une haute position Go4te toujours un peu» il hésiiait quelques instants, puis il hasardait le nom de ViUepreux; et si Faîh
difenr était pénétré d* avance de FImportance de ce nom , M. Lerebonrs disait en baissant les yeux : C'est m<H qui fais fes affabres de la famUle, — Si cet auditeur étadi Assez ennemi de hn-mtoe pour demander ce que e^étaît que la futtille, ohl abrs, malheur à k»l car M. Ler^ours se chargeait de le lui apprendre; et c'étaient d'interminables généalogies , des énumérations d'aUîanees et dé mésalliances, une liste de cousins et d'arrîère-cousîns ; et puis la statistique des propriétés, et puis l'exposé des améliorations par lui opérées, etc., etc. Quand une diligence avait le bonheur de posséder M. Lerd)Ours , il n'était ni cahots ni chutes qui pussent troubler le sommeil délicieux où il plongeait les voyageurs, n les entretenait de la famille de ViUepreux deputô le premier relais jusqu'au dernier. Il eût fait le tour du monde en parlant de la famille.
Quand M. Lerebours afiaît à Paris, il y passait son temps fort désagréablement; car, dans cette fourmilière d'écervelés, personne ne paraissait se soucier de la famille de Wlepreux. Il ne concevait pas qu'on ne le sakiàÊ point dans les rues, et qu'à la sortie des spectacles la foule risquât d'étouffer, sans plus de façon , un homme aussi nécessaire que lui à la prospérité des Yillepreux.
De données morales sur ht famUle, de distinctions entre ses membres, d^aperçus des divers caractères, il ne fallait pas lui en demander. Soit discrétion , soit inaptitude à ce genre d'observations, il ne pouvait rien dire de ces illustres personnages, sinon que cehii-ci était plus ou moins économe, ou entendu aux affaires que celui-là. Mais la qualité et l'importance de l'homme ne se mesuraient , pour lui, qu'à lia somme des écus dont il devait hériter ; et quand on lui demandait si mademoiselle de Yillepreux était aimable et jolie, il répondart par la supputation des valeurs qu'elle apporterait en dot. E ne comprenait pas qu'on fàt curieux d'en savoir davantage.
it LE COMPAGNON
Un matin , M. Lerebours se leva encore plus tôt que de œutume, ce qui n'était guère possible, à moins de se lever, comme on dit , la veille ; et descendant la rue principale et unique du village , dite rue Roycde^ il tourna à droite, prit une ruelle assez propre, et s'arrêta devant une maisonnette de modeste apparence.
Le soleil commençait à peine à dorer les toits, les coqs mal éveillés chantaient en fausset, et les enfants, en chemise sur le pas des portes , achevaient de s'habiller dans la rue. Déjà cependant le bruit plaintif du rabot et l'âpre gémissement de la scie résonnaient dans Tatelier du père Huguenin , les apprentis étaient tous à leur poste, et déjà le maître les gourmwdait avec une rudesse paternelle.
— Déjà en course, monsieur le régisseur? dit le vieux menuisier en soulevant son bonnet de coton bleu.
M. Lerebours lui fit un signe mystérieux et imposant. Le menuisier s'étant approché :
-* Passons dans votre jardin , lui dit Téconome, j'ai à vous parler d'affaires sérieuses. Ici , j'ai la tète brisée ; vos apprentis ont l'air de le faire exprès, ils tapent comme des flourds.
Us traversèrent rarrière-boutique, puis une petite cour, et pénétrèrent dans un carré d'arbres à fruit dont la greffe n'avait pas corrigé la saveur, et dont le ciseau n'avait pas altéré les formes vigoureuses ; le thym et la sauge, mêlés k quelques pieds d'œillet et de giroflée, parfumaient l'air matinal; une haie bien touffue mettait les promeneurs à' Fabri du voisinage curieux.
C'est là que M. Lerebours, redoublant de solennité, an* Donça à maître Huguenin le menuisier la prochaine arrivée de la famille.
Maître Huguenin n'en parut pas aussi étourdi qu'il au* lait dû l'être pour complaire à l'intendant.
— £b bien, dil^l, c'est votre affaire à vous, mon»
DU TOUR BS FRANGB. IT
tàetïT Lerebours ; cela ne me regarde pas, à moins qu'il n'y ait quelque parquet à relever ou quelque armoire à rafistoler.
— n s'agit d'une chose autrement importante , mon ami , reprit l'intendant. La famille a eu l'idée (je dirais, si je l'osais, la singulière idée) de faire réparer la chapelle, et je viens voir si vous pouvez ou si vous voulez y être employé.
— La chapelle? dit le père Huguenin tout étonné; ils veulent remettre la chapelle en état? Tiens, c'est drôle tout de même. Je croyais qu'ils n'étaient pas dévots ; mais c'est obligé, à ce qu'il parait, dans ce temps^ci. On dit que le roi Louis XVni...
— Je ne viens pas vous parler politique, répondit Lerebours en fronçant le sourcil : je viens savoir seulement si vous n'êtes pas trop jacobin pour travailler à la chapelle du château, et pour être bien récompensé par la fimiille.
— Ouî-da , j'ai déjà travaillé pour le bon Dieu; mais expliquez-vous, dit le père Huguenin en se grattant la tète.
— Je m'expliquerai quand il sera temps, repartit J'économe ; tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis chargé d'aller chercher, soit à Tours , soit à Blois , d'habiles ouvriers. Mais si vous êtes capable de faire cette réparation , je vous donnerai la préférence.
Cette ouverture fit grand plaisir au père Huguenin; mais, en homme prudent, et sachant bien à quel économe il avait affaire, il se garda d'en laisser rien paraître.
— Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir pensé à moi , monsieur Lerebours, répondit-il ; mais j'ai bien de l'ouvrage dans ce moment-ci , voyez-vous! La besogne va bien , c'est moi qui fais tout dans le pays psfce que je suis seul de ma partie. Si je m'embarquais dans l'ouvrage do
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châteaa^ je mécoûtenterais le bourç et la campagne, et on appellerait ua second menuisier qui m'enlèverait toutes mes pratiques.
— Il est pourtant joli de mettre en poche en moins d'un an , en SIX mois peut-être , une beûe somme ronde et payée comptant. Je veux bien croire que vous avez une clientèle nombreuse, maître Hùguenin, mais tous vos clients ne payent pas.
— Pardon , dit le menuisier blessé dans son orgueil démocratique, ce sont tous d'honnêtes gens et qui ne com< mandent que ce qu'ils peuvent payer.
— Mais qui ne payent pas vite , reprit Téconome avec un sourire malicieux.
— Ceux qui tardent, répondit Hùguenin ^ sont ceux à qui je veux bien faire crédit. On s'entend toujours avec ses pareils ; et moi aussi je fais bien quelquefois attendre l'ouvrage plus cpie je ne le voudrais.
— Je vois, dit l'économe d'un air calme, que mon oflBre ne vous séduit pas. Je suis fâché de vous avoir dérangé, père Hugu^in; — et soulevant sa casquette, il fit mine de s'en aller, mais lentement ; car il savait bien que l'artisan ne le laisserait pas partir ainsi.
En effet , l'entretien fut renoué au bout de l'allée.
— Si je savais de quoi il s'agit, dit Hùguenin, afTectant une incertitude qu'il n'éprouvait pas : mais peut-être que cela est au-dessus de mes forces... c'est de la vieille boiserie; dans l'ancien temps on travaillait plus finement qu'aujourd'hui... et les salaires étaient sans doute en proportion de la peine. Â présent il nous faut plus de temps et on nous récompense moins. Nous n'avons pas toujours les outils nécessaires... et puis les seigneurs sont moins riches et partant moins magnifiques...
<> — Ce n'est toujours pas le cas de la famille de Yillepreux, dit lUdrebours en se redressant; l'ouvrage sera
DU TOUa DE FRANCE. \9
payé selon son mérite. Je me fais fort de cela, et il me semble que je n'ai jamais manqué d'ouvriers quand j'ai voulu faire faire des travaux. Allons ! il faudra que j'aille à Valençay. Il y a là de bons menuisiers, à ce que j'ai ouï dire.
— Si l'ouvrage était seulement dans le genre de la chaire que j'ai confectionnée dans l'église de la paroisse... dit le menuisier rappelant avec adresse l'excellent travail dont il s'était acquitté Tannée précédente.
— Ce sera peut-être plus difficile, reprit l'intendant, qui , la veille, avait examiné attentivement la chaire de la paroisse et qui savait fort bien qu'elle était sans défauts.
Et comme il s'en allait toujours, le père Huguenin se décida à lui dire :
— Eh bien , monsieur Lerebourg , j'irai voir cette boiserie ; car, à vous dire vrai , il y a longtemps que je ne suis entré là, et je ne me rappelle pas ce que ce peut être.
— Venez-y, répondit l'économe qui devenait plus froid i mesure que l'ouvrier se laissait gagner ; la vue n'en coûte rien.
— Et cela n*engage à rien , reprit le menuisier. Eh bien , j'irai , monsieur Lerebours-
— Comme il vous plaira, mon maître, dit l'autre ; mais songez que je n'ai pas un jour à perdre. Pour obéir aux ordres de la famille, il fout que ce soir j'aie pris une décision, et si vous n'en avez pas fait autant, je partirai pour Valençay.
— Diable! vous êtes bien pressé, dit Huguenin tout ému. Eh bien ! j'irai aujourd'hui.
— Vous feriez mieux de venir tout de suite, pendant que j'ai le temps de vous accompagner, reprit rimpassible économe.
— Allons donc, sdltt dit le menuisier. Mais il faut que j'emmène mon fils ; car il s'entend asseï bien à faire
un devis à vue d*œil; et, comme nous travaillons en« semble...
— Mais votre fils est-il un bon puvrier ? demanda M. Le* reboursn
— Quand même il ne vaudrait pas son père, répondit le menuisier, ne travaille-t-il pas sous mes yeux et sous mes ordres?
M. Lerebours savait fort bien que le fils Huguenin était un homme très-précieux à employer, n attendit que les deux artisans eussent passé leurs vestes et qu'ils se fussent munis de la règle, du pied-de-roi et du crayon. Après quoi , ils se mirent tous trois en route, parlant peu et chacun se tenant sur la défensive.