CHAPITRE
Un fâcheux incident interrompît les travaux de l'atelier au moment où ils allaient le mieux. Un des meilleurs apprentis du père Huguenin se démit l'épaule en tombant d'wie échelle; et, comme un malheur n'arrive jamais seul , le père Hupenin s'enfonça dans le pouce un éclat de bois qui le mit hors de travail. M. Lerebours lui prodigua de gracieuses condoléances pendant up jour ou deux ; mais quand il vit que l'apprenti était retourné chez S0B parents pour se faire soigner, et quand le médecin du village eut visité la main du vieux menuisier, et décrété qu'il fallait quinze jours de repos à cette blessuroi
rintraîtable économe parla de faire commencer Teacalier par d'autres entrepreneurs. Ce fut une crainte mortelle pour le père Huguenin , qui mettait encore plus d'amourpropre que d'intérêt personnel à rester seul chargé de tout le travail. Il voulut se remettre à l'ouvrage ; mais le mal s'envenima, et de nouveau il fallut s'interrompre. Le médedn menaçait de couper le doigt, la main, le bras peut-être, si on persistait.
— Coupez-moi donc la tête tout de suite ! dit le père Huguenin, en jetant son ciseau avec désespoir sur le plancher, et il alla s'enfermer chei lui de colère et de ; douleur. j
— Mon père, lui dit Pierre à l'heure de la veillée, il faut / • prendre un parti. Vous ne pouvez travailler d'ici à plusieurs semaines sans compromettre votre santé, votre vie peut-être. Guillaume était votre meilleur ouvrier; il lui
faut deux mois, au moins, pour se rétablir. Me voilà seul avec des jeunes gens zélés sans doute, mais inexpérimentés, et manquant des connaissances nécessaires pour un travail de cette importance. Moi-même je -ne vous cache pas que, forcé depuis plusieurs jours à travailler pour trois, je sens mes forces décroître ; mon appétit s'en va , le sommeil m'abandonne. Je puis tomber malade ; j'irai tant que je pourrai . sans plaindre ma peine, vous le savez bien ; mais il arrive toujours un moment où la fatigue nous surmonte , et alors M. Lerebours , à supposer qu'il prenne patience jusque-là , sera bien fondé à nous remplacer.
— Que veux-tu I le sort nous en veut I répondit le père Huguenin avec un profond soupir, et quand le diable se met après les pauvres gens, il faut qu'ils succombent.
— Non , mon père , le sort n'en veut à personne ; et quant au diable, s'il est vrai qu'il soit méchant , il est certain qu'il est lâche. Vous ne succomberez pas si vous vou-
50 IiS GOMPAGNOn
lez m'éeouter. H mm faut àew bons ouvrière, et tout ira bien.
-«<- fit oà les prendrasHttt? k^ «naîtrez xaeiiwfiiârs des environs T0U(lmt4ls iH»uft oéder ios leurs? Quand ils «(»it bonSf cm n'«n ajionaisde ce0(e;«t s% ^ont mauvid^, w ena toojpms âe'trop,.Pi«poadMft*jeâ am d^ ees va^^ 4» se raiettee de wailié aveQjnwi ? ])<ias op caHÀ, raiwi4U<> tant me retirer tout à fait. À qupi lum |ffendn9 Ia.peii9(e s'B fautpariagar l'iiaiiniw'?
<*— Aussi iiftut-il que l'honAOur vousreste en entier, répandit le jeune menuisier, qui conaaîasait bien le faibte de son père; il ne faut vous associer avec personne. Seuilemcffit je vais veus obercher deux ouvriers, et des meilleurs, je vous en réponds; laissez^-moi fiiire.
— Mais, encore un coup, 4Mi les pécheras-tu Wécria Ja père Huguemn.
— J'irai les embaucher 4 filois, répondit Pierre.
Jd le vieillard Uronça <le souncil d^une étraiige maaiàisef et «on visage prit une ex|MMmo^ de reproche si sévère, que Pierre «a fut interdit.
— C'est bien ! reprit île ^^ Huguenia après un ailence énergique, voilà où tu voiiÛiaeii ^^enir. Il te faut de& coaipagnons du Toiêriie Frumce^ des eufanU du Temple^ des aorders, des .libertins^ de la caj^aille de grands cbemios? Dans. quel SmHr les choi0ims4u? car tu ne m'as pas fait riiumneur de we Are à quelle société diabolique tu es affilié, et jeane aais p^a^nopre si je suis le père d'ua loup, d'un renard, d'un bouc ou d'un chien * f
— Votre fils est wt heouBe, dit Heire en reprenant couffage, et soyes sàr, mon père, que personne ne lui adreflaera jamais on terme méprisant; je savais bieya q/m
n, AppellatfoBs 4ifenet qie lis aoitMét de eansafinoai de divan MÉCienae dmoeiit Ut naoi wamum.
j*aîlaî3 encourir votre colère en \'oiis pariant (fcmiraucbtr des compagnons ; maïs je me flatte que "voasy Tâflédwrez, et qu'un injuste préjugé ne vous empêchera pas de reooQ- TÎr au seul moyen qui vxnis reste de garder reatreprisc du château.
— En vérité, voilà qui est étrange ! et je vois bien que toute cette feinte douceixr cachait 4e mauvais dessema contre moi. Les dévorunte vont ddiic entrer chez mm par la fenêtre 1 car certainement je 'lewr iermem la porte feu nez; Dieu sait s'ils ne m'égorgeront pas dans mon lit, comme ils s*égorgent les uns les autres au coin des bois et dans les cabarets.
En parlant ainsi , le père Hugtiwiln élevait la voix, et, sans songer à sa main malade, il frappait sur la table de toutes ses forces.
— A qui donc en avez-vous? dit en -entrant le msfitro serrurier son voisin, attiré par le bniît; vouîez-voos ren» verser la maison , et rfavez-vous pas de honte à votre âga de faire un pareil vacarme? Voyons, jeune bdmme, est» ce vous qui obstinez votre père? ce tfost pas bien, cela 1 La jeunesse est une gâchette qui doit obéir au grand res» sort de Fâge mûr.
Quand Pierre eut exposé le fait «u père Lacrète, oeluki se prit à rire. ,
— Ah ! ah î dit-il en se retournant vers son compère, je te reconnais bien là, vieux fou de voisin, avec ta rancune contre les compagnons? Que diable t'ont^ils fait, ces bons compagnong? Est-ce qu'ils t'ont battu parce que ta ne voulsds pas topera Est-ce qtf ils ont mis ta bo^tiqoe en interdit parce que Cn ne sais pas hnrler ?Tu ts pourtant la voix assez forte et le poing assec lovrà pour avoir ïm talents requis. Ma foi, je te froine bien sot d'aller aîaà contre lesnsages^ et quant inoî , je regrette bien de n'a» voir pas une trentaine d'années de moins sur tes ^Mndea;
5i LE COMPAGNON
j'irais me faire recevoir dans quelque société, car ilparatt que les plus forts y font de boms repas aux dépens des plus poltrons, et qu'ensuite on évoque le diable dans un cimetière, ou la nuit entre quatre chemins. Le diable vient avec des légions de dix mille diablotins, et cela doit être curieux à voir. Quand je pense qu'il y a soixante ans passés que j'entends parler du diable et que je n'ai jamais pu réussir à le rencontrer I Voyons, Pierre, tu le connais, toi qui es reçu compagnon; dis-moi un peu comment il est fait?
— Est-il possible, dit Pierre en riant, que vous croyiez â de telles folies, voisin?
— Je n'y crois pas tout i fait, répondit le serrurier avec une bonhomie maligne; mais enfin, j'y crois un peu. Je ne peux pas oublier la peur que j'avais quand j'étais tout jeune et que j'entendais sur la montagne de Yalmont, où je travaillais alors comme forgeron avec mon père, les cris singuliers et les hurlements effroyables qu'on appelait la chasse de nuit ou le sabbat. Je me cachais tout tremblant dans la paille de mon lit, et mon père me disait : Allons, allons, dormez, petit I ce sont les loups qui hurlent dans la forêt. — Mais il y en avait d'autres qui disaient : Ce sont les compagnons charpentiers qui reçoivent un nouveau frère dans leur corps, et ils lui font signer un pacte avec le diable; celui qui restera éveillé jusqu'à une heure du matin verra Satan passer dans le ciel sous la forme d'une grande équerre de feu. — Vraiment, je le croyais si bien que, tout en me mourant de peur, je grillais d'envie de le voir; mais je ne pouvais jamais m'empêcher de m'endormir avant l'heure, car la fatigue était plus forte que la curiosité. Mais, voyez un peu 1 depuis qu'on m'a dit que les serruriers avaient un Devoir, je commence à penser que tout cela n'est pas si sorcier, et peut être bon à quelque chose.
— Et â quoi bon? s'écria le père Huguenin de plus en plus courroucé. Vraiment, vous me faites sortir de moi ! Diraiton pas qu'il va étudier là franche maçonnerie à&& compagnons, à son âge?
— Oui , à mon âge, je voudrais m'y mstruire, répondit le père Lacrête , qui était taquin et têtu comme un vrai serrurie'r; et si vous voulez savoir à quoi cela est bon , je vous dirai que cela sert à s'entendre, à se connaître, à se soutenir les uns les autres, à s'entr'aider, ce qui n'est pas ^ fou ni si mauvais.
— Et moi je vais vous dire à quoi cela leur sert, reprit le père Huguenin avec indignation : à s'entendre contre vous, à se faire connaître les uns aux autres les moyens de vous soutirer votre argent, à se soutenir pour faire tomber votre crédit, enfin à s'entr'aider pour vous ruiner.
— Ils sont donc bien fins, poursuivit le voisin; car je ne m'aperçois pas de tout cela, et pourtant je ne passe pas d'année sans en embaucher deux ou trois. Je n'ai jamais une commande un peu conséquente dans le château, sans aller chercher à la ville quelque bon garçon bien intelligent, bien adroit, bien gai surtout, car moi, j'aime la gaieté 1 Ces gaillards-là ont toujours de belles chansons pour nous réjouir les oreilles et nous donner courage quand nous tapons en cadence sur nos enclumes. Us sont braves comme des lions, travaillent mieux que nous , savent toutes sortes d'histoires, racontent leurs voyages, et vous parlent de tous les pays. Cela me rajeunit, cela me fait vivre. Eh I eh ! père Huguenin, vos cheveux ont blanchi plus vite que les miens , parce que vous avez gardé votre morgue de vieux maître et que vous n'avez jamais voulu frayer avec la jeunesse . *
— La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, et quand les vieux veulent partager ses divertissements, elle les raille et les méprise. Vous avez fait do belles affaires, à fré*
5« LE GOMPÂGNO'N
quentor les compagnons, n'est-il pas vcai? Au lieu die former de ces bons apprentis ^ui travaiiient pour imm tout en vous payant, vous trouvez votre profit (im singer profit I ) à payer et à nourrir de grands oo<|ujitt iqui vous font passer pour un Igncnraiit et qui tous mioiiaDt.
— S'ils mo font passer pourun ignorant, €tal que^e le suis apparemment; et â*ils me ruinent, c'est ;quef^vwx bien me laisser faire. Et si oela «n'amuse, moi, de «langer au jour le jour ce que je gagne? Je n'ai pas d'enfants. N'ai-je pas le droit de mener joyeuse vie anwcces enfants d'adoption que j'tdme et qui «'aident à •enterrer l'eABui de la solitude et le souci des années?
— Vous me faites pitié, répondit te père Huguenin on haussant les épades.
Quand les deux compères se furent bien querottés, as s'aperçurent que Pierre, au lien de prendre plaisir à se voir soutenu par le voisin , avait été se <x)ueher tran9uil-p> lement. Cette conduite prudente d'imepart, de l'autre to contradctions hardies du voisin qui épuiserait toute ia colère du père fiuguenin en une séance, «nûi la -nécessité de prendre un parti, firent réiéchif le vieux menuisier, et le lendemain il dit à son Ois : -^ Allons, vart'en. à ia ville et amène-moi des ouvriers. Prends loeiux que tu ikm»dras, pourvu qu*ïïs ne soient pas Compagnons.
Cette autorisation contradictoire futoompiise de Pieracu Il savait que son père cédait souveoit en fait, sans jamais céder en paroles. Il prit sa caniie, partit pour Bk)is, (décidé à embaucher les promîmes bons GompagnoBS quil trouverait, et à les faire passer pour des api[H'entîs non agrégés s'il retrouvait son père aussi mal disposé que de coutume contre les sociétés secrètes.
DU T01T& BI fRlHGE.