‹ Le compagnon du tour de France (volume 3)Chapitre 6 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un fâcheux incident interrompit les travaux de Tatelier aa moment où ils allaient le mieux. Un des meilleurs apprentis du père Huguenin se démit Tépaule en tombant d^une échelle; et, comme un malheur n'arrive jamais seul, le père Huguenin s'enfonça dans Iç pouce un éciâtde bois qui le mit hors de travail. M. Lerebours lui prodigua de gracieuses condoléances pendant un jour ou deux ; mais quand il vit que lapprenti était retourné chez ses parents pour se faire soigner, et quand le médecin du vijjage eut visité la main du vieux menuisier» et décrété qu'il fallait quinze jours de repos à cette blessure, Tintraitable économe parla de faire commencer Tescalier par d'autres entrepreneurs. Ce fut une crainte mortelle pour le père Huguenin, qui mettait encore plus d'amourpropre que d'intérêt personnel à rester seul chargé de tout le travail. Il voulut se remettre à l'ouvrage ; mais le mal s'envenima, et de nouveau il fallut s'interrompre. Le médecin menaçait de couper le doigt, la main, le bras peut-être, si on persistait.

— Coupez-moi donc la tête tout de suite ! dit le père Huguenin, en jetant son ciseau avec désespoir sur le plancher; et il alla s'enfermer chez lui de colère et de douleur.

— Mon père, lui dit Pierre à l'heure de la veillée , il faut prendre un parti. Vous ne pouvez travailler d'ici à plusieurs semaines sans compromettre votre santé, votre vie peut-être. Guillaume était votre meilleur ouvrier; il lui faut deux mois, au moins, pour se rétabkr. Me voilà seul airee des jeunes gens zélés sans doute, mais inexpénmentés» et manquant des connaissances nécessaires

pour un travail de cette importance. Moi-même je ne vous cache pas que, forcé depuis plusieurs jours à travailler pour trois, je sens mes forces décroître; mon appétit s'en va, le sommeil m'abandonne. Je puis tomber malade ; j'irai tant que je pourrai, sans plaindre ma peine, vous le savez bien ; mais il arrive toujours un moment où la fatigue nous surmonte, et alors M. Lerebours, à supposer qu'il prenne patience jusque-là, sera bien fondé à nous remplacer.

— Que veux-tu ! le sort nous en veut ! répondit le père Quguenin avec un profond soupir, et quand le diable se met après les pauvres gens, il faut qu-ils succombent.

' —Non, mon père, le sort n*en veut à personne; et quant au diable, s'il est vrai qu'il soit méchant, il est certain qu'il est lâche. Vous ne succomberez pas si vous voulez m'écouter. Il nous faut deux bons ouvriers, et tout Ira bien.

— Et où les prendras- tu ? les maîtres menuisiers des environs voudront-ils nous céder les leurs? Quand ils sont bons, on n'en a jamais de reste; et s'ils sont mauvais, on en a toujours de trop. Proposerai-je à un de ces maîtres de se mettre de moitié avec moi? Ds^ns ce cas-là, j'aime autant me retirer tout à fait. A quoi bon prendre la peine s'il faut partager l'honneur?

— Aussi fnut-il que l'honneur vous res^ en entier, répondit le jeune meuuisier, qui connaissait bien le faible de son père ; il ne faut vous associer avec personne. Seulement je vais vous chercher deux ouvriers, et des meilleurs, je vous en réponds ; laissez^moi faire.

— ftfais, encore un coup, où les pêçher^Srt\iî S('éc|Ria le père Huguenin.

r—. J'irai les ei^baucher à Blois, rép^dit Plerpe.

Ici le vieillard fronça le sourcil dHine étrange manière.

et son visage prit une ex)^ression dé reproefae si séVère^ que Pierre en fut înlerdit.

— *G*est bien! reprit le père Huguenin après un slltenfee * énergique, voilà où tu voulais en venir. li te faut des compagnons du tour de France^ des eiifantn du Temple^ des sorciers, des libertins, de la canaille de grands ehèminiâ? Dans que! Devoir les ciioisiras-tu ? car tu ne m'as pas fait i'iionneur de me dire à quelle société diabolique tM es affilié, et je ne sais pas encore si je suis le père \ d'un ioupi d'un renard, à\\Xibouc t)u d'un chien^ f

— Votre fils est un homme, dit Plen^ en reprenant courage, et soyez sur, mon père, que personne ne lui adressera jamais un terme tnéprisant; je savais bien que j'allais eiieourir votre colère en vous parlant d'embaucher des compagnons ; mais je me flatte que vous y réfléchirezi et qu'un Injuste préjugé ne vous empécheî^ pas de recoudr au seul moyen qui vous reste de garder l'en* treprisc du château.

— En vérité', voilà qui est étrange! et je vois bien que tonte cette feinte douceur cachait de mauvais desseins contï'e moi. Les dévorants vont donc entrer chez moi par la fpnétre ï car certainement je leur fermerai la porte an ne* ; Dieu sait s'ils ne m'égorgeront pas dans mon lit^ eomme îlis s'égorgent les uns les autres au coin deis bois et dans les cabarets.

En parlant ainsi, le père Huguenin élevait hi voix, et; sans songer à sa main malade, il frappait sur la table de toutes ses forces.

— A qui donc en avez-vous? dit en entrant le maître serrtirier son voisin, attiré par le bruit ; voulez-vous reii- Tcrser la maison, et n'avez -vous pas de honte à votre

^ Appellations diverses que les sociéiés de compagnons de' divers

métiers èe donnent les unes aux autres. «

Âge de faire un pareil vacarme? Voyons, jeune bomme, est-ce vous qui obstinez votre père? ce n*estpas bien, cela I La jeunesse est une gâchette qui doit obéir au grand ressort de Fâge mûr.

Quand Pierre eut exposé le fait au père Lacrète, celuici se prit à rire.

— Ah I ah I dit-il en se retournant vers son compère, je te reconnais bien là, vieux fou de voisin, avec ta rancune contre les compagnons ! Que diable t'ont-ils fait, ces bons compagnons? Est-ce qu*iis font battu parce que tu ne voulais pas toper? Est-ce qu'ils ont mis ta boutique en interdit parce que tu ne sais pas hurler? Tu as pourtant la voix assez forte et le poing assez lourd pour avoir les talents requis. Ma foi, je te trouve bien sot d'aller ainsi contre les usages; et quant à moi, je regrette bien de n'avoir pas une trentaine d'années de moins sur les épaules ; j'irais me faire recevoir dans quelque société, car il parait que les plus forts y font de bons repas aux dépens des plus poltrons, et qu'ensuite on évoque le diable dans un cimetière, ou la nuit entre quatre chemins. Le diable vient avec des légions de dix mille diablotins, et cela doit être curieux à voir. Quand je pense qu'il y a soixante ans passés que j'entends parler du diable et que je n'ai jamais réussi à le rencontrer I Voyons, Pierre, tu le connais, toi qui es reçu compagnon^ dis-moi un peu comment il est fait?

— Est-il possible, dit Pierre en riant, que vous croyiez à de telles folies, voisin?

— Je n'y crois pas tout à fait, répondit le serrurier avec une bonhomie maligne; mais enfin, j'y crois un peu. Je ne peux pas oublier la peur que j'avais quand j'étais tout jeune et que j'entendais sur la montagne de Valmont, où je travaillais alors comme forgeron avec mon père, les cris singuliers et les hurlements effroya—

bles qu'on appelait la chasse de nuit ou le sabbat. Je me eachais tout tremblant dans la paille de mon lit, et mon père me disait: Allons, allons, dormez, petit! ce sont les loups qui hurlent dans la forêt. — Mais il y en avait d'autres qui disaient : Ce sont les compagnons charpentiers qui reçoivent un nouveau frère 'dans leur corps, et ils lui font signer un pacte avec le diable ; celui qui restera éveillé jusqu'à une heure du matin verra Satan passer dans le ciel sous la forme d*une grande équerre de feu. — Vraiment, je le croyais si bien que, tout en me mourant de peur, je grillais d'envie de le voir; mais je ne pouvais jamais m*empécher de m'endormir avant rheure, car la fatigue était plus forte que la curiosité. Mais, voyez un peu I depuis qu'on m'a dit que les serruriers avaient un Devoir, je commence à penser que tout cela n^est pas si sorcier, et peut être bon à quelque chose.

— Et à quoi bon 1 s'écria le père Huguenin de plus en plus courroucé. Vraiment, vous me faites sortir de moi I Dirait-on pas qu'il va étudier la franche maçonnerie des compagnons, à son âge ?

— Oui, à mon âge, je voudrais m'y instruire, répondit le père Lacréte, qui était taquin et têtu comme un vrai serrurier ; et si vous voulez savoir à quoi cela est bon, je vous dirai que cela sert à s'entendre, à se connaître, à se soutenir les uns les autres, à s'eutr'aider, ce qui n'est pas si fou ni si mauvais.

— Et moi je vais vous dire à quoi cela leur sert, reprit le père Huguenin avec indignation : à s'entendre contre TOUS, à se faire connaître les uns aux autres les moyens de vous soutirer votre argent, à se soutenir pour faire tomber votre crédit, enfin à s'eutr'aider pour vous ruiner.

— Ils sont donc bien lins, poursuivit le voisin ; car je ne m'aperçois pas de tout cela, et pourtant je ne passe pas d'année sans en embaucher deux ou trois. Je n'ai

jaïnàis une commande un peu conséquente dans Té èhâtéau, sans aller chercher à la ville quelque bon gairçoh bien întenigcbt, bien adroit, bien gai surtout, car, moi, j'aime la gaieté ! Ces gaillards-là ont toujours de belles chanSoVis pour nous réjouir les omîles et tîous donner eouVage qliaiid nous tapons en ieadencè Sur nos exclûmes, lis sont braves commb dès lions, travailleiit mieux que nous, savent toutes sortes d'histoires, racontent leurs voyages, et vous parlent de tous les pays. Cela me rajeunît, cela me fait vivre, ^h! eh ! père Hùgûenln, vos cheveux ont blanchi plus vite que les miens, pàVce que vous aVeï gardé votre morgue de vieux mattrè et que vous n'avez j,amaiis voulu frayer avec la jeunesse.

— La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, fet quand les vieux veulent );)artager ses diverti^ements, elle les raille et les mèprièe. Vous avez fait de belles affaires, à fréquenter le^ compagnons., n'est-11 pas vrât? Aii lieu de former de ces bons apprentis qui travaillent pour vous tout en Vous payant, vous trouvez votre profit (un singulier profit I) à payer et à uqurrir de grands coquins qui vous font passer pour un ignorant et qui vouis ruinent.

— S'ils me font passer pour un ignorant, c'est que je le suis apparemment ; et s'ils me ruinent, c'est que Je veux bien me laisser faire. Et si cela m'amuse, moi, de manger au jour le jour ce que je gagne ? Je n'ai pas d'eufants. N'ai-je pas le droit de mener joyeuse vie avec ces enfantis d'adoption que j'aîme et qui m'aident à enterrer Tennui de la solitude et le souci des années ?

— Vous me faites pitié, répondit le père Huguenin eu haussant les épaules.

Quand les deux compères se furent bien querellés. Ils s'aperçurent que Pierre, au lieu de prendre plaisir à se voir soutenu par le voisin, avait été se coucher tranquillement. Cette conduite, prudente d'une part, de l'autre

DU tOtJK DE rR\f^CE. 55

lés contradictions hardîes du Voisin, qui épuisèrent tonte la coîère du père Hugnenin eii une séance, enfin la nécessité de prendre un parti, firent réfléchir le vieux liienuîsier, et le lendemain ii dit à son fils : — Allons, vat'en à !a ville et amène-moi des ouvriers. Prendis ceux que tu voudras, pourra qu'ils ne soient pas Compagnons. Cette autorisation contradictoire fut comprise de !Pierre. Il savait que son père cédait souvent en fait, sans jamais céder en parôtes. Il prit sa canne, partit pour Blois, décidé à emba\icher les premiers bons Compagnohs qu'il troïiverai't, et â les faire passer pour dés apprentis non ftgrégés s*il retrouvait son père aussi mal disposé que de coutume contre les sociétés isecrètes.

CHAWTÔE VI.

Tatwfis que Pierre Huguénîn cheminait pèdestrehîèhlt par les cotirsières fleuiles, si bien connues des ouvilers nomades, qui coupent la France dans toutes ses directions à vol d'oiseau, une lourde berline àe voyage roulait en SonleVant des flots de poussière sur la grande toute de Blois à Valençay. Ce n'était vien moins que la famille de Villepreux qui approchait de son château avec une imposante rapidité.

I! tiVst besoin de dire que le bouillant économe, en prôte depuis huit jours à de fortes émotions, était parti ce jonr-là sur son bidet gris de fet pour aller au-devant de la famille. Il était vivement contrarié de ce retour an- Doneé d'abord pour le courant de Tautomne, et puis décrété plus récemment pour le commencement de Tété. Il ne comprenait pas que le comte son vieux maître pût lai jôcier (c^étsdt son expression) tin tour setnblabfe. Rien

STy LE COMPAGNON

n'était suffisamment préparé pour le recevoir. Le temps avait manqué ; car il n*eîit pas fallu moins de six mois à M. Lerebours pour faire les choses comme il rentendait, et il n'en avait eu que trois. Aussi était-il en proie à une noire mélancolie, tout en marchant au petit trot à la ren« contre de ses maîtres. Sa main laissait flotter les rênes sur le c5u de son bidet qui baissait la tête d'un air non moins accablé que lui. — Hélas ! se disait M. Lerebours, la chapelle n*est pas réparée. Il y a plus de la moitié de l'ouvrage à' faire, la maison sera pleine de poussière^ M. le comte aura sa toux le matin, et son humeur s'en ressentira. Le bruit des ouvriers importunera mademoi* selle. Pourra-t-elle seulement travailler dans son cabinet favori ? Et si, du moins, cette maudite porte était réparée ! Mais non, rien l pas un ouvrier pour la replacer. Il faut que le père Lacrête soit ivre dès le matin, et que le fils Huguenin se soit mis en route pour aller Dieu sait où, un jour comme aujourd'hui ! Ah ! les insouciants manœuvres ! Peuvent-ils se douter seulement des chagrins et des anxiétés qui rongent jour et nuit la cervelle d'un intendant tel que moi.

Il était en proie à ces réflexions déchirantes lorsque le galop d'un autre bidet, plus rapide et plus vigoureux que le sien, le tira de sa rêverie. Le bidet gris de fer dressa Foreille et hennit d'aise en reconnaissant les émanations d'un certain bidet noir qui appartenait au fils de son mat- ' tre. Le front de l'économe s'éclaircit un peu à l'approche de son cher Isidore, l'employé aux ponts et chaussées..

— Je commençais à craindre que tu n'eusses pas reçu ma lettre, dit le père.

— Je l'ai reçue ce matin même, répondit le fils ; votre messager m'a trouvé à deux lieues d'ici sur lo route nouvelle, et fort occupé avec l'ingénieur qui est' m ignorant fieifé et qui ne peut faire un pas sans moi. J e lui ai de-

rnand^ deux jours de congé qu'il a eu bien de la peiue à m'accorder ; car en vérité je ne sais comment il va se tirer d'affaires sans mes conseils. J'ai insisté; je n'avais garde de manquer à mon devoir envers la famille, et surtout je suis impatient comme tous les diables de revoir Joséphine et Yseult; elles doivent être bien changées! Joséphine sera toujours jolie, j'imagine ! Quant à Yseult, elle va être bien contente de me voir I

— Mon fils, dit l'intendant en faisant allonger le trot à sa monture, j'ai deux objections à vous faire : d'abord, quand vous parlez de ces deux dames, vous ne devez pas nommer la cousine la première ; et ensuite, quand vous parlez de la fille de M. le comte, vous ne devez pas dire Yseult tout court; vous ne devez même pas dire mademoiselle Yseult; vous devez dire tout au plus mademoiselle de Yillepreux; vous devez dire en général mademoiselle.

— Et pourquoi donc cela? reprit l'employé aux ponts et chaussées. Est-ce que je ne l'ai pas toujours appelée ainsi sans que personne ait songé à le trouver mauvais? Est-ce que, il y a quatre ans encore, nous n'avons pas Joué à colin-maillard et à la cligne-musette ensemble ? Je voudrais bien qu'elle fît la bégueule avec moi ! Yous allez voir qu'elle, va m'appeler Isidore tout court : par conséquent...

— Par conséquent, mon fils vous devez vous tenir à votre place, vous rappeler, que mademoiselle n'est plus une enfant, et que, depuis quatre ans que vous ne l'avez vue, elle vous a sans doute parfaitement oublié. Yous devez surtout ne jamais oublier, vous, qui elle est, et t[ui vous êtes.

Ennuyé des représentations de son père, M. Isidore haussa les épaules, se mit à siffler, et pour couper court, donna de l'éperon à son cheval qui prit le galop, cou-

S« Lfe COMPAtîTON

vrît diè jibûssîèré tes habits neufs de réèonome, et Téùl bifentôt laissé ioih derrière hii.

N^dus ïi'avohs rapporté cet entretien que ^oiir ttbntrêt Ti\i lecteur perispicace lia suffisance et la grossièreté qùt étaient les faces les plus saillantes du caractère de M. Mdôre Lerebours. Ignorant, envieux, borné, biruyaut; eitiporté et intehîpérant, il courbnnaît tdutés ces quàlitôi heureuses par une vanité insupportnble et une habitude dé hâbleries sans pudeur. Son père sôuifrait de ces inconvenàhces sans savoir les réprîïneV, et vain; lui-rtiêhié', jusqu'à l'excès, n'en p1ersi^tâ!t pas moinis à croire Isildôre un homme plein de mérite et destiné à faire son èhenlîn par la seule raison qu'il était son fils. Il attribuait sou étoufderie à la fougue d'un tempérament trop généréijix, et H ne pouvait se lasser d'admirer en lui-même les grtfe muscles et la pesante carrure de cet Hercule atix cheveux crépus, aux joues cralnoisies, à la voix tonnante, au rin& éclatant et brutal.

Isidore arriva à la poste la plus voisine du chAteau vingt nAîuùtes ^vant son père. C'était là que la famille devait relayer polir la dernière fois. Son premier soin fut de démander une chambre dans l'auberge et de défaire sa valise pour mettre ordre à sa toilette. Il eiidoissa la veste de diàssè la plus ridicule du monde, quoiqu'il l'eût faît copier sur celle d'un jeune élégant de bonne maison àVec lequel il àVait couru le renard dans les boîs de Vàtençay. Maïs ce vétemèhl court et dégagé devenait grotesque sur une taille carrée et déjà chargée d'embonpoint. Sa chfe— inise de percale rose, sa chaîne d'or garnie dé breloques, le ndeud arrogant de sa cravate, ses gants d^é daikn blanc crevassés par l'exubérance d'une peau rouge et gonflée, tout en lui était déplaisant, impertinent et vulgaire.

Il n'en était pas moins content de sa personne^ tet poiir se mettre en verve, îl commença par embrasser Ml «ér-

vanté cU Fauberge ; puis, il battit son cbei^a) ^ Técucle, jura ^ casser toutes 1^ vitres du village, ç| avala i^u? sieurs bouteille^ de bière entrecoupées de verres de rlium, tout ei^ débitfiut ses gasçonnades accoutumées ^\\x pisifs 4e Ven^roit qui ^écoutaient, les uns av^c ^dmiratioD, le$ autres avec mépris .

Enfijf^» vers le coucher du soleil, oi^ entendît claque^ les (oviets desi postillons ^ux la hauteur; M* liÇrebpurs courut à récurie faire harnacher les chevaux qui devaient au plus vite cQuduire ayant la nyit Tillustre fiB^piilte à son gîte seigneurial. Lui-même fit brider son bidet, afin d'être prêt à eseorter ses maîtres ; et le front tout en sueur, le copur palpitant d'émotion, il ^ trQ\iva sur le seuil de Tbâtd^erie s^u n^oment où la berline s'arrêta.

-— Allons vite, les chevaux I cria d'une voix encore ferme le vieux comte en s'avançant à la portière. — Ahl vous voil^» monsieur Lerebours? J'ai bien Thonneur de vous saluer. Vous me faites honneur ; pas trop bien, et vaus-inéaie? Voilà ma fille ! Charmé de vous revoir ! Ayez la btonté de nous faire vite amener les chevaux.

Tel lut Taccueil bref et poliment ennuyé du comte, où les réponses attendaient à peine les demandes. Les chevaux attelés, o^ allait repartir sans faire la moindre attention à M. Isidore, qui se tenait debout auprès de sou père, lançant des regards effrontés dans la voiture, si le postillon ne se fut fait attendre , suivant Tusage ; alors une petite tête brune et pâle, d'une expression assez fine, sortit à demi de la voiture, et reçut d'un air froidement étonné le salut familier de l'employé aux ponts et chaussées.

— Qu'est-ce que ce garçon-là? dit le comte en toisant Isidore.

—C'est mon fils, répondît Fintendant d'un air humble 0l Momphant en dessous.

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— Ahl ahl c'est Isidore! Je ne te reconnaissais pas, mon garçon. Tu as bien grandi, bien grossi! Je ne t'en fais pas mon complinient. A ton âge il faut être plus élancé que cela. As-tu fini par apprendre à lire?

— Oh oui! monsieur le comte, répondit Isidore, attribuant Tappréciation rapide que le comte faisait de son physique et de son moral à la bienveillance railleuse qu'il lui connaissait : je suis employé, j*ai fini mes études depuis longtemps.

— En ce cas, dit le comte, tu es plus avancé que Raoul, qui n'a pas terminé les siennes.

En parlant ainsi, le vieux comte désignait son petitfils, jeune homme d'une vingtaine d'années, assez étiolé et d'une physionomie insignifiante, qui, pour mieux voir le pays, était grimpé sur le siège à côté du valet de chambre. Isidore jeta un regard vers son ancien compagnon d'enfance, et ils échangèrent un salut en soulevant leurs casquettes respectives. Isidore fut mortifié de voir que la sienne était de coutil, tandis que celle du jeune vicomte était de velours, et il se promit d'en faire faire une semblable dès le lendemain, se réservant d'y ajouter un gland d'or.

— Eh bien ! où est donc le postillon? demanda le comte avec impatience.

— Appelez donc le postillon, cria le valet de chambre.

— Il est incroyable que le postillon se fasse attendre! vociféra M. Lerebours en se démenant à froid pour faire preuve de zèle.

Pendant ce temps, Isidore passait à l'autre portière afin de regarder la jolie marquise Joséphine des Frenays, nièce du comte de Villepreux. Elle seule fut affable pour lui, et cet accueil lui donna plus de hardiesse encore.

— Mademoiselle Yseult ne se souvient pasde moi?

dit-îl en s'adressant à mademoîselle de Villepreiix, après avoir échangé quelques mots avec Joséphine.

La pâle Yseult le regarda fixement d'un air indéfinissable» lui fit une légère inclination de tète, et reporta les yeux sur le livre de poste qu'elle consultait.

— Nous avons fait autrefois de belles parties de barres dans le jardin, reprit Isidore avec la confiance de la sottise.,

— Et vous n'en ferez plus, répondit le vieux comte d'un ton glacial, ma petite-fille ne joue plus aux barres. — Allons! postillon, cent sous de guides, ventre à terre î

— Pour un homme qui a tant d'esprit , se dit Isidore stupéfait en regardant courir la berline, voilà une parole bien oiseuse. Je sais bien que sa petite-fille ne doit plus jouer aux barres. Est-ce qu'il croit que j'y joue encore, moi?

Remonter sur son bidet et suivre la voiture, fut pour Lerebours père l'affaire d'un instant. S'il était parfois troublé, irrésolu à la veille de l'événement, on le retrouvait toujours à la hauteur de sa position dans les grandes choses. Il prit donc résolument le galop, ce qui ne lui était pas aiTivé depuis longtemps, non plus qu'à son bidet.

— Le Solognot de votre papa court bien ! dit le garçon d'écurie en amenant à Isidore, d'un air demi-niais, deminarquois, sou bidet noir.

— Mon Beauceron court mieux , répondit Isidore en lui jetant une pièce de monnaie d'une manière méprisable qu'il croyait méprisante , f t il fit mine d'enfourcher le bidet; mais le Beauceron, qui avait ses raisons pour n'être pas de bonne humeur, commença à reculer et à détacher des ruades de mauvais augure. Isidore l'ayant brutalisé sur nouveaux frais, il fallut bien se soumettre ; mais Beauceron, en sentant l'éf eron lui déchirer le flanc,

partit comme un trai^, Toreille coi^içhée en arrière f t le

cœur plein de vengeance,

— Prenez garde de tomber, pas moins! cria le garçon ^'écurie, en faisant sauter dans le creux de sa main la mince monnaie qu'il venait de recevoir.

Isidore, emporté par Beauceron , passa auprès de la berline avec le fracas de la foudre. Les chevaux de poste en furent effrayés et se jetèrent un peu de côté, ce qui tira le vieux comte de sa rêverie et mademoiselle Yseult de sa lecture.

— Ce butor va se casser la mâchoire, dit M. de Villepreux avec indifférence.

— Il nous fera verser, répondit Yseult avec le même sang-froid.

— Il n'a pas changé à son avantage, ce jeune homme, dit la marquise avec un ton de booié compatissante qui fît sourire sa compagne.

Isidore, arrivé à une côte assez rude, ralentit son cheval afîn d'attendre la voiture. Il n^était pas fâché de se montrer aux dames sur cette vigoureuse bête qui le secouait impétueusement et qu'il se flattait de faire caracoler à la portière du côté d'YseuU.

— Cette petite pimbêche a été fort sotte avec moi tout à l'heure, se disait-il, elle croit pouvoir me traiter comme un enfant; il est bonde lui montrer que je suis un homme, et tout à l'heure, en me voyant passer bride abattue, elle a dii faire quelques réflexions sur ma bonne miqe.

La vqiture gagnait au3si la côte, et montait au pas. Le comte, penché à la portière, adressait quelques questions à i^on intendant : c'était le moment pour Isidore de briller du pôté des demoiselles, qui précisément le regardaient. Beaticerpxi, toujours fort contrarié, secondait, sans le voi)lpir« les intentions de son maître en roulant de gros f ç^x t\ !i*epciipttcl^ounant d*Hn m terrible. Mm un iii-

DU TOUR DE FRÀÎÏCE- fe

cidenl Inattendu cîiàngèa bien fatàlémerit rorgtieil du cavalier en colère et en confusion. Le beauceron, tatlu ^ar lui dans Tëcurie et né sachant à qui s'en pr^dre, avait mordu la Grise, une pauvre vieille jument fort paisible qui se trouvait maintenant attelée en troisième à \n berline. La Grise ne sentit pas plutAt lé Beauceron passer et re'pâssei' auprès d'elle, que son Ressentiment s*éveilla. Elle lui lânça un coup de pied auquel le bîdet voulut riposter ; Isidore trahcha le différend en appliquant à sa monture de vigoureux coups dé cravache à tort et à travers ; le Beauceron hors de lui •se cabra si ftirieùseifnent que force fut au cavalier de se prendre aux crins; lé postllfôn, impatienté clés distractions de là Grise, aflongea un coup dé fouet qui atteignit le Beauceron; celui-ci perdit patience, et de sauts en écarts, de soubresauts en ruades réitérées, le vaillant Isidore fut désarçonné et dispat'ut dans la poussière.

— Voilà ce que j'attendais ! dit le Comte avec son calmé imperturbable.

M. terebours courut ramasser son fils, ïaboAhe Jo-: séphine devint pâle, là voiture allait toujours.

— S'est-il tué? demanda le comte à son petit-fîls qui, du haut du siège, en se retournant, voyait la piteuse figure d'Isidore.

— Il ne s'ei) porte que mieux ! répondit le jeune homme en riant.

Le valet de chambre et le postillon en fii*ent autant, «iirtoât quand ils virent Beauceron^ débarrassé de son fardeati et bondissant comme un cabri, passer auprès d*eux et gagner ie large au grand galop.

^-^Atirêtez! dit te cèràle; cet imbécile est peut-être létîèpé de Tàventùrè.

— Ûe ii*est rien, ce n^est rien! s'empressa de crier

64 LE GOMPÀGKON

M. Lerebours en voyant la voiture arrêtée ; il ne faut pas que M. le comte se retarde,

— Mais si fait! dit le comte, il doit être moulu^ et d'ailleurs K voilà à pied ; car, au train dont va le cheval, il aura gagné Técurie avant son maître. Allons, mon fils va rentrer dans la voiture, et le vôtre montera sur le siège,

Isidore tout rouge, tout sali, tout ému, mais s'efforçant de rire et de prendre l'air dégagé, s'excusa ; le comte insista avec ce mélange de brusquerie et de bonté qui était le fond de son. caractère.

— Allons, allons, mqptez! dit-il d'un ton absolu, vous nous faites perdre du temps.

Il fallut obéir. Raoul de Yillepreux entra dans la berline, et Isidore monta sur le siège d'où il eut le loisir de voir courir son cheval dans le lointain. Tout en répondant, comme il pouvait, aux condoléances malignes du valet de chambre, il jetait à la dérobée un regard inquiet dans la voiture. Il s'aperçut alors que mademoiselle de Villepreux se cachait le visage dans son mouchoir. Avait-elle été épouvantée de sa chute au point d'avoir des attaques de nerfs? On l'eût dit à lagitation de toute sa personne, jusqu'alors si roide et si calme. Le fait est qu'elle avait été prise d'un fou-rire en le voyant reparaître, et, comme il arrive aux personnes habituellement sérieuses, sa gaieté était convulsive, inextinguible. Le jeune Raoul, qui, malgré sa nonchalance et le peu de vessort de son esprit, était persifleur de sang-froid comme toute sa famille, entretenait l'hilarité de sa^œur par une suite de remarques plaisantes sur la manière ridicule dont Isidore avait fait le plongeon. Le parler lent et monotone de Raoul rendait ces réflexions plus comiques encore. La sensible marquise n'y put tenir, malgré l'effroi qu'elle avait eu d'abord» et le rire s'empara d'elle comme de sa cousine. Le comte, voyant ces trois enfants en joie.

^ lOUR DE FRANGE. 65

renchérit sur les plaisianteries de son petit-fils avec un flegme diabolique. Isidore n'entendait rien, mais il voyait rire Yseult qui, renversée au fond de la voiture, n'avait plus la force de s'en cacher. Il en fut si amèrement blessé, que dès cet instant il jura de Ten punir, et une haine implacable contre cette jeune personne s'alluma dans son âme vindicative et basse.

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