I. M. de Senancoor, Obenoami
OÙ je vis. Sachez bien cela, monsieur Lefort : tant qu'il y aura des êtres humains couverts de la lèpre de la misère, je dirai que vous n'avez rien fait de bon avec vos conspirations, vos chartes bourgeoises et vos changements de cocarde.
— Mon cher Huguenin , dit Achille avec émotion , vous avez de grands sentiments; mais vous êtes trop pressé de nous accuser. Croyez-vous qu'il soit si facile d'être médecin de l'humanité morale, et de trouver sans hésiter et sans faillir le remède à tant de maux?
— Est-ce donc chercher le remède que de détourner les yeux avec horreur et de se boucher le nez , en disant qu'il n'y a que corruption et infection dans l'infirmerie? Que penseriez-vous d'un carabin qui ne pourrait voir sans s'évanouir de dégoût un membre gangrené? serait-ce là du dévouement? serait-ce seulement l'amour de la science? serait-ce l'indice d'une vocation réelle? Eh bienl osez donc descendre dans les léproseries de l'humanité morale, comme vous dites; osez donc sonder de vos mains l'abîme de nos maux , et ne perdez pas le temps à dire que cela est horrible à voir; songez à y porter remède : car je n'ai jamais vu un médecin , si paresseux et si borné qu'il pût être d'ailleurs, abandonner im malade sous le prétexte qu'il était trop dégoûtant pour être guéri.
Maintenant, si je passe des républicains sincères, mais légers , à ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre , où trouverai-je des paroles pour les flétrir 1 J'en ai connu quelquesuns, voyez-vous, quoique je n'aie guère fréquenté d'autre société que celle de l'atelier. Ce médecin avec qui vous m'avez fait souper chez le Vaudois, n'est-ce pas là un homme qui, en cas de révolution, a un personnage puissant, un prince du sang royal peut-être, dans sa poche, pour remplacer au plus vite celui qu'on aura culbuté? Et sans aller bien loin, votre député conspirateur, votre affilié
§e LE COMPAGNON
àla Vente Suprême, votre vieux comte de Viliepreux, avec qui vous faites, j'en suis sûr, plus de politique que de commerce, ne venez-vous pas de m'en faire un portrait fidèle?
— J'ai peut-être été trop loin ; je l'accusais, dans mon emportement, d'une faute qu'il n'a pas commise...
— N'essayez pas de le réhabiliter dans mon estime. J'ai causé avec lui pendant une heure aujourd'hui. J'ai vu le fond de sa conscience. Il y a pied partout, je vous assure, pour quiconque aime à suivre sans fatigue et sans danger le courant de la fortune.
Ici Pierre raconta son entrevue avec le comte, sans dire toutefois quelle circonstance romanesque avait pro» voqué ce rapprochement. Son récit fit beaucoup réfléchir le bon Achille. Il se demandait ce qu'il eût pu répondre à la question que l'artisan avait adressée au vieux riche, et cependant il ne pouvait rien objecter contre le droit qu'avait l'artisan de poser ainsi le problème de la propriété.
— Il est certain , dit-il , que c'est une question bien grave , et qui demandera aux hommes du temps et du génie.
— Et du cœur, reprit Pierre ; car avec l'intelligence seule vous ne trouverez jamais rien.
— Et sans elle, pourtant, à quoi sert le dévouement? Ne faut-il pas que les hommes supérieurs à la masse par la science et la méditation viennent au secours du peuple pour l'éclairer sur ses véritables intérêts?
— Ne vous servez pas de ce mot-là, monsieur Achille* Nos véritables intérêts, grand Dieu! nous savons bien ce que cela veut dire dans les idées de vos futurs légis» lateurs !
— Mais enfin , Pierre, vous ne vous méfiez pas de moi?
— Non , certes, mais je ne crois pas en vous, car vous n'en savez pas plus long que moi aui ne sais rien*
— Ayons donc recours et confiance aux hommes supérieurs.
— Où sont-ils? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils enseigné? Quoi! vous les avez entendus, vous agissez sous leurs ordres, vous travaillez à leur profit, et vous ne savez rien, et vous n'avez rien à me dire de leur part? Ils ont un secret, et ils ne le confient pas à leurs adeptes? et ils ne le laissent pas seulement entrevoir au peuple ? Ce sont donc les brahmes de Tlnde ?
— Vous avez une logique cruelle et décourageante , maître Pierre. Que faut-il donc faire, si personne ne sait ce qu'il fait et ce qu'il dit? Faut-il se croiser les bras et attendre que le peuple se délivre lui-même? Croyez-vous qu'il y parvienne sans conseils , sans guides, sans règle ?
— Il y parviendra pourtant, et il aura tout cela. Sa règle, il la fera lui-même ; ses guides, il les tirera de son propre sein ; ses conseils, il les puisera dans l'esprit de Dieu qui descendra sur lui. Il faut bien un peu compter sur la Providence.
— Ainsi vous repousseriez toute espèce de lumière ve« nant des chefs du libéralisme ? Parce qu'un homme aura de la célébrité, des talents et de l'influence sur les classes moyennes, le peuple se méfiera de lui ?
— Le jour où un tel homme viendra nous dire : On vante mon mérite, on admire mon savoir, on plie sous ma puissance; mais écoutez bien, mes enfants: ma science, ma force ou mon génie ne me constituent aucun droit qui vous soit nuisible. Je reconnais donc que le plus simple d'entre vous a droit, tout aussi bien que moi et les miens, au bien-être, à la liberté, à l'instruction; que le plus faible parmi vous a droit de réprimer ma force si j'en abuse^ et le plus obscur de repousser mon avis s'il est immoral; enfin que je dois faire preuve de vertu et de charité pour être, â îHi^ propres yeux conune aux vôtres, grand sa-
vant, grand souverain, ou grand poëte;... ohl que ceux qu'on appelle grands hommes viennent nous dire cela ! nous nous jetterons dans leur sein , comme dans le sein de Dieu ; car Dieu ne crée pas par la science et pai la force seulèment; il crée aussi par Famour. Mais tant que, méprisant la grossièreté de notre entendement, ils nous parqueront comme des bêtes dans un clos où il n'y a pas même de l'herbe à brouter, où nous ne pouvons tenir tous sans nous écraser et nous étouffer les uns les autres, et dont pourtant nous ne pouvons pas sortir, parce qu'on a mis partout des soldats pour garantir de nos mains les beaux fruits de la terre, nous leur dirons : Taisez-vous, et laissez-nous sortir de là comme nous pourrons. Vos conseils sont des trahisons, et vos triomphes sont des outrages. Ne marchez pas sur nos chaînes d'un air superbe; ne vous promenez pas dans nos rangs consternés avec des paroles de fausse pitié à la bouche. Nous ne voulons rien faire pour vous, pas même vous saluer; car vous qui nous saluez bien bas quand vous avez peur ou besoin de nous, vous savez bien que vous n'avez pas dans le cœur la moindre envie de remettre dans nos mains vos trésors, votre puissance et votre gloire. Voilà ce que nous dirons à vos hommes d'intelligence !
— Mais tout ce que vous mettez dans la bouche de l'homme qui demande au peuple sa force et son illustration, je le sens dans mon cœur. Si j'ai de tels sentiments, moi serviteur obscur de la cause, pourquoi ne voulez-vous pas que de nobles intelligences les aient au plus haut degré ?
Parce que, jusqu'à présent, cela ne s'est pas montré ^ parce que j'ai lu tout ce que j'ai pu lire, et que je n'ai pas seulement aperçu ce que je cherchais; parce que j'ai trouvé orgueilleuses, cruelles et antihumaines toutes les solutions données par vos grands esprits passés et présents.
DU TOUR BE. FRANCE
— C'est qu'aussi vous êtes trop dans Tidéal ; vous em demandez plus aux hommes qu'ils ne peuvent faire. Vous voudriez des chefs et des conseils qui résumassent en eux Taudace de Napoléon et l'humilité de Jésus-Christ. C'est un peu trop exiger de la nature humaine en un jour; et d'ailleurs, si un tel homme venait, il ne serait pas compris. Vous raisonnez, vous, et le peuple ne raisonne pas.
— Le peuple raisonne mieux que vous ne pensez ; et la preuve, c'est que vous ne pouvez pas réussir à l'agiter. Il sent que son heure n'est pas venue. Il aime mieux supporter ses maux quelques jours de plus, que de soule?ver son flanc meurtri pour se meurtrir de Vautre côté en changeant de posture. Il attend que la voûte s'élève et qu'il puisse se tenir debout. Et savez-vous de quoi est faite cette voûte? De bourgeois d'abord, et de nobles pardessus. Bourgeois, secouez vos nobles s'ils pèsent trop sur vous ; c'est votre affaire. Nous vous aiderons, s'il nous est prouvé quelque jour que cela nous soulage. Mais si vous pesez autant qu'eux, gare à vous 1 nous vous secouerons à notre tour.
— Mais que ferez-vous donc jusque-là ?
— Ce que vous nous conseillez. Nous travaillerons de toutes nos forces pour ne pas mourir de faim , et nous trouverons encore moyen de nous secourir les uns les autres. Nous conserverons entre ouvriers notre Compagnonnage, malgré ses abus et ses excès, parce que son principe est plus beau que celui de votre Charbonnerie. Il tend à rétablir l'égalité parmi nous, tandis que le vôtre tend à maintenir l'inégalité sur la terre.