LB COMPAGNONNAGE
sociétés de compagnonnage ont quelquefois eu recours à la grève et à la mise en interdit pour défendre les intérêts tjui leur sont confiés.
II. Enseignement professionnel. — Les écoles de trait. — La vie en commun chez la Mère. — Le compagnon voyageur y trouve un intérieur. — Distractions.
Voilà notre compagnon embauché; il continue cependant à habiter chez la Mère et à y prendre ses repas. Tous les compagnons s'assoient à la même table, le premier en ville comme les simples compagnons'.
A la fin de 1898, l'auteur de ce livre, muni d'une recommandation à lui donnée par un chef d'industrie, ancien compagnon de Liberté, se rendait, vers 6 heures et demie du soir, 10, rue Mabillon, chez la Mère de cette société. A notre entrée dans le débit nous trouvâmes 60 ou 80 ouvriers assis autour de plusieurs tables et en train de dîner. L'arrivée d'un étranger, d'un bourgeois, fit cesser momentanément les conversations et, pendant une minute ou deux, le bruit des fourchettes et des verres fut interrompu; nous nous sentîmes le point de mire de tous les regards. « La Mère des compagnons, s'il vous plaît, madame? », demandons-nous à la personne qui est assise près du comptoir. « C'est moi monsieur; que désirez-vous? » nous répond l'hôtesse. — Parler au premier en ville, si c'est possible, madame. — Le voilà, monsieur. » Et, en efTel, un jeune homme blond d'une trentaine d'années, qu'aucun indice extérieur n'eût permis de reconnaître pour le clicf de la société ^, s'est levé et vient nous recevoir; nous nous asseyons à une table et nous causons. Aussitôt les conversations reprennent : ce que l'étranger peut avoir à dire au premier en ville ne regarde personne.
A l'atelier, il en est comme chez la Mère. Le picinii'i' en
1. Les aspirants, toutefois, maugcut à iiarl, sauf clicz les compagnons do Liberté.
2. Dans plusieurs sociétés du Devoir, au contraire, les premiers en villo portent des boucles d'oreilles.
ville n'est en apparence qu'un ouvrier comme un autre. En réalité sa fonction lui impose plutôt des devoirs qu'elle ne lui confère des prérogatives ou des honneurs,
La société est déjà venue au secours du compagnon, puisqu'elle lui a procuré du travail. Elle fait mieux encore; elle l'instruit, elle le conseille et elle exerce sur lui un patronage incessant.
La société, disons-nous, instruit ses membres. L'apprenti, le jeune charpentier qui arrive de son village, suit l'école d'un compagnon qui enseigne le trait. Ces écoles ne se tiennent pas chez la Mère. Il est des cours chez la Mère, mais ils sont réservés aux seuls compagnons. Le professeur étudie son élève; il voit, comme le disait un déposant à l'enquête de 1883, s'il a la vocation. Ces écoles de trait dans lesquelles on enseigne la géométrie, le dessin linéaire, toute la technique de l'art du charpentier, ont été célèbres de tout temps : « Dans les états du bâtiment, l'architecture, le trait étaient toujours choses grandes, saintes, vénérées de tous les compagnons et cela dans les catégories les plus diverses*. » « A Avignon, Lyonnais, l'anii du trait; à Marseille, Languedoc le Chapiteau, tenaient écoles de dessin pour notre société, écrit Perdiguier^. A Nimes, Nimois la Rose d'amour tenait aussi école ou devait bientôt la tenir. Chaque ville avait son homme capable, son théoricien. Vivarais le Chapiteau (Duché), dont on vantait la science, recevait les hommages de tous ses camarades, compagnons et affiliés. Les Dévorants, eux aussi, avaient leurs hommes célèbres, leurs illustres travailleurs. »
En réalité l'enseignement professionnel donné par le compagnonnage est à deux degrés : il comprend un enseignement primaire et un enseignement secondaire ou supérieur. L'enseignement primaire, complémentaire de l'instruction acquise par l'apprentissage, est donné aux aspirants soit collectivement, par un compagnon spécialement investi de cette tache, soit individuellement et à l'ate-
1. Du Maroussem, La Question ouvrière : I, Charpentiers de Paris, compagnons et indépendants, p. 135.
2. Mémoires d'un compagnon, t. I, p. 1 10. Ces souvenirs datent do 18-24.
lier par les anciens. Un aspirant travaille sur un chantier à côté d'un compagnon ; ce dernier le surveille ; il lui montre en quoi et pourquoi son ouvrage est défectueux : il lui apprend à mieux faire. « Les compagnons, nous disait M. Favaron, se considèrent comme tenus en conscience d'être les instituteurs et les conseils du jeune apprenti qui aspire à entrer dans leur société. On lui dit : « Tu veux être des nôtres, mon garçon, eh bien ! tra- « vaille ferme, rends-toi digne de cet honneur par ton assi- « duité, ton zèle, ta bonne conduite. » Le compagnon qui s'est ainsi institué le tuteur d'un apprenti ne se borne pas à lui enseigner le métier. Il veille sur ses fréquentations; il contrôle l'emploi de ses heures de liberté ; il a sur lui tout l'ascendant d'un aîné, presque l'autorité d'un père et il ne tolère aucune incartade. »
L'enseignement supérieur, généralement donné chez la Mère, ne concerne que les compagnons. Il a pour but de perfectionner leurs connaissances professionnelles, et aussi de former des artisans hors ligne, de véritables artistes qui coopéreront à la confection du chef-d'œuvre, et deviendront à leur tour des professeurs de trait. L'excellence de cet enseignement reconnue de tous les ouvriers a de tout temps valu aux sociétés de compagnonnage de nombreuses recrues. Si, en dépit des circonstances économiques et sociales qui uiiL précipité sa décadence, le compagnonnage compte encore malgré tout en Fi'ance plus d'adhérents qu'on ne le croit généralement, il le doit surtout à la supériorité de son organisation comme office de placement et comme école d'enseignement professionnel. Ace double point de vue, il offre encore à ses adhérents, ainsi que nous le verrons plus tard, des facilités et des ressources très précieuses '.
1. Dans son Compagnon du Tour de Fi'ancc, dont toute la partie descriptive est très exactement documentée, George Sand nous montre Pierre Hugucnin, fils d'un maître charpentier du IJlaisois, se déterminant à entreprendre son Tour de France dans le but de s'instruire et do s'initier aux procédés do travail lians les divers pays. " Au désir vague do connaître et de comprendre le mouvement de la vie sociale, se mêlait l'amljition noble d'acfjuérir du talent dans sa i)rolession. Il voyait bien qu'il y avait
Le compagnonnage a donc été et il est encore pour le compagnon un maître, mais ce n'est pas assez d'instruire l'ouvrier et de lui donner du travail, il faut aussi pourvoir aux besoins de sa vie morale. Le compagnonnage intervient ici encore; il donne à ses adhérents une famille, un foyer. Partout où il va, le compagnon trouve chez la Mère non seulement le vivre et le couvert, mais un accueil affectueux, des mains tendues pour serrer la sienne, des soins empressés. Les mille menus services que l'hôtelier ou l'aubergiste font payer au voyageur, le compagnon les obtient gratuitement et à première réquisition. Son linge et ses effets ont-ils subi quelque accroc, la Mère les recoud et les répare; est-il indisposé, elle lui prépare la tisane ou la potion réconfortante qui lui convient. Lui a-t-on cherché querelle au dehors et revient-il contusionné ou meurtri, c'est elle qui lave et panse sa blessure. Le soir on se retrouve, on devise gaiement, on fume, on joue aux cartes ou aux dominos. Parfois quelque ténor ou baryton improvisé se fait entendre et l'heure du repos arrive sans que le voyageur ait eu le temps de sentir l'atteinte de ce mal du pays, de cette nostalgie si terrible qui torture et déprime si cruellement, sans qu'il ait songé, bien souvent du moins, à chercher ailleurs l'étourdissement des joies grossières et malsaines qui guettent et corrompent l'ouvrier isolé K Ces
des méthodes plus sûres et plus promptes que la routine patiente suivie par son père et par les anciens du pays.... Un compagnon tailleur de pierres qui avait passé dans le village, lui avait fait entrevoir les avantages de la science en exécutant devant lui sur un mur dos dessins qui simplifiaient extraordinairement la pratique lento et monotone do son travail. Dès ce moment il avait résolu d'étudier le Irait, c'est-à-dire le dessin linéaire applicable à l'architecture, à la cliarpenterio et à la menuiserie.... » C'est grâce à l'habileté acquise dans les écoles de trait du compagnonnage que Pierre Huguenin, le héros du livre, découvre à première vue les défauts du plan de l'escalier établi par le fils du régisseur Le Rebours et parvient à le rectifier on y ajoutant des motifs de sculpture et d'ornementation (|ui lui valent des éloges unanimes.
1. Nous ne prétendons pas, bien entendu, que du jour do sa réception dans une société do compagnons, un artisan devienne le modèle de toutes les vertus. ^lais à quelques exceptions près, et c'est là tout ce que nous avons entendu dire, les compagnons donnent l'exemple d'une conduite beaucoup plus régulière et de mœurs plus honnêtes que la grande majorité des autres ouvriers. La vie de famille que l'on mène chez la Mère, les
mœurs traditionnelles du compagnonnage se sont conservées encore dans nombre de villes; à Paris même les réunions du soir, sans être quotidiennes, sont fréquentes entre compagnons, surtout dans les corporations oii la Mère ne donne pas seulement la nourriture, mais le logement.
III. Fraternité et mutualité entre compagnons. — A. Assistance donnée aux compagnons poursuivis pour dclils n'entachant pas l'honneur. — Par contre les compagnons sont impitoyables pour celui d'entre eux qui commet un acte infamant, tel qu'un vol. — Conduite de Grenoble.
Mais les meilleurs ouvriers peuvent se laisser entraîner à quelque écart de conduite, à quelque incartade dont les conséquences sont plus ou moins graves. On est jeune, on a la tête chaude. On a bu un peu trop pour fêter une conduite ou une bienvenue. On fait dehors la rencontre d'individus avec lesquels on se prend de querelle. On en vient aux gros mots, puis aux invectives et aux coups. La police survient et arrête tout le monde. Un des compagnons, quelque peu bousculé peut-être par les agents de Tautorilé, leur oppose une vive résistance et se livre à des voies de fait. Il rend ainsi son cas particulièrement grave et au lieu d'être relâché comme ses camarades, après simple constatation de son identité, il est maintenu en état d'arrestation et incarcéré.
Avertie de cette aventure la société n'abandonnera pas le jeune imprudent; elle entre aussitôt en campagne. Le premier en ville va solliciter du juge la permission de visiter le prisonnier; on lui porte quelque argent qui, déposé au greffe, lui permettra de s'offrir certaines douceurs. On s'occupe do lui trouver un avocat et si une ordonnance de non-lieu n'intervient pas en faveur du délinquant, ses camarades viendront en coi'ps, le jour de
cours professionnels et les assombices leur porniPllont d'occuper utilement leurs soirées. Un sentiment remarquable d(! sa dif,'iiité d'homme préserve le compagnon de bien des tentations dégradantes, auxquelles ne sait pas résister l'ouvrier célibataire livré ;ï lui-même sans direction, ni conseil. Ici encore le rx soli! trouve sa conlirniatioii.
l'audience, lui apporter l'appui de leur témoignage et de lexir sympalhie.
Mais si la société se montre indulgente pour les peccadilles et les escapades sans conséquence, il en est tout autrement pour les actes vraiment infamants, pour les délits qui entachent l'honneur de ceux qui s'en sont rendus coupables. Nous avons déjà vu les sociétés de compagnons sévir contre ceux de leurs membres qui omettaient de payer leurs délies envers la Mère ou envers des tiers; il ne s'agissait encore là que de quasi-délits : aussi l'exclusion de la société n'étail-elle pas définitive.
Au contraire, un acte infamant tel qu'un vol, une escroquerie, un attentat à la pudeur entraînent la radiation du coupable qui ne peut être réadmise — Le coupable a-t-il été condamné en justice pour un fait de ce genre commis liors du siège social et au préjudice d'un étranger, le fait seul de la condamnation suffit à faire prononcer son exclusion : il cesse yjso facto de faire partie de la société.
S'agit-il au contraire d'un acte infamant, d'un vol par exemple commis chez la Mère ou hors de la demeure de la Mère, mais au préjudice d'un compagnon, il est procédé différemment. Les compagnons ne font jamais appel à la justice pour châtier les voleurs qui se sont introduits dans leurs rangs; ils se chargent eux-mêmes de la punition et elle est vraiment exemplaire. C'est cette terrible conduite de Grenoble qui marque celui auquel elle est infligée d'une flétrissure indélébile, véritable parade d'exécution,- dégradation solennelle du compagnon indigne et renié par ses pairs.
(t Quand on a vu faire cette conduite (écrit naïvement Perdiguier) on n'est pas tenté de la mériLcr. Elle n'attaque pas le physique brutalement, mais rien n'est si humiliant. Il y a de quoi mourir de honte!
« J'ai vu, au milieu d'une grande salle peuplée de compa-
1. Tout compagnon qui sera reconnu avoir volo ou avoii" sulil un jugement infamant, n'importe dans quel endroit, sera fait renégat, et défense lui sera faite dose présenter clioz aucune Mère du T.-. de F.-. (Art. III du règlement dos boulangers.)
gnons, un des leurs à genoux. Tous les autres compagnons buvaient du vin à l'exécration des voleurs et des scélérats; celui-là buvait de Teau, et quand son estomac n'en pouvait plus recevoir, on la lui jetait sur le visage. Puis on brisa le vase dans lequel il avait bu. On brûla ses couleurs à ses yeux. Le rouleur le fit relever, le prit par la main et le promena autour de la salle. Chaque membre de la société lui donna un léger soulllet. Enfin la porte fut ouverte; il fut renvoyé, et quand il sortit, il y eut un pied qui le toucha au derrière. Cet homme avait volé *. »
Lorsqu'un compagnon se plaint d'avoir été volé chez la Mère, la société se saisit immédiatement de l'aiïaire et procède elle-même à l'instruction. Le premier en ville convoque tous les sociétaires en assemblée générale. Il fait fouiller tous les assistants et vide ses poches tout le premier. Il recueille les dépositions de tous les témoins et interroge publiquement celui ou ceux sur qui pèsent des soupçons. S'ils avouent, on leur inflige aussitôt la conduite de Grenoble et on les expulse. S'ils nient, on les consigne provisoirement dans une chambre sous la surveillance de quelques compagnons. Chacun se met en campagne; on s'entoure de toutes les informations possibles; on tente de reconstituer l'emploi du temps des prévenus, on contrôle leurs dépenses, bref on n'épargne rien pour découvrir la vérité. Cette procédure expéditive avec enquête extra-judiciaire et séquestration temporaire n'a sans doute rien de légal ; en fait, il ne semble pas cependant qu'elle ait entraîné plus d'erreurs que la procédure judiciaire la plus régulière et la plus scrupuleusement conforme aux jircscriptions des articles Gl à UO du Code d'Instruction criminelle.
B. Secours aux malades. — On les visite à tour de rôle. — Gratuité des soins médicaux cl des médicaments. — Allocation pécuniaire.
Mais c'est surtout dans les secours donnés aux malades que s'estaffirmée de tout temps la fraternité des compagnons.
1. L'ivre du Coriipfi//)ionnage, édition de 18r)7, t. 1, p. 05.
Il n'est pas de nos jours une seule société de compagnons qui n'ait organisé l'assistance médicale et nous étudierons plus en détail la réglementation adoptée par chacune d'elles, lorsque, dans la dernière partie de ce livre, nous traiterons du compagnonnage en 1001. Mais de tout temps les compagnons ont secouru matériellement et moralement leurs confrères malades. « Lorsque l'un de nous est alité dans un hôpital, écrit Perdiguier, il doit recevoir chaque jour, si rien ne s'oppose à cette règle antique de notre société, la visite d'un camarade. Le dignitaire, de son côté, doit savoir par lui-même en se rendant une ou deux fois par semaine auprès du malade si personne ne manque h ce devoir. »
Le règlement des aspirants menuisiers du Devoir adopté en 1838 ' renferme à ce sujet des indications très précises. « Si un aspirant est malade à la chambre ou à l'hôpital, les premiers aspirants seront tenus d'aller le voir deux fois par semaine et plus, si le cas l'exige. La société lui fera 75 centimes par jour pendant un mois et 50 centimes les deux mois suivants, excepté les jours d'entrée et de sortie de la maladie, dimanches et fêtes réservés; il ne pourra recevoir les secours delà société pendant plus de trois mois, mais il aura toujours droit aux visites des premiers aspirants. Si la maladie se prolongeait, il serait fait une souscription volontaire au profit du malade. » Si un sociétaire était atteint d'une grave maladie, les autres aspirants devaient le veiller à tour de rôle. S'il était envoyé à l'hôpital, il était dressé en double un inventaire de ses effets. L'une des expéditions était conservée par la société ; l'autre était remise au directeur de l'hôpital.
Toutefois les maladies qui étaient la conséquence de blessures reçues au cours d'une rixe provoquée par la victime ou d'un accident provoqué par elle ne donnaient droit à aucun secours; il en était de même des maladies déterminées par la débauche.
I. Voir Chovin, Le conseiller des co»>pagnoiis, p. 100 à l"/5.
C. Enterrement d'un compagnon. Cérémonial. Giiilbretle. Hurlements.
Mais les soins prodigués au frère malade ont été inutiles et la mort, plus forte que l'amitié et l'amour, est venue le prendre. Du moins les compagnons ne quitteront pas leur frère sans l'avoir accompagné à sa dernière demeure, sans lui avoir adressé un suprême adieu. « Soit qu'un compagnon meure dans une maison privée ou dans un hospice, sa société se charge presque toujours de son enterrement et des frais qu'il peut occasionner. Le défunt est porté dans un corbillard, ou par quatre ou six compagnons qu'on relève de temps en temps. Le cercueil est paré de cannes en croix, d'une équerre et d'un compas entrelacés et des couleurs de la société. Chaque compagnon a un crêpe noir attaché au bras gauche, un autre à sa canne et de plus, quand les autorités le permettent, il se décore des couleurs, insigne de son compagnonnage. Les compagnons sont placés sur deux rangs, marchent dans un grand recueillement et vont ainsi à l'église, puis au cimetière. Arrivés à ce dernier lieu, ils déposent le cercueil sur le bord de la fosse et l'entourent par le cercle vivant qu'ils forment. Si les compagnons sont des menuisiers soumis au Devoir de Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle à haute voix les qualités, les vertus, les talents de celui qui a cessé de vivre et tout ce qu'il a fait pour le conservera la vie. Il pose enfin un genou en terre; tous ses frères l'imitent et il adresse à l'Être suprême une courte prière en faveur du compagnon qui n'est plus. Après le prononcé de cette ])rière toujours éloquente, on descend le cercueil dans la fosse, et l'on place près de la tombe sur le terrain le plus uni deux cannes en croix. Deux compagnons en cet endroit, ruii jurs de l'autre, le côté gauche en avant, se fixent, font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles formés par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se
parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe à son tour par cette accolade, pour aller de là prier à genoux sur le bord de la fosse *, puis jeter trois pelletées de terre sur le cercueil. Quand la fosse est comblée, les compagnons se retirent en bon ordre. » (Perdiguiek, Livre du Compagnonnage, t. I, p. 67.)
Chez les cordonniers bottiers et chez les boulangers, le rituel ou Reconnaissance cV enterrement ^ prescrit l'échange des paroles suivantes entre deux compagnons.
« Qui vous amène ici? interroge le premier. — Mon devoir et l'amitié d'un frère, répond le second. — D. Que fut-il pendant son existence? — II. Un bon, loyal, juste et honnête compagnon.
]). Quelle fut sa naissance? — R. Celle d'un bon et fidèle compagnon.
D. Comment voyagea-t-il? — R. En vrai dévorant à faire son Tour de France.
D. Que demandait-il en descendant dans le tombeau?
R. Les compagnons ses frères pour leur faire un éternel adieu. »
Dans certains corps d'état une coutume étrange existait encore il y a trente ou quarante ans. Un des compagnons était descendu dans la fosse où la bière venait d'être déposée. Un drap noir était jeté sur l'ouverture béante, dérobant à tous les yeux le mort et le vivant; des lamentations partaient de dessous terre, lamentations auxquelles les compagnons qui entouraient la fosse répondaient par d'autres lamentations.
C'est ce qu'on appelle dans le langage spécial au compagnonnage « hurler ». Toutes les corporations ne hurlent pas. « Les tailleurs de pierre compagnons étrangers, les menuisiers et les serruriers du Devoir de Liberté ne hurlent pas; les tailleurs de pierre compagnons passants, les menuisiers et les serruriers du Devoir ne hurlent pas
1. Dans quelques corps d'état, cette cordmonie est appelée guilbrctte; ailleurs elle est connue sous le nom à'accolade.
2. Ce formulaire de la Reconnaissance d'enterrement est inédit. — Ou trouvera dans les Mémoires d'un compai/non, t. I, p. Q\!0, le récit très détaillé de l'enterrement d'un compagnon boulanger.
non plus ; les compagnons de tous les autres corps d'état hurlent. » {Livre du Compagnonnage, 3° éd., t. I, p. 62.)
Les hurlements ne sont pas, comme on pourrait le croire, de simples cris sans suite et sans signification, u Par ces cris on articule des mois diflicilesà dérober, plus difficiles encore pour les non initiés à répéter avec le ton qui leur est propre et qui fait toute leur valeur. Les compagnons ne les écrivent pas : ils se les transmettent de mémoire. Les professeurs de cette langue mystique sont des compagnons; ceux qu'ils ont enseignés sont des compagnons : les compagnons peuvent donc seuls en faire usage. » (Perdiguier, Mémoires d'un compagnon.) L'origine de ce langage mystérieux est entièrement inconnue. A une époque où les sociétés de compagnons étaient proscrites par le pouvoir qui voyait en elles un danger public et une atteinte au privilège de la corporation officielle, les hurlements avaient probablement été le mode usité par les compagnons pour échanger librement leurs idées, sans qu'il fût possible aux profanes de les entendre, ou encore un moyen de s'avertir de l'apiiroclie d'un péril iinniinent.