SCENE VIII
Mariette, puis Nicole, puis Monieourt Mariette, seule, étonnée. — Les joies de la paternité?
Nieole, entrant l^r plan droite. — Tout est prêt pour le départ, Mariette?
Mariette. — Oui, Madame... Alors, c'est bien vrai, Madame s'en va et Madame divorce?
Nicole. — Oui, Mariette... Ce n'était pas un phénomène, comme papa l'avait cru tout d'abord !
Mariette. — LTn phénomène?
Nicole, tristement. — Ah! Mariette... quand vous vous marierez, n'épousez jamais quelqu'un que vous aimez : on est trop malheureux.
Mariette, émue. — Oui, Madame.
Nicole. — Chut!... J'entends marcher... Le Baron de Mérinville, peut-être?... (Elle va pour se sauver, puis s'arrête.) Non!... Ayons l'air de chanter!... Qu'il me croie consolée! (Elle va vivement au piano et chante en s' accompagnant.)
Elle bavardait chez la concierge ; Bavarder, ça fait passer l'temps.
Elle bavardait chez la concierge Et de la pluie et du beau temps.
Et patati et patata !
Et patati, patati, patata!...
(Monieourt paraît 2^ plan droite et s'arrête, étonné.)
Mariette. — C'est Monsieur Monicourt.
Nicole, se levant. — Papa !
(Sort Mariette, par le fond.) Moiiieourt. — Comment ! Tu chantes?
Nicole. — Je croyais que c'était le Baron de Mérinville, et je ne veux pas qu'il voie que j'ai du chagrin.
]\Ionicourt. — Tu as raison.
Nicole. — Mais j'en ai beaucoup, petit papa.
Monicourt. — Moi aussi, fifille.
Firmin, entrant 2^ plan droite, une lettre à la main. — Une lettre pour Monsieur le Baron.
Nicole. — Une lettre?
Firmin. — C'est un pêcheur qui l'a apportée.
Monicourt. — De la part de qui?
Firmin. — Il ne l'a pas dit.
Nicole. — C'est bien... mettez la là. (Elle indique la table du milieu. Firmin pose la lettre et s'en va.) Une lettre... de la Comtesse sans doute, de sa maîtresse?... (Prenant vivement la lettre.) Oh ! je veux savoir 1... Une épouse outragée a bien le droit...
Monicourt. — Le droit? Elle en a le devoir I
Nicole, tout en déchirant l'enveloppe. — Ce sera une pièce
de plus à verser au procès! (Lisant.) « Mon bien-aimé...
(S' interrompant.) Son bien-aimé... (Donnant la lettre à
Monicourt.) Tiens, lis, papa. .Je ne peux pas aller plus loin.
Monicourt, lisant. — « Mon bien-aimé, moi non plus, je ne vous ai pas oublié, depuis dix-neuf ans...
Nicole, stupéfaite, l'interrompant. — Dix-neuf ans !
Monicourt, ahuri. — Qu'est-ce que c'est que ça? (Allant à la signature.) Mais ce n'est pas de la Comtesse.
Nicole. — Comment?
Monicourt. — C'est signé : L'inconnue de l' Ouest-Etat.
Nicole, prenant vivement la lettre. — L'inconnue de l'Ouest-État? (Lisant.) « Moi non plus, je ne vous ai pas oublié, depuis dix-neuf ans ! Je pense sans cesse à l'heure divine que j'ai passée dans vos bras, sur la ligne de Versailles... '1
Monicourt, vivement. — La ligne de Versailles!...
Nicole, continuant de lire. — « Et puisque vous m'aimez toujours, je n'ai pas le droit d'hésiter. Trouvez-vous, à neuf heures, derrière le Casino. Tant pis, j'abandonne mon foyer. Nous fuirons ensemble. L'Inconnue de l'Ouest-Etat ».
Monieourt. — L'héroïne de sa première aventure.
Nicole. — Et il jurait qu'il l'avait oubliée !
Monieourt. — Et elle était ici, à Deauville I
Nicole. — Et il la voyait I
Monieourt. — Et il l'aime encore !
Nicole. — Tu vois que la chanson avait raison : « Et l'on revient toujours... »
Monieourt. — Après dix-neuf ans !... C'est inouï!
Nicole. — Ah ! le misérable !
Monieourt. — Elle a pourtant dû prendre de la bouteille.
Nicole. — Mais, alors, papa, ça lui fait deux maîtresses : la Comtesse et l'inconnue.
Monieourt, indigné. — Deux maîtresses 1 II a... (A part, changeant de ton.) Le veinard !