‹ Le compère LerouxChapitre 1 sur 15 · Le compère Leroux · texte numérisé non relu

Le compère Leroux

Un matin, Champcarré reçui dti pays une lettre volumineuse écrite d'une gigantesque écriture un peu tremblée.

— De mon parrain ! fil le jeune homme avc( joie,

Et il lut:

« Ton père, mon cher filleul, est malade depuis ton départ, et, depuis qu'il n'est plus maître d'école, on ferait plutôt avaler une meule de foin au père Galoppot que de lui mettre une plume à la main. ïl prétend que tu pourrais montrer ses lettres à des académiciens et que ces fortes têtes se moqueraient de lui.

« C'est à moi que cette besogne revient donc, et je m'en tire assez bien, car, à soixante ansy jene voyais plus clair, mais aujourd'hui que j'en ai plus de quatre-vingt je

distinguerais un moineau perché sur la crèle du coq de notre clocher.

« On dit que c'est mauvais signe. Peu importe ! Je suis assez vieux pour faire un défunt et bien que les vieillards soient généralement cramponnés à la dernière branche qui leur reste, je passerai l'arme à gauche sans trop m'effrayer. Après ce dernier saut, qu'est-ce que je trouverai? je n'en sais rien. Le bon Dieu est bon et je n'ai jamais fait pleurer un enfant.

« Nous nous enjifiyops'beaucoup de ne plus t'avoir. Ta mère surtout fleure pendant toute la sainte joucnée. J'ai beau lui dire que tu

6 LE COMPÈRli LEROUX.

n'es par perdu ; que dans quinze heures tu peux être ici ; rien ne lui fait. Klle pleure et voilà tout.

« Nous deux ton père, nous avons encore quelques distractions : quand il se sent mieux portant, il visite ses fermiers qui l'aiment beaucoup ; nous dînons tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.

« L'année a de bonnes apparences. Les pommiers sont en fleur depuis longtemps déjà, et ils n'ont pas été gelés; la vigne non plus. Les navétles semées en automne sont jaunes comme de l'or ; les seigles ont dix pouces de haute^TP et lés blés six pouces. Hier je

^rf^

LIi C0M1»ÊIIE i.KROUX. 7

* suis allé au bois et j'ai rapporté du muguet. Il est très-précoce. Si tu voyais le jardin du châteaii lu ne le feiîonnaîtrais plus, tant il est coquet. Le printemps lui a mis ses habits des diinâïiches, et il ne se fait aucuti scrupule de les conserver pendant toute la Semaine.

a En fait de nouvelles, je n'ai pas grand chose à te dife. Tu sais que nous ne fréquentons pas beaucoup de ftionde; et que tious îie faisons point de journaux.

«D'uQ autre côté, la vie de campagne est tellement régulière, que les heures se suivent et se ressemblenttoutes. Tu ne tiens pas à savoir que le bœuf de Pierre ou de Jean s'est

8 Li; COMPÈllK LtllOU.V.

cassé une jambo ; que la servante du curé a un panaris; que le vieux Brégaudel s'est démis l'épaule un jour qu'il élaiten ribolte; ni qu'il viendra dimanche à Freysolles un ecclésiastique de ce pays qui est missionnaire aux Grandes-Indes.

« Par exemple, voici qui peut t'intéresser.

« Figure-toi qu'on a emmené hier en prison le fils du comte de Saint-Luc ; tu te rappelles. . . ce beau jenne homme qui est venu chasser avec loi il y a deux ans au château. — Il paraît qu'il a fait pour deux cent mille francs de billets faux que son père n'a pas pu rembourser.

« Encore une honnête famille déshonorée.

IK COMPÈRK LKRoi'V. i)

Les Saint-Luc sont de vieille noblesse; le grand-père était page de Louis XV. Un des ai(^ux gouverna la Franche-Comté du temps des Espagnols.

« Tu vois où mènent l'inconduite et la prodigalité. Le petit Saint-Luc a mangé la fortune de son père; aujourd'hui, il a le temps de la digérer.

« Je pars de là pour te faire des recommandations que ton père me charge de t'adresser ^ en son nom.

« J'ai été à Paris dans le temps. Je

sais

10 LE COMPÈRE LEllODX.

toutes les occasions auxquelles un jeune homme riche est exposé. J'y ai dépensé trois cents francs dans un mois, moi qui étais pauvre et qui ne gagnais que trois francs par jour, en travaillant quatorze heures sur vingt-quatre.

« Tu seras à plus forte raison tenté, surtout si tu n'as pas une occupation sérieuse. L'oisiveté est la mère de tous les vices. Un écrivain célèbre dont je relis les œuvres, sans adopter toutefois entièrement ses principes, Voltaife, dit que le travail chasse trois grands ennemis : — le vice, l'ennui et la misère ; — et il a raison.

« Tâche donc de ne pas perdre ton temps.

Le tOi(I»ÈiVE LF1\01]X. l i

Quand lu ne reçois pas, étudie. L'intelligence est aussi un champ; si on ne l'entretient pas constamment, si l'on ne lui donne pas l'engrais des bonnes lectures, ce champ finit par devenir vague et vain, comme les terrains de

nos pâtis communaux.

« A propos de ce jeune homme q-ue tu fréquentes, je me suis informé de lui. Il est d'une

assez bonne maison du côté des femmes.

Son père avait épousé une demoiselle de Senilly qui est parente avec la marquise de Breuil; mais en ce qui concerne sa famille paternelle, on ne sait pas trop d'où elle sort.

« En outre, je me suis laissé dire que le

12 LE GOi^IPÈRE LEROUX.

vicomte menait une vie passablement dissipée et qu'il était tout à fait ruiné.

"Veille au .grain, comme diseril les matelots.

« Les jeunes gens se perdent par émulation , puis par amour-propre , ensuite par orgueil, enfin par désespoir. D'abord c'est un noble sentiment; ils veulent s'élever au niveau de leurs amis, apprendre leurs bonnes manières, leur politesse, leur courtoisie. Puis, ils se croient assez emplumés pour voler de leurs propres ailes ; ils commencent à lutter d'élégance avec leurs modèles ; leurs habits rivalisent avec les leurs. L'un

met-il une turquoise à sa cravate , l'autre met un diamant ; ensuite ils veulent se hisser au-dessus des premiers; ils font des folies d'ostentation ; enfin, désespérant de pouvoir garder le haut rang qu'ils ont conquis à force de saèrifices, ils se lancent tête baissée dans les spéculations, jusqu'au jour où leurs valets enrichis par leurs largesses aventureuses achètent leur hôtel en prenant des domestiques à leur tour.

u Que résulte-t-il de cette chute?

« Hélas ! songe à Saint-Luc !

« Ce n'est pas que je te soupçonne capable

^4 LE COMPÈRE LRROUX.

d'une bassesse, même quand tu verrais la ruine assise devant la porte. Tu as été élevé par des types de probité. Bon sang ne peut mentir ; mais il faut toujours avoir devant les yeux les exemples les plus terribles, pour apprendre à éviter les moindres fautes.

« Il ne faut pas non plus donner dans l'excès contraire.

'( On ne peut se créer de hautes relations, apprendre les usages du grand monde sans faire des dépenses nécessaires. Ne sois pas plus avare que prodigue. Plaie d'argent n'est pas mortelle. Le bon riche est celui qui semble l'avoir toujours été et qui partage sa fortune sans la compromettre.

LE COMl'KRK LEROUX. 15

« Imite ton père, autant que tu le pourras.

' « Maintenant trêve à cette morale qui t'ennuie et moi aussi. Parlons un peu de ton avenir.

c( Le général de Vadans a une jolie fille de seize ans qui doit aller le retrouver à Paris dans quelque temps ; elle sort d'un couvent de Besançon, ce serait pour toi une bonne alliance. Oublie un peu la rudesse de ce vieux soldat et ne cesse pas de lui faire t^ cour.

€ Les préliminaires de cette union sont établis depuis longtemps, M de Vadans n'est pas riche; il ne donne que cent mille francs à sa fille ; mais il a du pouvoir et il est honorable entre tous.

« Je ne sais si tu es disposé à te marier, mais quand tu auras vu mademoiselle Cécile de Vadans, je suis persuadé d'avance que tu mordras comme un autre à l'hameçon de

l'Iiy menée.

« Le célibat que j'ai conservé toute ma vie, pour ne pas frustrer de ma fortune des neveux que j'aime comme mes enfants, ne me paraît pas être l'état normal de l'homme. Aujourd'hui que je suis vieux, malgré les précautions filiales que ta famille prend à mon égard et dont mes propres parents n'ont cessé de m'entourer, je sens qu'il me manque quelque chose.

« Je serois sinon plus heureux, du moins

plus tranquille et plus à mon aise, si j'avais pris une compagne qui ait eu pour moi l'affection légitime de l'épouse pour l'époux.

« D'un autre côté, quand on est jeune la femme est un frein, plus tard c'est une amie.

« Quel que soit son caractère, l'homme qui vit dans le célibat et qui peut s'en affranchir n'agit point sagement. Le célibat est la source de l'adultère; il commence par faire bouillonner des passions qu'on ne peut satisfaire sans blesser la morale ; il finit par vous enlever tout bon sentiment.

M II n'y a qu'une chose qui puisse faire

18 LE COMPÈRE LEBOUX.

prendre la vie en patience, l'amour de l'épouse et des enfants; le célibataire ne connaît point cet amour ; il manque donc à son cœur la meilleure fibre. Son cœur est incomplet.

« Peu à peu, quand la turbulence de la sève s'est calmée, que l'on commence à vivre par le souvenir, il n'a que le remords.

<i Le vieux célibataire est morose, grognon, bourru, chagrin, égoïste, avare, mauvais ami. îl ne vit qu'en lui et pour lui. îl ne s'aime pas lui-même. Ses manies sont toutes puériles ou grotesques.

« On devine le célibataire dans l'homme qui passe, car il recoud ses boutons lui-

même et donne à son tailleur le type d'une coupe particulière qu'il a inventée.

a Le célibataire pauvre ne travaille pas, il mendie ; le célibataire riche ne jouit pas, il fait l'usure.

« Ce portrait est exact comme une de ces photographies que ton père a fait revenir de Paris. Je connais les originaux de ce portrait, je les coudoie tous les jours, je les vois de ma fenêtre.

«Regarde maintenant l'homme marié, le père de famille. C'est une autre paire de manches, comme nous disons ici.

^ 20 LE COMPÈRF. LEROUX.

« Il est toujours bien tenu, grave comme on doit l'être ici-bas entre les heures du rire ; l'amour qu'il répand sur sa femme et ses enfants rejaillit sur tout le monde. Il est bon, •loyal, généreux, accessible à tous les enthousiasmes.

« C'est lui que l'on choisit de préférence pour exercer les charges publiques; il est honoré ; il semble qu'on ne puisse lui ravir ses droits de citoyen, tandis que le célibataire qui n'est pas soldat semble n'avoir aucun de ces droits.

» Cette peinture ne peut être appliquée que dans le cas où l'époux est sage et la femme chaste.

LE COxMPÈRE LEROUX. 21

» Je ne parle pas de toi. Quant h mademoiselle Cécile elle fera certainement honneur à son nom et au tien.

» Ne néglige donc pas cette occasion.

» Je termine on t'embrassaut mille fois pour toute ta famille et pour moi.

» P. S. La marquise de Breuil n'a jamais demandé de cornet acoustique à personne. — C'est, a-t-elle dit, une mauvaise plaisanterie que mon cousin me fait subir depuis dix ans et je n'en ai pas encore soixante. »

La lecture de cette lettre embarrassée, dé-

82 LE COMPÈRE LERODX.

cousue, qui semblait avoir été dictée par deux ou trois personnes à la fois et qui ne portait pas l'empreinte du style vigoureux et carré du père Mathieu, donna de vagues inquiétudes au jeune homme.

Ce qu'il y vit de plus clair, c'est que son père désirait le marier ; toutes lés raisons philosophiques données par son parrain en faveur des nœtuis de l'hy menée, comme on disait sous le premier Empire, lui paraissaient cacher une autre raison plus sérieuse que celles qui résultaient de ces théories dont le pour et le contre sont également soutenables.

Cette raison décisive — suprem'a ratio —

LE COMPÈRE LERUCX- 23

il ne la devinait pas ; mais il crut devoir s'en reposer sur le temps pour la découvrir. — Aussi l'inquiétude qui l'avait effleuré disparut-elle instantanément.

— Après tout, se dit-il, le mariage n'est pas quelque chose qui doive beaucoup ra'eftaroucher.

Mais il éprouva un serrement de cœur soudain.

La Borghetta venait d'entrer dans son cabinet.

Elle se pencha affectueusement sur Vépaule de son amant.

— Une Jetlro de Francke-Comlé? demanda-t-elie.

— Oui, de mon parrain.

— - Est-ce qu'il te dirait quelque chose de désagréable ? Tu parais tout soucieux.

— On veut que je me marie.

La danseuse mit la main sur sa poitrine, une pâleur subite envahit son visage, mais, grâce à un énergique effort de volonté, elle parvint à dissimuler son trouble.

— Il n'y a rien d'extraordinaire à cela, dit-elle.

LE COMPÈRlil LI-ROUX. 25 •

— Tu ne m'aimes donc pas, Borghctla? fit le jeune homme en jetant sur sa maîtresse un regard de tendre pitié.

— Et quand je t'aimerais? Devrais-je m'opposera ton bonheur? Tu sais ce que je suis. Par conséquent le mariage ne pourrait consacrer noire amour. Tu ne voudrais pas donner ton nom à une de ces femmes que le monHe appelle courtisanes, et que l'on méprise après les avoir possédées.

— C'est vrai, murmura Mathieu dans son impitoyable naïveté. L'honneur passe avant l'amour. Du reste, ma famille s'opposerait à toute union de ce genre. Elle m'a déjà trouvé une fiancée.

Ces mots involontairement cruels entraient comme une poignée de charbons ardents dans l'âme de l'Italienne. Pour la première fois elle sentit que l'affection protectrice qu'elle avait d'abord éprouvée pour le provincial avait jeté de profondes racines dans son cœur et se transformait peu à peu en un autre sentiment.

Une mélancolie sombre s'empara d'elle, mais une seconde fois encore elle se maîtrisa.

— Tu vois bien, dit-elle, qu'il ne servirait à rien que je t'aimasse d'un véritable amour. Tu n'aurais pas dans ce cas le courage de me briser le cœur, même si j'étais descendue de cent degrés de plus dans le bourbier. Tu crain-

drais de m'avoir repoussée, car tu as le cœur grand ; et lu te trouverais ainsi dans la situation la plus critique.

~ C'est encore vrai, Borghetta. D'un côté la maîtresse aimant et s'atlachant constamment à moi ; d'un autre côté, l'épouse légitimement aimée, ce serait intolérable.

— Aussi, dans la prévision d'un pareil événement, j'ai cherché à défendre mon cœur et j'y suis à peu près parvenue.

L'Italienne avait calculé d'avance la portée de la phrase qu'elle venait de prononcer; mais l'effet ne répondit pas è son attente.

Elle pensait que ces mots allaient réveiller l'orgueil du jeune homme et lui rendre un peu d'amour pour elle. Cette manœuvre fut déconcertée par le sang-froid parfait du nouveau lion.

~ Tant mieux, dit-il. Moi aussi, je sentais qu'il fallait me défendre. J'avais besoin d'aimer, et, si tu avais été pure, jamais je n'aurais aimé d'autre femme que toi. Telle que tu es même, Borghetta, j'ai craint de t'aimer! Tu as la beauté des anges ou des démons, et je m'applaudis de ne pas être tombé dans la démence d'amour pour toi.

— Ah ! c'est donc à moi de te dire que tu

LE COMPÈRy- LFRODX. 29

ne m'aimes pas, comme tu me le disais tout à l'heure.

— Je t'aime beaucoup au contraire. Je raffole de toi. Pour toi je me jetterais au feu ; je provoquerais Leroux en duel; je ferais toutes les folies possibles. Tant que tu seras i\ moi je n'aurai jamais d'autre maîtresse, mais tu ne seras jamais ma femme.

— Nous sommes parfaitement d'accord, fit la danseuse d'une voix brisée; c'est bien... mais si tu étais marié crois-tu que je voudrais être ta maîtresse ?

Je ne le voudrais pas non plus. Une

fois marié je quitterai probablement Paris.

- - Tu aurais bien dû ne jamais y venir, dit impétueusement la danseuse, dont l'émotion ne pouvait plus se cacher.

Champcarré jeta sur elle un nouveau coup d'oeil; mais elle avait eu le temps de reprendre sa présence d'esprit.

— Si je te dis cela, ajouta-t-elle, c'est que, si tu étais resté à Freysolles, tu aurais pu apporter à ta femme le trésor le plus précieux, un cœur et un corps vierges. Que dirastu, lorsque lu auras comparé... Je ne veux pas m'expliquer plus clairement; si tu ne me

LE COMPERF. LEROUX. ôl

comprends pas, peul-ètre uq jour me comprendras-tu. Le devoir no ressemble pointa lavolupté; puisses-tu, en accomplissant celuilà, ne pas te rappeler celle-ci.

Mathieu devint rêveur.

. — Allons, dit-il, chassons ces tristes idées. Nous avons le temps de songer à une séparation ; je ne me marierai pas avant un an au moins. 11 faut que ^j'achève d'abord mon éducation parisienne et tu m'aideras, n'est-ce pas?

— Je me ferai toujours un plaisir d'être ton amie et de te recevoir chez moi.

32 LE COMPÈRE !,EROUX.

— Comment, chez toi?

— Certainement, dans une maison de campagne charmante, avec un parc, un petit bois, des oiseaux sur tous les arbres, de l'ombre dessous et du soleil dans les avenues.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie, mon cher, que je vais quitter Paris.

— Vous, Borghetta ! toi !

Et les yeux du jeune homme étaient agrandis par l 'étonnement.

— Est-ce que tu voudrais m'en empêcher? reprit-elle.

— Non ! mais c'est tellement singulier...

— Je ne vois là rien de singulier ; le séjour de Paris m'est devenu nuisible ; j'abandonne Paris et voilà tout.

— Quoi ! Paris tout entier et le théâtre?

— Mon engagement expire demain. Je n'en signerai pas un nouveau. — J'ai trente mille

Page 1