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Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humain

Henri-Joseph Dulaurens' naquit à Douai le 27 mars 17 19. Son père était chirurgien major au régiment de la Roche-Guyon. Sa mère était fort pieuse.^ On le mit, pour ses études au collège d'Auchin que dirigeaient les Jésuites. Puis vers seize ans, obéissant aux désirs de sa mère, il entra chez les trinitaires. Le 12 novembre 1737, il était reçu chanoine régulier. Il se consacra avec fureur à la théologie et aux belles lettres. Sa supériorité d'intelligence, unvif esprit, une imagination ardente et un orgueil turbulent le poussaient à vouloir se distinguer et à humilier ses confrères. Il s'en fit des ennemis.

Mais le plus grave fut qu'il s'attaqua plusieurs fois à ses anciens maîtres qu'il aimait à confondre dans les thèses publiques. Ses supérieurs furent obligés de lui infliger souvent la pénitence. On cite ce trait : Dulaurens ayant été condamné à rester plusieurs mois dans une cage de bois suspendue en l'air, et privé de tous moyens d'écrire, trouve cependant moyen de couvrir les ais de sa cage, en se servant d'une pointe de fer qu'il avait trouvée, de toutes espèces de quolibets et d'épigrammes.

' Nous avons vu ce nom écrit tantôt Laurent, tantôt Du Laurent, Du Laurens ou Dulaurens.

' Dulaurens eut un frère plus jeune, né comme lui à Douai, et qui suivit la carrière paternelle. Il devint médecin de la marine royale, fut maire de la ville de Rochefort où il était venu s'établir. Il rendit là de grands services et fit paraître plusieurs bons ouvrages sur l'administration des hôpitaux. Il est mort à Paris le 3 mai 1785.

Déjà il commençait à écrire et composait des opuscules qu'on ne retrouve que fort difficilement : La Vraie Origine du géant de Douai en vers français^ suivie d^un discours sur la beauté j où r on fait mention des belles de cette ville ; puis r Eloge historique de messire "Jérôme Pantiniano^ grand aumônier et membre honoraire de la Fontange^ satire en vers qui s'en prenait à l'un de ces cénacles littéraires qui pullulaient à ce momentlà ; enfin La Thèrésinade ou le Charivari de Saint-Thomas^ poème héroï-comique en cinq chants.

Les désagréments que lui suscita son humeur combative et arrogante, surtout sa haine active, des Jésuites^ le poussèrent à essayer de changer d'ordre. Il s'adressa à la pacifique et érudite congrégation de Cluny qui s'effraya de recevoir un pareil homme dans son sein et refusa, Dulaurens protesta juridiquement contre ce refus, et, pour soutenir son droit, il vint à Paris. Mais il est probable que le désir de vivre dans la capitale des lettres et d'y commencer une carrière pouvant le conduire à la richesse et à la gloire, fut la considération véritable qui le détermina.

Tout ce qu'il pouvait attendre lui manqua et lui manqua toute sa vie ; il ne cessa jamais d'être malheureux et persécuté. On sait qu'au mois d'août 1761, le parlement de Paris lança son fameux arrêt contre les Jésuites. Une bonne revanche semblait s'offrir à Dulaurens. Il conçut l'idée d'un ouvrage dans le genre des Philippiques de Démosthène, et réalisa de suite son projet en collaboration avec un nommé Groubentall de Linière ^. L'ouvrage composé et imprimé en huit jours de temps parut avec le titre de Jésuitiques. Dulaurens, s'avisant tout à coup que les conséquences de cette publication allaient être pour lui beaucoup plus graves qu'il ne s'y était attendu, s'enfuit précipitamment, à pied, en Hollande, sans pouvoir prévenir à temps son ami Groubentall qui fut, lui, arrêté et conduit à la Bastille où il reste pendant un mois.

' Certains biographes l'ont confondu avec Grouber de Groubental, qui était avocat, et fut, comme Groubentall de Linière, conduit plusieurs fois à la Bastille pour avoir publié des Projets de Finances qui ne furent jamais accueillis.

Le même Groubentall fut encore une fois embastillé à la suite d'une nouvelle publication, le Balaiy à laquelle cette fois, cependant, il n'avait pas collaboré. J. Delort, dans son Histoire de la Détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes (Paris 1829), nous relate ces diverses circonstances en illustrant son récit de documents qui ne sont pas sans saveur :

" En 1761, Du Laurens publia Le Balaiy poème en 18 chants, qui ne lui coûta que 22 jours de travail. Plusieurs exemplaires furent envoyés secrètement d'Amsterdam à Groubentall de Linière, pour qu'il contribuât sans doute au débit de cet ouvrage licencieux. On crut d'abord à Paris que Groubentall en était l'auteur et l'ordre suivant fut aussitôt donné :

" De Par Le Roi

" Il est ordonné au sieur de Rochebrune, commissaire au " Châtelet de Paris, de se transporter, accompagné du sieur " d'Hémery, chez le nommé Groubentall, à l'effet de faire " une exacte perquisition, tant dans la chambre occupée par " le dit Groubentall que dans l'appartement occupé à l'hôtel " de Turin, rue des Grands Augustins par M. Hévin. ^

" Fait à Versailles, le 28 may 1762

" Louis " Philypeaux "

Perquisition fut faite. On trouva " à l'Hôtel Saint-Pierre, tenu garni par Nicolas Loreilles... dans le bas d'une armoire dont le dit sieur de Groubentall a fait ouverture, six exemplaires d'un imprimé broché ayant pour titre : Le Balaiy poème-héroï-comique en XVIII chants, à Constantinople,

' Hévin de Thébaudais, maire, lieutenant de police, colonel des milices et agent de la députation de la ville de Rennes, dont Groubentall de Linière était premier secrétaire.

lO L ABBE DULAURENS

de l'imprimerie de Mouphti, M. DCC. LXI. Groubentall déclara " qu'il n'avait point participé à l'édition du poème intitulé Le Balai^ qu'il en avait seulement reçu vingt-cinq exemplaires en paiement d'argent avancé au père Laurent, auteur de l'ouvrage ". ^

Groubentall fut conduit à la Bastille le premier juin.

Il en sortit le 28 août 1762 après y être resté " trois mois moins deux jours. "

" On savait — continue Delort — à Paris que le peu d'argent que père Laurens retirait des libraires d'Amsterdam lui avait fait abandonner cette ville pour se rendre à Liège, où il espérait vendre plus avantageusement ses productions. L'écriture de Groubentall était connue de la police, et, quoi que celui-ci eût l'adresse d'écrire à l'abbé Du Laurens sous le nom à'' Abbé de Saint-Albin^ la police ne fut pas dupe de ce stratagème, ainsi que le prouvera la lettre que voici et qui fut saisie à la porte de Paris :

" A Monsieur l'abbé de Saint-Albin, chez Monsieur Delbecq, à l'hôtel du Saint-Esprit, rue Strabon, à Liège,

" Paris, 12 novembre 1763.

" Le Roi revoïant un de ses anciens favoris, qu'il avoit perdu de vue depuis longtemps, lui dit : Quoi^ vous voilà encore ? Ma foi, je vous croiois mort. Ne pourrois-je pas à juste droit, mon bon ami, vous faire le même compliment ? Vous voilà donc sous la domination du prince le plus léger ! Je ne vous croiois pas mon voisin si proche, car monsieur Tarvouliet me dit, il y a six mois environ, qu'il croioit qu'à votre départ d'Amsterdam vous aviez passé à Berlin, et j'en étois flatté pour vous, attendu que le souverain de ce païs respecte les sciences et honore ceux qui les cultivent. Vous êtes un vrai cosmopolite, habitant de la terre, et vous apprenez la géographie pratique. Mais, s'il vous plaît, pourquoi avoir gardé un si profond silence envers moi. Que

' Procès-verbal de la perquisition.

vous avois-je fait ? Vous m'apprenez une nouvelle agréable, en me parlant de votre futur retour en France. Si cela étoit, je compterais bien jouir du plaisir de vous posséder ce printemps à Paris. Mais vous ne me parlez point de votre situation actuelle. Je sais que vous n'étiez pas à l'aise en Holjande ; l'êtes-vous à Liège ? Vous travaillez toujours, mais le ne vois rien. J'ai fait et je fais encore des notes et des corrections au Balai^ dont j'espère vous faire part un jour. Je ne donne aucun ouvrage, et de longtems n'en donnerai, tant j'ai en horreur les prisons de l'inquisition française. D'un autre côté, depuis l'exil de notre Chancellier, la littérature est devenue la proie de notre petit lieutenant de police musqué, et de son cher favori, le sieur d'Hémery, de scélérate mémoire. Monsieur le président de Malesherbes n'a plus de librairie, depuis que monsieur de Maupon est vice-chancellier. J'ai vu à Paris votre Arèt'in^ ouvrage plein d'esprit et de méchanceté ; j'ai reconnu l'auteur au style ; je dirai avec vous, à cet égard, que

L'on pardonne aisément les sottises d'un livre, Lorsque l'auteur travaille uniquement pour vivre ;

car, au milieu de mille choses pleines d'esprit, il y a des fautes et des négligences sans nombre. Toutefois, je voudrois bien que vous puissiez rencontrer quelqu'occasion de me faire parvenir tous vos ouvrages, et vous me flatteriez beaucoup. Revenons à moi. Mon aventure de la Bastille m'a porté un préjudice dont je ressens encore les effets. Ma situation n'est point heureuse, quoique brillante. Je joue à Paris le rôle d'un homme qui a huit ou dix mille livres de rente, et je n'en ai pas, en vérité, le centième denier. J'ai trouvé des ressources dans la plus aimable et la plus spirituelle personne du monde, dont je vous ferois voir, si vous étiez ici, des vers adorables qu'elle fait elle-même. Je suis répandu dans le plus grand monde, et vous dire que j'ai l'honneur de manger aux tables des princes et des princesses, c'est vous en dire assez. Si j'étais à mon aise avec cela, je serais au comble du bonheur ; j'en attends le moment. Mille protecteurs ardens.

mille protectrices charmantes s'empressent à l'envi de m'être utiles ; je n'attend que la décision de mon sort.

*' Adieu, mon bon ami, portez-vous bien et prospérez en tout, c'est le vœu du meilleur et du plus sincère de vos amis,

" De Groubentall. "

Aussitôt que le lieutenant général de police eut connnaissance de cette lettre, il fit prendre de nouvelles informations sur la conduite de Groubentall. L'inspecteur d'Hémery, qui résidait alors au Luxembourg, fit ce rapport :

" Monsieur,

"J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'en conséquence de vos ordres, je me suis informé de la retraite du sieur Groubentall. Il demeure en chambre garnie, rue d'Anjou, près celle Dauphine, à l'hôtel Saint-Pierre. Ce n'est qu'un polisson et un mauvais écrivain qui a la plume dangereuse, faufilé avec de fort mauvaise compagnie. Je doute très fort qu'il soit initié aux tables de princes et princesses, comme il s'en vante dans la lettre qu'il écrit à son ami.

" Je ferai, monsieur, tout ce que vous m'ordonnez làdessus. "

Groubentall fut sans doute informé qu'on le surveillait, du moins est-on autorisé à le croire, car ni sa conduite ni ses écrits ne donnèrent plus lieu à de nouvelles arrestations.

Groubentall se fit, plus tard, le biographe de Dulaurens, sur lequel il fit une notice qui fut imprimée en tête d'une réédition de la Chandelle d'' Arras^ à Paris, 1807. II nous a tracé ce portrait, sans atténuation, de son ami :

" Dulaurens est gros, court, replet ; il a l'air plus pesant que l'esprit ; il n'a rien de piquant à l'extérieur ; tout est caché. Méchant, caustique et vindicatif, il est officieux sans être obligeant ; vif, turbulent, inquiet et hypocondre, souvent même visionnaire ; inconstant plus qu'un Français, il forme

mille projets en un jour, et n'a pas la force d'en exécuter un seul ; sa vivacité le rend brouillon, mais son génie est une de ces sources qui jaillissent sans cesse ; son abondance extrême rend son travail inégal et ses idées peu suivies. Il a fait beaucoup de vers dans lesquels on remarque des pensées profondes et une poésie sonore. Dans ses nombreuses productions, il se trouve toujours des pensées neuves et hardies, à côté des trivialités les plus basses et au milieu du cynisme le plus révoltant. " .-

Jugement un peu dur sur l'œuvre, de la part du collaborateur d'un moment ! Mais la lettre suivante ^ que Dulaurens envoyait d'Amsterdam au fils de Groubentall nous montre encore mieux cette nature singulière :

" Mon cher bon ami,

" M. Prudent est bien un grand imprudent. Je suis furieux contre luy, de quoi diable s'est-il avisé de bavarder à l'homme chargé de ses billets ? Quelle nécessité de lui dire que j'avais amené Mlle D. d'Etampe, ou a-t-il pris cela sous son bonnet de nuit chargé de grosses vapeurs d'un sot rêve qu'il avait fait ? Le démon le possédoit-il encore, lorsqu'il assura qu'elle étoit partie de Paris et rendue tel jour en Hollande ? Cette indiscrétion vient de me brouiller avec ma mère pour toujours, j'ai reçu deux pages d'horreurs avec ordre de ne lui écrire de la vie, me voilà sans secours de chez moi, je vous charge, mon bon ami, de lui dire qu'il ait à me paier le plutôt possible, s'il a été en prison, ce n'est point ma faute, il prit l'ouvrage avec ses risques. Cet homme est bien diable, je travaille à l'obliger, il me détruit. Il n'avait aucun détail à faire au sieur Baillet, et, sans bavarder, il n'avoit qu'à dire qu'il étoit arrangé avec moi : tout étoit dit.

' Cette lettre est citée par les Concourt dans leurs Portraits intimes du dtx-huitième siècle, avec quelques coupures que nous ne croyons pas devoir maintenir. Nous en respectons aussi l'orthographe et la ponctuation.

" Vous ctes, me dites-vous, comme un prince : j'étois comme un Roi, mais aujourd'hui je suis comme un roi dépouillé par l'imprudence de l'homme que vous avés été chercher dans un cabaret. Le Bon St. Denis cherchoit, comme vous savés, la vertu dans les bouchons, vous trouvâtes le Prudent mal nommé dans le même lieu. Vous voies, mon bon ami, que les mortels font des équivoques comme les Saints. Le Bon Dieu leur passe quelqu'unes de ces misères, je suis plus généreux, je les pardonne toutes à mes amis.

" Ne suives point nos mauvais exemples, vous avés une jolie maîtresse, elle élève sérieusement le cœur à l'Eternel, profites du saint tems des œufs rouges... pour doubler, tripler vos stations, une belle fille est une échelle moins mistérieuse, mais plus jolie que celle de Jacob ; élevons nos cœurs à l'éternel.

" Je fais mille compHmens à Mme la baronne de la Vieville, la baronne de Villeneuve est chés une marchande respectable, elle s'instruira du commerce. J'ai cru après l'imprudence de Roncour qu'il valoit mieux sacrifier à l'inutile, et l'avantage de la demoiselle a été mon unique objet...

" J'ai été obligé de garder le lit pendant trois semaines pour une espèce de fluxion de poitrine. Je suis convalescent depuis deux jours, et le chiendent de tout, c'est que je suis sans le métal si dangereux et si nécessaire.

"J'ai reçu le produit des Ballades. Votre pièce a remporté le troisième prix. Vous avés par droit de conquête 9 livres à recevoir. Vous savés qu'aussitôt que le pacquet fut mis à la poste, je vous proposois de partager à tout hazard les trois prix, vous branlâtes au manche dans l'idée que votre pièce eut remporté le prix, vous éludâtes les conventions. J'ai bonne mémoire, quinze ou 16 liv. de plus ne m'arrêteroit point si j'étois en argent, mais Prudent vient de serrer les cordons de la bourse de ma mère.

" Je ne sais ce que vous entendes par vous mettre de quelque chose dans la pièce, je ne sache point vous avoir

rien proposé de pareil. Cet ouvrage étoit fait avant de vous connaître et ce que j'ai augmenté a été fait ici. hes Jésuitiques étoit bien entre nous parce que nous les fîmes ensemble. La sœur du Pot que vous avés fait ne m'appartient à rien, je n'y réclame rien. Votre idée m'a paru neuve. Je suis las des Hollandois, que c'est une bénédiction, mandés-moi s'il y aurait de la sûreté pour moi de retourner à Paris. Le premier président m'a fait dire que je le pourois. Mais timeo Danaos et dona fer entes.

" L'histoire de votre détention et de ma fuite en Egypte n'intéressent point assés le public pour l'amuser, nous sommes comme vous savés, en comptant les M""* Prudent, d'infiniment petites choses sur -ce glèbe.. où tout est pet i tjpLe - Jiotrsr^

" Je pourrai vous envoier le nombre d'exemplaires ou je pourrai vous le porter, aussitôt que je serai instruit qu'ils sont arrivé. Le marchand n'en veut donner aucun (prix) avant qu'il sache leur arrivée aux païs des jolies tabatières.

" Je vous prie de me faire paier de M. Prudent, l'engager aussi à m'envoier par le prochain ordinaire une dizaine d'écus par l'occasion des libraires de Paris qui font des affaires ici, cela réparera au moins la sottise qu'il a fait ; ma maladie m'a coûté furieusement. Un médecin ici est un boureau fort cher. A-t-on lâché une lettre de cachet contre • moi, est-il possible que personne ne m'ait encor instruit de toute l'avanture r Je vous écris fort à la hâte. Mandés-moi la sensation que ces choses feront à Paris ; veillés, je vous prie, à me l'instruire. Je pourrai reconnaître vos politesses aussitôt que mes affaires seront rangées. Voies s'il y a de la sûreté pour mon retour en France. Je trouverai l'instant de vous paier les 9 livres, ou j'en chargerai M. Prudent. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. L'air de la Hollande ne vas point à mon tempérament, il faut fumer et boire de l'eau de vie pour se bien porter. Je déteste l'un et l'autre. Un de mes amis qui est ici et que je vois tous les jours a fait un livre intitulé La Nature^ on m'assure qu'il a fait une grande sensation à Paris. On-vient d'imprimer un

livre de Rousseau, l'objet roule sur une matière que le gouvernement ne trouvera point de son goût ; on imprime un poème intitulé la Petriade ou Pierre le Grand, c'est le fripon de Schneidre qui a l'ouvrage. Le poème ne vaut point le diable ; l'auteur pèche contre le méchanisme du vers et tout est dans le genre détestable. Le marchand se tirera toujours d'affaires à cause des sots acheteurs. Faisons mieux. Si j'avais eu plus de tems et d'argent, j'aurai plus travaillé ma besoigne : quand vous aurez lu Lambert et la façon dont on relève ses impolitesses, vous dires que l'on a raison de se plaindre des faquins d'imprimeurs.

" Je suis de tout mon cœur mon " cher bon ami

« d'Henriville. ^ " Amsterdam, 24 avril 1762."

Dulaurens, faisant de mauvaises affaires avec les libraires d'Amsterdam, crut être plus heureux avec ceux de Liège, puis de Francfort. Mais, en dépit de son imagination intarissable et de sa prodigieuse facilité de travail, il ne parvint pas à sortir de la misère. La plupart de ses ouvrages eurent cependant plusieurs éditions. Enfin, il fut régulièrement dénoncé à la Chambre ecclésiastique de Mayence pour avoir publié des livres anti-religieux. Le 30 août 1767 une sentence le vouait à la prison perpétuelle. Et c'est ainsi qu'il vécut le reste de ses jours — vingt années ! — à Marienbaum, dans la forteresse disent les uns, dans une maison de pauvres prêtres, disent les autres, sorte de lieu de refuge et de correction près de Mayence. C'est là qu'il mourut vers le milieu de l'année 1797.

L'homme étrange qui fut comme un franc-tireur du grand mouvement littéraire et philosophique, avant-coureur de la Révolution, assista donc — si tant est que les prison-

^ Dulaurens signait d'Henriville, sans doute de l'un de ses prénoms, Henri.

niers de Marienbaum gardaient aucune communication avec le monde — impuissant et déchu, du fond de sa captivité, à l'explosion et au déroulement de l'orage social qu'il avait désiré de toute son âme révoltée. Ce sont les pensées de Dulaurens de cette époque qu'il faudrait connaître.

Quoi qu'il en soit, la liste des œuvres publiées par Dulaurens avant sa longue captivité témoigne d'une fécondité remarquable. Outre les ouvrages composés avant son départ à Paris, citons : les "Jésuitiques^ qui furent augmentées de plusieurs pièces nouvelles dans l'édition d'Amsterdam 1762; le Balai ^ poème héroï-comique en dix-huit chants, en 1761; la Chandelle d'' Arras^ poème héroïque en dix-huit chants ; ce poème, commencé le 2 décembre 1765 était sous presse le 17 de ce même mois ; ^ Arètin moderne^ une série d'essais et d'épisodes en deux volumes, 1776 ; V Observateur des Spectacles^ 1780, journal rempli de méchancetés, d'anecdotes sérieuses et piquantes ; Imirce ou la fille de la Nature^ 1765, roman ; V Evangile de la Raison^ 1764 ; Je suis pucelle^ histoire véritable, 1767; le Compère Mathieu ou les Bigarrures de r Esprit humain^ 1766-73. On lui a également attribué : les Abus dans les cérémonies religieuses^ 1767 •,V Antipapisme révélé^ 1767 5 Portefeuille d^un philosophe (6 vol.) 1770. Plusieurs productions sont restées en manuscrits parmi lesquelles un Dictionnaire de P Esprit humain.

Le Compère Mathieu fut pendant assez longtemps attribué à Voltaire, et il en fut de même pour V Evangile de la Raison. Par contre Voltaire se servit du nom de Dulaurens pour publier sa Relation du bannissement des Jésuites de la Chine [i y 68).

Quel jugement d'ensemble convient-il de porter sur l'écrivain dont nous venons tant bien que mal de raconter la vie vagabonde et tourmentée. Les Concourt avant nous se sont posé la question. Et ils ont défini Dulaurens :

" Un poète qui a mené La Fontaine à Parny, un roman-

i8 l'abbé dulaurens

cier qui a mené G'tl Blas à yacques le Fataliste^ un philosophe qui a mené Rabelais à Babeuf.

" Ce Dulaurens qui n'est pour notre siècle, continuent-ils, que l'auteur du Cornpère Mathieu^ a été, dans son siècle, un esprit rare et redoutable. Au bout de ces imaginations ordurières, de ces portraits caricaturaux, derrière cette parade licencieuse, ce rire et cette polissonnerie, il y a une idée armée. Dans ce carnaval de la Bible et de l'Evangile, de l'enfer et du paradis, il y a un pamphlet, un réquisitoire, un manifeste. Dans ce farceur, il y a un parti : la raison du XVIIF siècle.

" Et, par un don singulier, cet homme porte en lui, confondus et mariés, les deux caractères de la philosophie de son temps : l'ironie, l'utopie. Il nie et il croit. Il voit un paradis humain par delà la société qu'il bafoue. Il a le rire de Voltaire, il a les soupirs de Rousseau : c'est Candide contant y Emile.

" Lui aussi, ce fils de la Pucelle^ il a été l'apôtre d'une illusion. Il a affirmé la bonté de la créature. Il a confessé avec Diderot que ce sont " les misérables conventions qui pervertissent l'homme."

" Il a fait de la nature sa sagesse, sa conscience, son catéchisme. Il a opposé la nature aux lois, à la religion, aux préjugés, à la violence, la nature à la propriété, la nature à l'inégalité, le droit de la nature au droit des gens, la liberté de la nature aux droits des pères et des princes...

" Malheureux ! dont la vie ne fut que tourments, dont l'âme ne fut que tumulte, dont l'esprit ne fut qu'inquiétude et qui jusqu'à la prison erra de systèmes en systèmes " comme " en des forts où il se mettait à l'abri des reproches de cons- "cience" ! Enfant perdu de V Encyclopédie ! Prisonnier de Mariabaum, que le scandale a oublié de recommander à la gloire !..."

Il n'est rien à ajouter aux lignes éloquentes qu'on vient de lire et l'on comprendra, après les avoir lues, que nous ayions tenu à rééditer l'œuvre maîtresse de l'abbé Dulaurens. Quelques délicats dussent-ils en éprouver un peu de repu-

L ABBÉ DULAURENS IÇ

gnance, il n'était pas possible de laisser tomber dans l'oubli le chef-d'œuvre d'un écrivain qui s'apparente, en somme, aux meilleurs esprits de chez nous.

Ce chef-d'œuvre, néanmoins, nous n'avons pas cru devoir le réimprimer intégralement. Nous l'avons, sans hésiter, déchargé d'une énorme quantité de notes érudites et de références, telles qu'il en entrait souvent dans les polémiques rationalistes du XVIIP siècle, notes dont l'intérêt est presque entièrement disparu pour nous et qui eussent constitué vraiment, pour l'homme pressé de nos jours, une entrave irritante à la lecture. Un ou deux épisodes sans intérêt et quelques controverses oiseuses ont également disparu de notre édition.

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