‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 105 sur 369 · Helfert, dans Osvèta, 1897, II · texte numérisé non relu

Helfert, dans Osvèta, 1897, II

LA RÉACTION (1849-1859) 169 exerce les fonctions de chef suprême, ce qui assure toute puissance à la coterie de ses aides de camp : le premier aide de camp, Grünne, son favori, contresigne les dispositions législatives, par exemple le Code de justice militaire, comme un véritable ministre; vers la fin du système, il entre même au conseil des ministres. L'armée absorbe la plus grande partie des ressources de l'État, et n'admet pas qu'on discute ses besoins. N’a-t-elle pas refait la monarchie, n'en protège-t-elle pas tous les jours l'existence, n'est-elle pas presque la monarchie elle-même ? ‘ Elle regarde avec une sorte de pitié les plumitifs qui, grâce à elle, peuvent de leur bureau administrer l'Autriche.

Tandis que l'armée assure l’ordre public, la police empêche qu'on ne songe même à le troubler: elle fait la chasse aux mauvaises pensées, aux idées subversives. Elle a repris toute son activité soupconneuse et tâtillonne d'avant 1848. Depuis 1849. elle se double et se renforce de la gendarmerie ; ce corps, qui n'existait auparavant qu'en Italie, est introduit désormais dans toute la monarchie. Ses 19.000 hommes sont chargés d’assurer la sécurité publique; si, en Hongrie, le brigandage est cependant presque plus florissant que sous l’ancien régime, c'est que les gendarmes sont trop absorbés par la recherche des criminels politiques, ou même seulement par la surveillance des suspects. La centralisation du nouveau corps décuple la force de l’espionnage ; aussi la terreur règne-t-elle dans la monarchie. La moindre dénonciation conduit la victime devant des juges qui ne sont pas tendres aux délinquants politiques. La vie sociale, la vie de la famille même sont écrasées sous cette surveillance continue. La police se mêle à tout : les moindres gestes sont soumis à son contrôle ; ses directeurs sont des personnages parfois plus puissants que les gouverneurs. Elle suit avec une attention particulière les anciens « révolutionnaires », c'est-à-dire quiconque a pris part, dans quelque rôle que ce soit, à la vie publique en 1848 et 1849. Palackÿ même est noté comme révolutionnaire : il est suspect, mis en quarantaine ; toutes ses relations sont molestées par la police. Le directeur de la police de Prague, Sacher-Masoch, l'évince du comité du Musée bohême, sa création. Smolka, à Lemberg, apprendra seulement en 1860 que durant dix ans il a été sous la surveillance de la haute police. Quiconque aspire à entrer au service est l'objet d'une enquête spéciale sur sa conduite en 1848. Outre les dossiers ofliciels, le

1. V. par exemple, comment, dans Schwarzgelb, Alf. Meissner fait parler Julius Werner.

170 LA RÉVOLUTION ET LA RÉACTION ministre de la police a des dossiers secrets, pleins d'erreurs et de mensonges, dont il fait largement usage. Aux suspects, il ferme non seulement les fonctions publiques, mais les emplois privés. I1 ne prononce pas seulement des interdits, mais il confère des investitures, également indiscutables : témoin le cas de ce journal de Pest, dont la police révoque le rédacteur en chef, pour donner de force sa place à un autre qui, malgré ses protestations et ses répugnances, est bien obligé d'accepter. Nul n'est sacré pour la police et la gendarmerie : à Semlin, les officiers chargés de la surveillance de la frontière sont espionnés par les gendarmes, et s’en plaignent hautement; et c’est vraiment l'ironie dernière du système que de voir l’archevèque de Vienne menacé de poursuites pour avoir oublié de déposer un exemplaire d’une lettre pastorale, dont il est, pour la police, l « éditeur » ‘. Les fonctions de police sont tenues pour si importantes qu'elles constituent une attribution spéciale des gouverneurs, tandis que les véritables affaires administratives sont traitées par leurs conseillers. Mais bientôt la police échappe à Bach; l’armée met la main sur elle : le chef de la gendarmerie, Kempen, un général, est chargé de la direction de l’ «office suprême de police », et entre au conseil. Bach n'a qu'à s'incliner devant ce subordonné devenu presque son supérieur, et qui lui fait sentir qu’il l’est.

Outre la bureaucratie, l’armée et la police, l « Autriche nouvelle », comme la nomment ses panégyristes, s'appuie sur l'Église catholique. Le Concordat de 1855 a scellé leur alliance. Par elle, le régime nouveau met à son service une incomparable influence morale et sociale, que d’ailleurs il paie son prix. La façon dont il envisage cette orientation décisive de sa politique est caractéristique de l'esprit qui l'anime : Bach considère la conclusion du Concordat comme une bonne opération de police, qui donne à l'Etat autrichien une seconde gendarmerie, plus nombreuse et mieux armée que l’autre, une gendarmerie spirituelle.

La Constituante autrichienne, tout naturellement, avait eu à s'occuper des rapports des Églises et de l'État. Ses solutions:

1. Cf. pour tous ces traits sur la police, Denis, 0. €, IJ, 390-1, J. Goll, Palacky, 56; Rogge, I, 79, 222, Gabler, Ze tivota generala F. Zacha, dans Osvèla, 4892. 1, 292, 401-5 (Gabler, invité par Thun à entrer dans l’enseignement, cautionné par le ministre et son sous secrétaire d'État, Helfert, pour son attitude « louable » en 1848, est exclu par Kempen, dont les dossiers le désignent comme auteur d'articles qui sont de Springer. Il trouve une place de précepteur à Vienne, Kempen veut l'expulser, et il peut avec peine conserver son emploi, en se laissant baptiser secrétaire particulier.) Wolfsgruber, Rauscher, 176-7.

exaspérèrent le parti clérical : sa tentative de «faire une religion » — comme on disait avec une ironie rageuse — fut une des causes principales de sa dissolution. Quelques mois après celle-ci, en mai et juin 1849, les évêques cisleithans se réunirent en conférence à Vienne. Toutes les idées qui seront réalisées par le Concordat, toutes les théories et les raisonnements par lesquels l'Église fera ressortir le prix pour l’État de son concours, se sont précisés dans cette conférence. La nécessité d’un Concordat y est aflirmée dès le programme préliminaire par le prélat qui en est l’âme, et qui dirigera jusqu'à la conclusion du Concordat tout ce mouvement : Rauscher, évèque de Seckau, bientôt archevêque de Vienne, Rauscher, juriste dévié vers la théologie par une irrésistible vocation, esprit puissant et d'une culture variée, nature énergique et ambitieuse, avait été le professeur de philosophie de l'empereur François-Joseph, et gardait sur son élève une influence considérable. Politique aussi ferme qu'habile, non moins enthousiaste Autrichien que fervent catholique. il est vraiment l’auteur du Concordat.

Dès le début de l'action, l'Église énonce clairement ce qu’elle demande et ce qu'elle offre. Ce qu’elle demande, c’est la reconnaissance de ses droits imprescriptibles et d'institution divine : l'autonomie dans son administration intérieure et financière et dans sa juridiction propre, la surveillance de l'instruction, surtout la législation entière du mariage. Ce qu'elle offre, c’est son pouvoir spirituel, la plus forte des garanties contre la Révolution. « Une chose est certaine : si la société européenne doit être sauvée de la

ruine, c’est par la religion qu’elle le sera ». La Révolution a montré combien les prétentions et les excès des nationalités sont dangereux pour l'existence même de l'Autriche ; l'Église seule peut les contenir. La nationalité a ses droits, comme la liberté ; mais, comme elle, elle prête à des abus. Le sentiment national tourne à la fièvre, à la folie, «à ce combat des races, sauvage et brutal, qui est une honte pour l'humanité et une abomination devant Dieu » : car «nous sommes tous enfants du même père céleste, nous sommes tous, sur la terre, citoyens du même État, et nous espérons tous être réunis un jour dans le même Empire impérissable ». Mais «la lumière que l'Église projette met en fuite la venimeuse vermine de la discorde et du doute. L'assemblée que les évèques d'Autriche ont inaugurée et clôturée au nom de Dieu à respiré cette force d'unité et de conviction qui est l'héritage de l'Eglise catholique ; la diversité des races auxquelles nous appartenons à disparu

devant l'unité d’être les enfants de Dieu ». Rauscher lui-même a fait ressortir plus tard l'importance de cette manifestation et l'impression qu'elle devait faire au moment où elle se produisit. « Dans un moment où la ruine menacait, c'était une Autriche toujours une quise présentait dans cette assemblée. » La Hongrie y manquait sans doute ; mais Rauscher, du premier moment, ne concevait pas un Concordat qui ne s’appliquerait pas à elle. Le Concordat doit s'étendre à toute la monarchie : les rapports de droit que la Pragmatique Sanction a créés entre l'Autriche et la Hongrie se traduiront ainsi dans les faits, et l'unité autrichienne trouvera dans cette unité de législation un nouvel appui ‘.

Le gouvernement était tout disposé à accueillir avee empressement ces offres, et à payer le concours de l'Église au prix qu'elle-même y mettait. Elle lui prêterait l'appui de sa puissante hiérarchie ; l'unité que recevrait son organisation profiterait par contre-coup à toutes les créations unitaires du ministère. Des vues politiques plus hautes, peut-être trop hautes, se joignaient à ces calculs. Au sortir de la tourmente révolutionnaire, l'Église se dresse dans toute l'Europe comme la puissance éminemment conservatrice, l’alliée naturelle des gouvernements. Pour l’Autriche en particulier, la tradition catholique de ses souverains était toujours restée vivante à la cour : l'alliance avec l'Église avait fait la grandeur de la dynastie ; renouée et resserrée. elle rendrait à la maison d'Autriche l’hégémonie en Europe. Les regards de cette diplomatie ambitieuse et nuageuse s’arrêtaient avec une particulière complaisance sur l'Allemagne. Là, en effet, dans le duel que la Prusse et l'Autriche avaient engagé pour la possession du premier rang, les considérations religieuses jouaient un rôle important. Organiser un parti catholique, nécessairement et violemment antiprussien, devait être un des moyens d'action et un des buts de la politique autrichienne. — Schwarzenberg, trop raide, trop militaire, trop autrichien, aurait peut-être trouvé que la Curie demandait plus qu'elle n'offrait : mais son successeur Buol n'était pas l'homme d’une résistance quelconque. Thun, idéaliste un peu vague,'croyant et tolérant, était convaineu que le Concordat ne lésait les droits de personne, et servait au contraire la religion, — non pas seulement l'Église catholique, mais la religion en soi, la moralité publique, l'humanité, Bach était le diable fait ermite : par un dévouement sans borne et sans réserve aux

1. Mémoire de Rauscher à Schwarzenberg, 27 janv. 1850, Wolfsgruber, Rauscher. 116-7. — Les diverses citations du texte, 4b., 105. 108, 109

intérêts de l'Église, il s’assurait dans le clergé un appui puissant contre l'irréconciliable hostilité de la haute aristocratie. Ainsi, pour des raisons diverses, tous les ministres inelinaient à favoriser une entente avec le Saint-Siège.

Dès 1850, des ordonnances impériales rendirent à l'Église d'Autriche la liberté des relations avec le pape et l'autonomie presque absolue dans sa discipline. En 1852, le territoire de la monarchie fut rouvert aux jésuites. Les pourparlers et les négocations du Concordat se poursuivaient pendant ce temps, d'abord à Vienne dans des comités de jurisconsultes, puis avec le nonce, ensuite à Rome, où Rauscher se rendit en mission spéciale. La législation du mariage était la source des plus grandes difficultés. Mais le projet de Concordat se heurtait aussi à des résistances nationales. Seitovszky, l'archevêque de Gran, primat de Hongrie, s'agitait à Rome, représentait au pape combien l'Église hongroise serait menacée par la perte de sa situation historique et de ses libertés traditionnelles. Rauscher répondait que l'Église en Hongrie ne pouvait se soutenir que par une union étroite avec le catholicisme autrichien, que tout triomphe du magyarisme exclusif serait dangereux pour elle. Rome était exigeante : on trouvait Rauscher entaché de joséphinisme ‘. Mais les deux parties en présence avaient une égale envie d'aboutir. Le Concordat fut signé à Vienne, le 18 août 1855. vingt-cinquième anniversaire de la naissance de l’empereur Francçois-Joseph, et promulgué en Autriche, comme loi de l’État, le 5 novembre de la même année. Un journal oflicieux révéla la pensée politique qui l'inspirait, en déclarant que « le Concordat était la Constitution autrichienne», et beaucoup meilleur que toute autre Constitution *?.

C'est à ce titre qu'il compte dans l'histoire politique de la monarchie, et qu’elle en doit dégager l'esprit. Le Concordat enregistre l’abdication complète de l'État. La supériorité de l’Église

4. Elir, Briefe aus Rom., 26. Wolfsgruber, Rauscher, 143 note; 147-8. Le reproche de joséphinisme se fonde sur ce que Rauscher, au nom de son gouvernement, a demandé que l’Église, tout en conservant toute liberté pour les nominations ecclésiastiques, ne confère pas ses dignités à des personnes auxquelles le gouvernement refuserait à juste titre sa confiance. — Du reste, ces dispositions trouvaient de l’appui jusqu’à Vienne ; Thun, dont l’orthodoxie ne laissait pourtant rien à désirer, était menacé parce qu’il ne voulait pas abandonner entièrement l’enseignement à l’Église, et, faisait venir d'Allemagne des professeurs même protestants. Elir, o. c., 25. L'empereur, l’ancien élève de Rauscher, semble avoir pris une part prépondérante à l’achèvement du Concordat, 4b.. 26.

Page 1