Lettre à Max Falk, Beksics, Kemény Zs
pays ne se laisserait pas prendre à des mots, et que des faits, des réalités seules pourraient le convaincre. Les plus belles promesses de rétablissement de la Constitution et de l’ordre légal resteraient sans effet si des actes ne venaient les corroborer. La Constitution, c’est la Diète ; il faut donc tout hâter pour qu'une Diète légale puisse se réunir le plus tôt possible, pour que le pays ait ce gage de la sincérité de l’ère nouvelle. Les préparatifs d’une Diète sont longs et compliqués ; mais ils supposent nécessairement une mesure préliminaire, propre elle-même à rassurer l'opinion, à encourager la confiance dans les intentions constitutionnelles du gouvernement :la restauration de l'administration nationale des comitats. Sans comitats, pas de Diète légale possible. Aussi Vay prend-il pour premier objet de son activité cette restauration. On l'en a blâmé après coup comme d’une imprudence : en détruisant l'administration autrichienne en Hongrie, il aurait privé le gouvernement de la seule force dont il disposät en dehors des baïonnettes. C’est vrai ; mais que pouvait-il faire d'autre ? A conserver l'administration autrichienne, il n'aurait gagné que d’exaspérer encore la nation, d’amener à la Diète une majorité plus violente et plus hostile, moins apte à l'œuvre de conciliation, d’entente, de transaction, qui allait être nécessaire '. Les hommes d'octobre étaient pris dans un dilemme : quoi qu'ils fissent, ils devaient payer pour des fautes qui n'étaient pas les leurs.
La restauration des comitats était une véritable résurrection, sinon même une naissance. Les comitats de l’ancien régime, assemblées exclusivement ou principalement nobles, avaient disparu en 1848, et pour toujours. Les nouveaux comitats organisés par les lois de 1848 n'avaient pas fonctionné. Le comitat de 1847 faisait corps avec un ensemble d'institutions, la Diète, la chancellerie, la lieutenance ; celui de 1848 supposait le ministère responsable. Les hommes d'octobre, incapables de rétablir entièrement l’un des deux systèmes, étaient acculés à des compromis, à des demi-mesures ; à chaque instant, des faits nouveaux rappelaient à la nation qu’on voulait non pas lui rendre l'exercice de son droit, mais lui accorder des privilèges arbitrairement mesurés ; elle trouvait ainsi chaque jour de nouvelles raisons de rejeter le Diplôme. Les conservateurs, une phalange, une poignée, marchaient avec le gouvernement; les libéraux de l’école de Deäk voulaient occuper pacifiquement le terrain légal dans les comitats, et se préparer ainsi une majorité à la Diète: mais,
1. Friedjung, dans Deutsche Worte, XIX, 2-3. — Unsere Zeit, 1865, 786.
derrière eux, les ultras les poussaient: convaincus de la nécessité d’une rupture et d’une révolution, persuadés que l'Autriche était sans force pour défendre son existence, ils voulaient faire des comitats le centre de manifestations extrêmes, radicales, mettre leur pouvoir constitutionnel au service des idées de Kossuth. Deäk, qui comptait avec la réalité, sentait la nécessité d’une transition : en dix ans, les lois autrichiennes s'étaient acclimatées en Hongrie ; à vouloir les supprimer brusquement, on bouleverserait toute la vie du pays. Mais cet argument touchait peu les champions exaspérés du droit et de l'honneur national, et la rancune des souffrances endurées sous Bach poussait dans leur camp une partie des modérés. Les lois de 1848 fournissaient un mot d'ordre commode à cette opposition composite: les légalistes l’entendaient des lois d'avril, les kossuthistes y comprenaient aussi 1849. Ainsi se propagea un véritable mouvement révolutionnaire, auquel la restauration des comitats donnait des centres et une organisation. Les hommes du gouvernement s'étaient sans doute fait illusion sur le succès de cette mesure. Ils ne s’attendaient pas à ce qu'elle désarmât d'un coup l'opposition, mais pas non plus à ce qu'elle n’eût d'autre effet que de l’exciter. Vay s’efforçait, dans les comitats, de réunir, de rallier la nation, de façon à la faire apparaître une dans l’action comme elle l'avait été dans l’opposition : seul moyen. lui semblait-il, de renforcer la position de la Hongrie en face de la couronne. Ses choix pour les postes de comtes suprèmes ne s'inspiraient nullement d’un étroit esprit de parti: peu lui importait que ses élus fussent conservateurs ou libéraux, dès qu'il étaient patriotes; volontiers il rendait ces fonctions aux titulaires de 1848, pourvu qu'ils fussent possibles. Maïs tous ne partageaient pas ses illusions généreuses. Il essuya des refus blessants : Tisza ', qui commençait alors sa brillante carrière, lui notifia le sien par la voie des journaux. Les vrais deäkistes, plus réfléchis et plus politiques, s'ils ne voulaient pas se compromettre avec les conservateurs, ne voulaient pas davantage, par d'inopportunes manifestations, arrêter trop tôt leur tentative si utile à la nation. Andrässy et Lényay, au lieu de refuser avec une volontaire brusquerie, s’excusèrent devant le public sur ce qu'ils pourraient être plus utiles comme députés, laissant entendre clairement qu'ils ne désiraient pas, pour le bien même de la nation, avoir trop d’imitateurs *. Ils expliquèrent amica-
4. Koloman Tisza, premier ministre de 1875 à 1890, père du premier ministre
actuel, le comte Étienne Tisza.