III, S
que jamais, elle aurait eu besoin d’être unie, forte et riche. En Italie, le soulèvement national conduit par le roi de Sardaigne, Charles-Albert, menaçait la domination autrichienne ; Radetzky, contraint de battre en retraite, était poursuivi victorieusement par les Sardes. En Allemagne, le Parlement préparatoire de Francfort venait de prescrire la réunion d’une Assemblée constituante allemande ; que deviendrait dans l'Allemagne unifiée l'hégémonie de l'Autriche ? Et, s'ils perdaient l'Italie et l'Allemagne, quelle figure feraient en Europe les Habsbourg? Leur monarchie héréditaire même, pourraient-ils la conserver ? Allemands, Magyars, Slaves semblaient n'obéir qu'à la passion nationale. Beaucoup d’Autrichiens, et même de bons Autrichiens, désespéraient de l'Autriche ; l’Allemagne, l'Italie, la Hongrie unifiées se partageraient ses dépouilles ; les Slaves se jetteraient dans les bras de la Russie. Quelle place l'État artificiel, maintenu plus de trois siècles par une politique absolutiste et purement dynastique, aurait-il pu conserver dans l’Europe nouvelle, l'Europe de la liberté et des nationalités ?
LE
La foi en l'avenir de l'Autriche ne s'était conservée qu'à la cour, c'est-à-dire dans le cercle étroit de la famille impériale et de ses plus intimes confidents. L'empereur ne comptait pas : c'était une poupée dont d'autres tenaient les fils. L'impératrice, poussée moins par l'ambition que par sa tendresse pour un mari qui avait tant besoin de protection, l’archiduchesse Sophie, fière, impérieuse, jalouse de l'héritage qui devait revenir à son fils, formaient le centre de ce cercle. Elles recevaient les avis d'anciens fonctionnaires avec lesquels elles étaient depuis longtemps en communauté d'idées, et qui eux-mêmes suivaient la pure doctrine de Metternich : Kübeck, l’ancien président de la Chambre aulique, était le plus notable et le plus consulté. A ces influences s’ajoutaient celles de l'entourage habituel de la dynastie, des représentants des grandes familles de l'aristocratie, conservateurs à l'extrême, très catholiques, formés pour la plupart dans le service diplomatique et qui, par conséquent, n'avaient d’yeux que pour la situation eurgpéenne de la monarchie, et considéraient avec horreur la Révolution dans toute l'Europe. Dans ce groupe, le plus écouté des conseillers des princesses était le prince de Windischgrätz. C'est lui qui, en donnant du courage à la dynastie dans les moments les plus
critiques, en guidant ses démarches, a préparé le succès de la contre-ré volution, le relèvement de l'Autriche dynastique.
Par ses mérites, Windischgrätz ne serait jamais arrivé à jouer un rôle dans la monarchie ; mais sa naissance le désignait pour les plus hauts emplois. Sans talents militaire, il était devenu commandant du corps d'armée de Prague ; sans talents politiques, il se trouva le conseiller écouté de la dynastie et, un moment, derrière la coulisse, le maitre de l'Autriche. C'était, comme dit Grillparzer, un Metternich botté, d'ailleurs de cent pieds au-dessous du vrai Metternich. Il était incapable de sortir du cercle d'idées légitimistes le plus étroit ; les privilèges des royaumes et provinces de l'ancienne Autriche, les privilèges sociaux et politiques de l’aristocratie étaient à ses veux, de droit divin. Quiconque s’y attaquait était presque un sacrilège. La Révolution devait done à tout prix être contenue et comprimée, si l’ordre social tout entier ne devait pas sombrer. La combattre était la mission providentielle à laquelle il se croyait appelé. La profondeur de sa conviction et son abnégation personnelle ! sont les seuls traits sympathiques de son caractère. Contre la Révolution, pensait-il avec son beau-frère Schwarzenberg., il n’y a que les soldats. Dictateur à Vienne du 13 au 15 mars, il aurait volontiers essayé sa méthode, si les terreurs de la cour ne l'en avaient empêché ; il avait ensuite suscité au nouveau régime tous les embarras qu'il avait pu *. Revenu à Prague, au siège de son commandement, il y attendait que son heure arrivât. Il restait en correspondance suivie avec l'impératrice et l'archiduchesse Sophie ; il entourait l'empereur d'hommes à lui ; il gardait le contact avec les généraux qui commandaient dans les diverses provinces, et réunissait les fils de la conspiration militaire qui enserrait l’Autriche.
L'armée avait, comme tout l'État, souffert sous la gérontocratie de l’ancien régime. Parmi les ofliciers, la discipline était assez lâche, l'esprit de corps faible ; les ofliciers riches et aristocrates quittaient volontiers l'uniforme pour fréquenter dans leur monde: entre eux et leurs camarades d'origine plus modeste, dont un certain nombre sortaient mème du rang, il ÿ avait peu de rapports, moins encore de sympathies; plus d'un de ces ofliciers bleus, animé d'idées libérales, avait vu sans regret la Révolution. Les soldats
1. I en donna une preuve, lorsque sa femme eut été tuée dans l'insurrection de Prague, en ne se livrant pas à des vengeances personnelles,
2. Zwiedinek-Südenhorst, Deutsche Gesch. 1806-71, 11, 383, d’après une lettre de Fiquelmont, J
étaient des conscrits levés pour de longues années ; l'existence aurait été dure pour eux, s'il n'y avait eu mille moyens de rendre le service moins lourd : ils les pratiquaient, mais aux dépens de leur ressort moral. Beaucoup servaient en condamnés, l’enrôlement forcé était une peine ! : ni le zèle des soldats ni l'esprit militaire n'y gagnaient. Dans les premières rencontres avec le peuple, les régiments ne se montrèrent pas tous sûrs. Mais la Révolution même réveilla l'esprit militaire. À entendre les démagogues déclamer contre «la brutalité des soudards », célébrer la victoire du peuple sur les mercenaires, exalter la garde nationale, ofliciers et soldats s’agacèrent également. Leurs chefs leur répétaient que dans l'universel parjure eux seuls étaient restés fidèles à leurs serments, et cultivaient en eux l'esprit de caste. La plupart des soldats, étrangers au pays où ils tenaient garnison, en comprenant à peine la langue, ne se sentaient vraiment chez eux qu'à la caserne: ils étaient dans la main de leurs ofliciers. Lorsque Radetzky, par ses premiers succès en Italie, eut comme lavé les aigles autrichiennes des humiliations de la Révolution, toute l’armée sentit renaître sa confiance en soi et sa fierté. Elle redevenait un objet de respect et d'affection. Des millions d’Autrichiens applaudissaient l’ode de Grillparzer : «Tire ton épée. Ce n’est pas seulement pour les rayons de ta gloire. Dans ton camp est l'Autriche; nous autres. nous ne sommes que morceaux et débris ?.» L'armée ne demandait qu’à le croire. Au moment même où la Révolution paraissait triompher dans toute l'Autriche, la conspiration militaire s'ourdissait contre elle. Le témoignage de Schwarzenberg, un initié, n'est pis suspect : « La monarchie a été conservée par l'indiscipline de trois généraux : Radetzky, qui s'est opposé au projet de Hummelauer ; Jelaëié, qui a bravé en même temps la cour d'Innsbruck et le ministère de Pest; et Windischgrätz, qui a refusé l’obéissance au comte de Latour *. » Quelques semaines à peine après la Révolution, la contre-Révolution était prête, n’attendant qu'une occasion favorable pour entrer en action.
Le cours des événements révolutionnaires en Allemagne décida le gouvernement autrichien à dégager la parole de l'empereur en octroyant la Constitution du 25 avril. Le Parlement préparatoire de Francfort avait décidé la convocation d’une Constituante allemande, élue au suffrage universel, Les pays allemands-slaves