‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 99 sur 369 · Gegenwarl, XI · texte numérisé non relu

Gegenwarl, XI

Bach donne à l'absolutisme un caractère nouveau. La centralisation bureaucratique, qui n'était, avec Schwarzenberg, qu'un moyen de gouvernement, devient un but en elle-même. Le successeur du prince aux affaires étrangères, le comte de Buol- Schauenstein, diplomate de carrière, d’une intelligence médiocre, sans idées personnelles, sans le prestige de son prédécesseur, n'est plus président du conseil que de nom. Sans doute, c’est toujours la politique extérieure qui donne le ton : l'Autriche unitaire, absolutiste, germanisée, n’est que l'amorce du grand empire allemand de soixante-dix millions d'hommes, rève de Schwarzenberg,chimère qui ne se dissipe qu'en 1859, mème en 1866. Mais, en pratique, Bach est bien plus libre, bien plus indépendant ; il sent moins la tutelle ; de plus en plus, il se tient pour la cheville ouvrière du système ; il a les coudées bien plus franches pour l'œuvre d'organisation bureaucratique à laquelle le portent ses goûts et ses talents.

D'ailleurs, il est loin d’être tout puissant et sûr de son pouvoir. En haut lieu il est plus subi qu'aimé. L'esprit aristocratique de la cour s’accommode mal de voir ce parvenu à une place qui revient à des gens de plus haut lignage. On a beau faire de lui un baron. il reste l'avocat révolutionnaire, qu'on remercierait volontiers, si on ne le croyait indispensable à l'exécution de l’œuvre dont il a fourni les plans. La haute aristocratie ne lui épargne pas les coups d’épingle, et les gros. Les militaires font sentir à ce civil tout leur mépris. Même dans les rangs de l'ancienne bureaucratie. il compte des adversaires, et qui, par leur influence, le contraignent parfois à des concessions : ainsi fut abrogée une de ses mesures les plus utiles, la séparation complète de l'administration et de la justice en premiere instance. Peut-être même ces intrigues expliquentelles pour une part le maintien rigoureux de l’absolutisme durant toute cette période. Tant que Bach fut ministre, on travailla dans les bureaux à des projets de Constitution, statuts provinciaux ou Charte d'Empire ; on combina des Diètes pour les provinces, et des délégations pour la monarchie. Parfois le travail semblait si pressant que le ministre talonnait ses directeurs, et, quand ils se plaignaient d’être épuisés, s'excusait sur les ordres qu'il avait reçus ; ensuite, on n'entendait plus parler de rien, et les cartons

du ministère s’enrichissaient de ces nouveaux dossiers'. Bach était trop intelligent pour croire à la durée et au succès de l’absolutisme, mais il tenait trop à sa place pour donner lui-même par des institutions représentatives, quelle qu'en fût la nature, un centre d'action et des armes à toutes les oppositions que soulevaient sa personne et ses idées. Le caractère, chez lui, faisait tort à l'esprit. Assez avisé pour se convaincre que son système ne pouvait réussir, il était aussi assez souple pour conserver cependant jusqu'au bout son poste, par simple amour du pouvoir, et même, puisque le pouvoir réel appartenait aux militaires et aux diplomates, des apparences du pouvoir ?,

L'idée maitresse du système de Bach est exactement celle de la Constitution de 1849 : l'idée d’une Autriche une et centralisée. Mais dans la Constitution elle s’enveloppait de certaines formes plus ou moins libérales ; une part au moins de collaboration aux affaires publiques était reconnue aux peuples autrichiens. Si l'administration, la bureaucratie, devait former le squelette, la charpente du nouvel État, du moins cette charpente devait être recouverte par l’appareil constitutionnel. Sous Bach, au contraire, c'est la bureaucratie, et la bureaucratie seule, qui forme l’Autriche, qui la soutient, qui l'anime. La volonté exprimée d’en haut ne se discute plus : elle se transmet du souverain aux ministres, des ministres aux présidents, des présidents aux chefs de district : une hiérarchie partout la même appliquant une loi partout la même, tel est l'idéal de Bach. Il suppose une confiance sans bornes en l’omniscience et en la toute-puissance de la bureaucratie, et une non moins grande défiance de tout ce qui n’est pas la bureaucratie. « La défiance de la volonté des gouvernés est devenue maxime d'État », disait Andrian dès 1850 * ; et Hartig, un de ces hommes d’État autrichiens qui ont servi avec un égal enthousiasme Metternich, Bach et Schmerling, donne du système cette formule brève comme un commandement militaire : « l’empereur écoute, examine et commande : les sujets désirent, parlent et obéissent *».

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