‹ Le comte Albert de Mun; sa vie publiqueChapitre 2 sur 4 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

Mort d'Albert de Mun

Les élections suivirent de près la dernière rencontre du maître et des disciples.

Elles ne ressemblèrent à aucune autre. On eût dit que la bataille se livrait entre adversaires masqués, attentifs à cacher leurs armes et à mesurer leurs coups. En apparence ternes et réduites à de simples corps à corps, en réalité ardentes, elles mirent aux prises des combattants passionnés que le service de trois ans divisait sourdement.

D'accord pour ne pas vider leur querelle au grand jour ti ne pas faire trop de bruit, candidats et électeurs se comprenaient à demi-mot. Sauf dans les régions où le souvenir de l'invasion était resté vivant et celles où le pacifisme était en honneur, les divergences les plus profondes s'estompèrent d'ombres discrètes. On se battit à coups de réticences; les affirmations les plus contradictoires se dissimulaient avec art sous des formules prudentes. Les uns craignaient de heurter le sentiment familial, les autres le sentiment national; tous comprenaient que l'étranger avait l'oreille tendue. Cette lutte en pleine lumière ressembla presque à un combat de nuit.

Quand elle fut finie, tout le monde chanta victoire; à lire les professions de foi, on pouvait se demander qui avait raison. Les partisans des trois ans soutenaient l'avoir gagnée et les autres niaient l'hoir perdue.

Le jour où les nouveaux élus se classèrent, grande fut la surprise de voir le Bloc grossi encore. Quant au centre, il

était diminué et désorganisé; à droite, conservateurs, catholiques, libéraux n'étaient plus qu'une poignée, et encore émiettée.

Le changement des opinions ne correspondait pas au changement des personnes; les hommes étaient à peu près les mêmes, les programmes seuls ne l'étaient pas. D'anciens modérés étaient devenus des radicaux, les radicaux tout court des radicaux-socialistes. Il semblait que tout le monde eût peur de n'être pas assez avancé. Le glissement à gauche avait été contagieux, même à droite.

Le Bloc arrivait à son apogée, mais il y arrivait anémié et à bout de souffle; il avait trop respiré l'air des mares stagnantes. Sauf un vague pacifisme et quelques vieilleries anticléricales, il ne vivait plus que de formules démodées. Plus d'aspirations réformatrices, presque plus de sens national; il avait peur de l'armée, parce qu'elle était une force impérialiste, et de la revanche, parce qu'elle était la réaction.

Sa doctrine se résumait en une perpétuelle invocation des souvenirs de la Révolution. Tout en faisant sonner haut « les grands ancêtres », il oubliait d'en faire revivre les ardeurs patriotiques et les ambitions nationales. A le voir à l'œuvre, on se rappelait ce jugement de Jules Ferry sur « l'école de la tradition révolutionnaire » : « Il en est d'elle comme de ces enfants qui n'ont retenu du type paternel que ses travers. Les continuateurs de la Révolution n'ont hérité que de ses sophismes, de ses déclamations et de ses haines. ■»

Ces continuateurs de la Révolution cédaient à une passivité satisfaite et se complaisaient dans les douceurs de la République des camarades. Ils n'étaient, comme le leur disait l'un des leurs, que « des Jacobins dégénérés ».

La nation, habituée à ce régime d'égoïsme subalterne, assistait avec résignation à la lente dégradation des mœurs publiques. Albert de Mun avait écrit à la veille des élections : « Qui l'emportera, la politique de la France ou

celle des partis, la sève ou le bois sec? » Le bois sec l'avait emporté. Par bonheur, l'avenir l'a prouvé, il y restait un peu de la sève généreuse où la France a, dans ses grandes crises, puisé sa force et frouvé son salut.

Qui eût dit, en voyant cette majorité de pacifistes et de sectaires s'asseoir sur les bancs de la Chambre, qu'elle était destinée à assister aux plus grands événements et à ne pas rester trop indigne d'eux?

En attendant, les unifié:?, bénéficiaire^ des ucrn?^res élections, faisaient seuls preuve d'ardeur; seuls, ils avaient un programme et un chef; ce chef était Jaurès. Jaurès, dans la force de l'âge et la plénitude du lâîcnt, avait débuté, dans la vie publique, par le centre gauche, mais n'avait fait que le traverser. Il y avait trouvé une froidjur, une pondération, un perpétuel balancement entre le oui et le non, qui blessaient sa nature ardente, avide de mouvement. Le socialisme, avec ses hardiesses impétueuses et son dédain des réalités, répondait autrement à son tempérament excessif. Il s'y jeta tête baissée. Une fois engagé sur la pente, il la descendit jusqu'au fond.

Le normalien brûla les étapes et chanta V Internationale sur les tables des banquets. Nouveau venu, il fut longtemps discuté dans son parti, mais s'imposa bientôt par la supériorité de sa culture, l'éclat de sa parole, la régularité simple de sa vie, la variété et l'audace de ses sophismes. Ses connaissances étaient vastes, sa facilité de conception et sa puissance de travail surprenantes. Il lisait tout et retenait tout. Ce qu'il ne savait pas, il le devinait; cette faculté d'intuition lui donna l'illusion de se croire universel. Son éloquence surprenait d'abord par sa fougue, des éclats de voix retentissa/its et une action oratohe qui eût fort scandalisé Isocrate; mais elle devenait prenante, grâce à l'élégance de la forme, la richesse des aperçus, et une sincérité dans le paradoxe, qui produisait l'éblouisseraent. Ni Berryer, ni Montalembert, ni Guizot ne l'eussent reconnu comme un

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des leurs; mais la foule l'admirait comme le chef d'une nouvelle école, où la passion et la science s'unissaient dans un pêle-mêle étourdissant. Il avait soutenu tant de thèses, tranché tant de questions, que des juges sévères l'appelaient Gorgias. C'était injuste. Il n'était ni un rhéteur, ni un comédien; c'était un idéaliste, emporté par une imagination de feu, qui s'enivrait du bruit de sa voix et du tumulte de sa pensée.

Surpris par la confusion de la nouvelle Chambre, il se demanda d'abord ce que cachaient les étiquettes électorales des nouveaux venus, et si quelques-unes n'étaient pas seulement des ruses de guerre. Il reconnut vite qu'entre les deux camps tranchés des partisans et des adversaires de la réforme militaire, s'éparpillaient, en de subtils groupements, des députés aux opinions indécises, qu'il fallait gagner mais non brusquer.

Dans cette incertitude, il n'était pas plus pressé que ses collègues de l'opposition de croiser le fer. Les défenseurs des trois ans avaient la loi qu'ils voulaient et désiraient ne rien risquer; les autres craignaient de compromettre par trop de hâte leurs chances de révision. Tous, d'ailleurs, fatigués de la lutte électorale, désiraient sinon la paix, au moins une suspension d'armes. Difficilement nommés, le^ radicaux voulaient jouir de la victoire, que l'administration leur avait procurée, et du régime de favoritisme qu'incarnait le règne du Bloc.

Le pays, fait aux mœurs nouvelles, laissait aller les cfhoses sans s'émouvoir. Très jaloux de faveurs, il pardonnait tout aux maîtres qui les lui prodiguaient: mais son indifférence, mêlée de dédain, cachait une secrète anxiété. Quoique à chaque élection l'étiage moral baissât, il restait, au fond de son âme, troublé par de patriotiques angoisses.

Deux faits significatifs traduisirent tout de suite l'esprit du Gouvernement et de la majorité. L'un fut le projet d'emprunt militaire, depuis longtemps attendu et ajourné, qui

fut présenté avec le chififre de 800 millions, inférieur de plus de moitié au minimum fixé par l'Etat-major; l'autre, le rejet par 200 députés du Bloc de crédits militaires d'extrême urgence. On était à quelques jours de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand, à quelques semaines de la déclaration de guerre !

Jamais la sécurité de la majorité n'avait été plus grande et M. Viviani, irrité, en arrivait à dire : « Les engagements « électoraux, c'est quelque chose : la garde des frontières « est chose plus importante. » De son côté, M. Briand déclarait à notre ambassadeur de Russie, M. Paléologue, que « les socialistes révolutionnaires et les radicaux alliés « aux unifiés se conduisaient comme des fous et qu'ils « étaient en train de perdre la France (1). »

Tandis que s'écoulaient ces jours d'une monotonie fatigante, survint un événement dont les conséquences politiques ne furent entrevues que plus tard. M°" Caillaux, exaspérée des attaques qu'un journaliste en vue prodiguait à son mari, le tua d'un coup de revolver. M. Caillaux dut donner sa démission.

Le Cabinet ne survécut pas à cette dislocation. Que fût-il advenu, s'il eût été aux affaires pendant la crise qui allait s'ouvrir? Disposé, comme il l'était, à un accommodement avec l'Allemagne, eût-il renoncé à sa politique de conciliation ?

Tout était à craindre de l'état d'esprit de la majorité. Il se révéla, avec ses instincts antimilitaristes, lors de la constitution d'un nouveau ministère. Le Président de la République avait confié à M. Ribot le soin de le former. Celui-ci, en le présentant à la Chambre, essaya de soulever, d'une main discrète, le voile qui cachait des dangers déjà imminents. Aussitôt s'élevèrent de la gauche des protestations indignées. « Non, non, pas cela, s'écria M. Sembat, pas

(1) Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1921.

l'argument de la panique. » A peine le Ministre fut-il descendu de la tribune, que les pacifistes éperdus se jetèrent sur leurs boîtes, pour y chercher les bulletins, qui étaient son arrêt de mort. Le cabinet Ribot n'arriva pas vivant au soir de son premier jour, et il ne resta au chef de l'Etat d'autre ressource que de faire appel à un socialiste indépendant, M. Viviani, que son origine politique, ses discours ultra-laïques semblaient recommander à la sympathie du Bloc. Il fut accueilli sans entrain, presque avec froideur. On était au 2 juin 1914.

La nouvelle, aussitôt répandue, d'une visite de M. Poinoaré au czar Nicolas II changea cette froideur en hostilité; c'était encore, disait-on, une démarche impérialiste, dissimulée sous l'apparence d'un acte de courtoisie.

Tant d'aveuglement révolta Albert de Mun : « Au lieu de railler les alarmes de l'Elysée, rcpétait-il, voyez l'Allemagne en armes; écoutez ses hommes d'Etat, lisez ses journaux. Le branle-bas de combat est commencé. Ne dites pas que c'est dans des vues impérialistes que M. Poincaré va retourner à Saint-Pétersbourg avec le Président du Conseil, et, au retour, rendre visite au souverain du Nord le plus attaché à l'Allemagne. C'est pour le salut d'une alliance dont dépend celui du pays. Il n'y a plus une faute à commettre. »

Ses avertissements et ses angoisses ne rencontraient dans le Bloc que des incrédules. M. Poincaré, lui répondait-on, va resserrer ses liens avec le Czar, en vue de la guerre qu'il désire; M. Viviani est un rêveur. L'un et l'autre courent audevant d'aventures qui pourraient leur coûter cher.

L'attentat de Sarajevo émut le Parlement, sans l'inquiéter. Les pacifistes impénitents n'y virent qu'un crime isolé. Ils auraient dû savoir pourtant que l'empereur d'Autriche avait gardé de la seconde guerre balkanique et du traité de Bucarest une irritation si profonde contre la Serbie, que son désir hautement avoué était sinon de l'écraser, au moins de l'humilier. De plus, la situation financière de l'Autriche-

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Hongrie était telle qu'au rapport de l'ambassadeur de France, elle faisait de la guerre une solution presque inévitable. Le crime de Sarajevo était une occasion tentante de satisfaire ses rancunes et de mettre fin aux embarras d'argent. On le pouvait d'autant plus craindre que l'empereur Guillaume, en l'apprenant, avait prononcé cette inquiétante parole, rapportée aussitôt par le prince de Monaco : « Maintenant, tout ce que j'ai fait est à recommencer. »

Qu'importait à la majorité ces menaçants symptômes! Assoupie et égoïste, elle n'avait qu'un souci : partir en vacances, et aller réchauffer le zèle de ses électeurs, par la promesse de la paix et du service de deux ans.

Avant son départ, Albert de Mun demanda, supplia qu'on ouvrît un débat sur la politique extérieure, afin d'en montrer les périls. Personne n'en voulut entendre parler, la minorité, parce qu'on l'eût accusée de sonner l'alarme et d'agiter criminellement le pays, la majorité parce qu'elle ne croyait pas au danger et voulait son repos. Repoussé de toutes parts, il quitta Paris, troublé de ce qu'il savait, plus troublé de ce qu'il soupçonnait.

Las du surmenage auquel il s'était longtemps condamné, il avait résolu de se reposer en voyageant : « Je monte « demain en automobile, disait-il gaiement, je n'en descen- « drai qu'en novembre. » En novembre, il y avait un mois qu'il dormait son dernier sommeil dans un cimetière de Bordeaux.

Sa première excursion n'était pas commencée que la guerre éclata comme un coup de foudre. Elle trouvait la Chambre en vacances, le Gouvernement en voyage, le pays en pleine sécurité, les services de l'armée en réorganisation, l'artillerie lourde à peine ébauchée, les approvisionnements militaires insuffisants.

Ses appréhensions se réalisaient plus tôt qu'il ne le supposait. Après avoir longtemps souhaité la revanche, ses impatiences s'étaient refroidies, devant la certitude d'une pré-

paration incomplète. Mais, au premier coup de clairon, le vaincu de 1870 sentit se réveiller ses ardeurs d'autrefois. Sedan, Metz, Paris criaient vengeance; l'heure décisive avait sonné.

L'événement lui apparut tout de suite dans son effrayante grandeur. Plus de la moitié de l'Europe allait être en feu. Où s'arrêterait l'incendie?

Si son cœur s'exaltait à la pensée de l'Alsace-Lorraine retrouvée, de la Pologne affranchie, de la France replacée à la tête des nations, il voyait passer devant ses yeux les sombres images d'une guerre sans pitié, les horreurs qu'elle cause, le sang qu'elle coûte, les douleurs dont la gloire est faite. Quant à l'issue de la lutte, il ne la croyait pas douteuse; la provocation était visible, et la préméditation certaine. « L'orgueil ne marchet-t-il pas devant l'écrasement ? »

Accouru à Paris, il assista au retour de M. Poincaré, revenant de Russie.

Les deux Empereurs, les deux complices, d'accord depuis un conseil secret tenu à Potsdam le 5 juillet, avaient concerté leur plan, de façon que l'explosion éclatât seulement après que le Président aurait quitté Saint-Pétersbourg. Le secret n'avait pas été si bien gardé qu'un vague bruit, apporté par l'ambassadeur italien, ne fût arrivé à Constantinople vers la mi-juillet; mais M. Poincaré ne le sut pas ou n'y crut pas.

Quand il se rembarqua pour la France, il ignorait tout des résolutions de Potsdam et de l'ultimatum de l'Autriche. Les premières informations ne lui parvinrent qu'à sa sortie du golfe de Finlande, et si confuses et dans des dépêclies si difficiles à déchiffrer, qu'il crut avoir le temps d'aller en Suède y faire la visite annoncée. C'est à Stockholm que le roi, à son arrivée, lui apprit la sommation autrichienne et la réponse serbe.

Rentré en toute hâte, il trouva Paris sous le coup des angoisses de quatre journées fiévreuses, à un moment où les

épées étaient déjà croisées. La grande cité lui fit une réception, où elle mit toute la flamme de son patriotisme, La foule s'entassa sur tout le parcours de la gare du Nord à l'Elysée et, à son passage, cette mer humaine se souleva, imposante par son calme et sa puissance. Ce fut la vraie France, telle que l'ont faite quatorze siècles de gloire, qui se dressait devant le chef d'Etat républicain, avec la majesté et la fierté des temps héroïques.

Albert de Mun apprit, deux jours après, l'ordre donné à nos troupes de reculer à 10 kilomètres en deçà de la frontière. Après un premier mouvement de colère, il vit, dans l'abandon de riches territoires, un gage donné moins à l'Angleterre qu'aux ouvriers appelés sous les armes. Il savait que, depuis longtemps, les révolutionnaires se vantaient d'empêcher la mobilisation et que le succès de leurs projets serait la ruine de la France. Eclairé déjà par cette parole de Jaurès à un de ses collègues unifiés : « Que ferions-nous de plus si nous avions le pouvoir ? » il sentit mieux l'opportunité de la précaution, après l'attentat dont celui-ci fut victime. Que fût-il arrivé, si le crime d'un fanatique eût trouvé le prolétariat défiant et surexcité? Sa douleur ne se fût-elle pas changée en colère; la guerre civile n'eût-elle pas devancé la guerre étrangère?

A l'occasion de ce dramatique événement, Albert de Mun écrivit à la veuve de Jaurès une lettre touchante qui scellait l'union sacrée devant le cercueil de l'homme en qui s'incarnait la Révolution. Le lendemain, il s'assit à son banc dans une Chambre enfiévrée. C'était le 4 août, date mémorable dans notre histoire, anniversaire de la nuit fameuse, d'où est sortie la société moderne. Il s'agissait, cette fois, non plus de la réconciliation des classes dans la justice, mais de la réconciliation des cœurs dans' l'amour de la patrie. Ce jour-là comme l'autre, s'ouvrait, en France, une ère de rénovation, dont les suites dépassaient toute prévision humaine.

Elle fut émouvante et grandiose, cette scéance, où des hommes séparés par de longues discordes se levèrent d'un mouvement unanime, et, confondant leurs âmes et leurs voix, firent ensemble le serment de refouler Fétranger. A cette heure solennelle, telle qu'il en sonne rarement dans la vie d'un peuple, il n'y eut plus qu'un parti, celui de la France. Les générations du passé et celles du présent, ouvrières communes de la grandeur nationale, se levaient ensemble, en face de l'envahisseur; en cette Chambre la moins idéaliste, la moins accessible aux entraînements patriotiques, revécut le vieux génie militaire de notre race.

Ce qui ajoutait à la grandeur de cette scène, c'était la vision de la Belgique, héroïquement chevaleresque avec sa poignée de braves, celle de l'Angleterre impressionnante dans sa froide et immuable attitude.

Quand Albert de Mun quitta le Palais-Bourbon, bouleversé et radieux, il se sentit rajeuni. L'ancien capitaine de cuirassiers revivait dans le parlementaire vieilli. Avec quelle joie il eût décroché son épée de la panoplie, où il l'avait attachée quarante ans avant! Avec quelle joie il eût rejoint au front ses trois fils, que la patrie lui avait demandés! Hélas! il ne restait au vétéran qu'une seule ^arme, sa plume. Par bonheur, cette plume valait l'épée la mieux trempée. Tout de suite, il la mit au service du pays; et, en quelques jours, le journal où il écrivait, VEcho de Paris, valut presque un corps d'armée.

Dans chaque ligne de ses articles, on sentait un battement de son cœur. En les lisant, les âmes étaient raffermies; et si les larmes des pères, des mères, des femmes, des sœurs ne séchaient pas, elles coulaient moins brûlantes. Personne n'a plus contribué à soulever la grande vague d'idéal, qui passa alors sur la France.

Un instant, il crut le dénouement prochain. La prise éphémère de Mulhouse lui parut la première étape vers la victoire. Mulhouse! c'était la marche sur Strasbourg, l'Ai-

sace reprise, le Rhin redevenu français, la route de Berlin ouverte; c'était la grande douleur de 1870 consolée, la souillure des capitulations effacée et vengée. Combien son cœur saigna, quand il vit nos troupes abandonner la ville à peine conquise et se replier sur les marches d'Alsace, en même temps que celles de Morhange refluaient sur Nancy, pour chercher au Grand-Couronné une nouvelle Argonne !

Quand vinrent Charleroi, la défaite, la retraite hâtive sur Paris, il ne se laissa aller à aucun découragement. Les opérations militaires, précipitées et en apparence confuses, n'étaient que les péripéties habituelles de la guerre, des combinaisons stratégiques; l'avance de l'ennemi était une folle bravade; chacune de ses m.arohes forcées l'affaiblissait et le découvrait. Plus il s'éloignait de sa base, plus il s'exposait à nos coups et courait là où. nous l'attendions pour l'écraser.

Le public commençait à s'interroger anxieusement, à compter les villes perdues, à calculer les distances franchies. Albert de Mun ne le laissa pas s'attarder aux sombres impressions. « Pas d'énervement, pas de critiques déprimantes », écrit-il au matin de ces journées poignantes, dont chaque heure marquait l'avance des Allemands. « Notre « armée recule, c'est pour mieux choisir son terrain de « combat. L'ennemi avance à marches forcées; il court à sa « perte. Dans ce drame sans égal, il faut à tout prix gran- « dir et fortifier les âmes. Soutenez ceux qui combattent « par votre admiration confiante, soutenez ceux qui restent, « en les délivrant des fabricants de fausses nouvelles, soù- « tenez les mères, en facilitant leurs courts entretiens avec « les fils qu'elles donnent à la patrie. Le peuple et l'armée « vous paieront en héroïsme! L'avenir est aux patients qui « savent attendre, tenir bon, comme le Duc de Fer à « Waterloo. »

La foule, à la lecture de ces lignes enflammées, se sentait gagnée par cette noble folie du patriotisme. Elle était si

pleine de foi, qu'entendant des hauteurs de Montmartre le canon allemand retentir au loin, elle saluait encore en son cœur la victoire prochaine.

L'ennemi a dépassé la Marne, les uhlans ont franchi Compiègne. Le flot de l'invasion bat presque les premiers forts. L'âme française ne fléchit pas : une invincible confiance la soutient, au milieu des périls qui croissent de minute en minute.

Sans doute une partie de la population s'affola à la pensée des femmes, des enfants, des vieillards, exposés aux souffrances d'un siège et aux horreurs d'un bombardement. On vit les gares envahies, les routes encombrées et les longues files de voitures s'entasser aux barrières. Paris avait été témoin d'un tel spectacle, en 1870, après Sedan, à la veille de l'investissement. Cette fois comme alors, la foule valide resta impassible.

A la Chambre, un silence glacial planait sur les vastes salles presque désertes. Quelques rares députés y erraient comme des ombres, échangeant à voix basse de sinistres nouvelles : hier, l'Etat-major anglais a quitté Compiègne et TEtat-major allemand l'y a remplacé; on se bat dans la forêt; les Allemands avancent, brûlant les étapes sans bagages, sans réserves, haletants et risquant tout; les forts, dont les feux ne croisent pas, ne peuvent les arrêter; Paris sera peut-être à eux avant trois jours; nos troupes se préparent à le dépasser, et le grand commandement se transporte à Melun. Que pouvait la Chambre dans cette extrémité? Chacun se regardait avec angoisse, sans savoir où était le devoir ni comment le découvrir.

Albert de Mun, lui, gardait toute sa confiance. Il savait pourtant les entretiens du général Gallicni, gouverneur de Paris, avec le ministre de la Guerre et le Président de la République. « Je reviens de l'armée, avait dit l'un, vous n'échapperez pas à un investissement. » — « Attendez-vous, avait dit l'autre, à une grande bataille pour le 2 septembre,

anniversaire de Sedan, et le camp retranché n'est pas prêt. » A l'un et à l'autre de ses deux interlocuteurs, Gallieni avait répondu : « Le camp retranché n'existe pas, les ouvrages d'infanterie sont à peine commencés, les batteries ne sont pas en place, les munitions et le ravitaillement sont au-dessous du taux fixé, les territoriaux sans instruction. Paris est indéfendable; il doit être sauvé hors de ses murs, par une grande bataille en rase campagne. »

Paris est indéfendable! C'était pour le Gouvernement l'ordre de le quitter. Rome, dans une pareille extrémité, avait vendu le champ où campait Annibal; mais tout était changé, les temps, ^les hommes, la guerre surtout.

A l'annonce d'un prochain départ, les ministères et l'Elysée furent envahis par les donneurs de conseils. Les exaltés voulaient faire de Paris une Saragosse et s'ensevelir sous ses ruines; les réalistes se désolaient à la pensée de laisser bombarder ses monuments et détruire ses richesses; quelques louches poltrons murmuraient le mot de paix.

Cet ajffolement ne fit pas perdre son sang-froid au Gouvernement, décidé à suivre l'avis des généraux responsables de la guerre, et ceux-ci l'exhortaient à ne pas renouveler la faute des ministres du Quatre-Septembre qui avaient compromis la défense de Paris par leur obstination à y rester.

Avant de quitter l'Elysée, le Président de la République manda Albert de Mun et le pria de venir à Bordeaux continuer, avec son rôle de ministre de la confiance nationale, son apostolat patriotique. Cet appel s'adressait à un septuagénaire, gravement atteint dans sa santé, toujours sous le coup d'une crise fatale. Le patriote, le chrétien ne songea qu'au devoir. Il crut entendre dans la voix du chef de l'Etat la voix même de la patrie et partit.

Jamais il ne trouva d'accents plus émouvants que dans ces journées terribles, où se décidèrent nos destinées.

Jamais non plus la France ne donna pareil spectacle.

Quel magicien l'a métamorphosée? Elle, si mobile et toujours si prête à passer de l'enthousiasme au découragement, n'est plus reconnaissable et s'étonne elle-même. Impassible, elle se montre aussi résolue qu'aux heures les plus tragiques des guerres passées, où elle sauva sa nationalité à force d'héroïsme; Paris, métropole du plaisir et de la gaîté, se sait désarmé et ne s'effraie pas; la ville au cœur léger a maintenant un cœur d'airain.

A ce miracle s'en ajoute un autre. Dans le désordre d'une retraite précipitée, l'armée battue hier est soulevée tout à coup par la passion de vaincre. En même temps, l'ennemi, tout enivré d'orgueil, s'arrête, effrayé à l'approche de la cité fameuse dont, depuis des semaines, il célèbre la prise dans ses chants de guerre. Tout paraissait perdu et tout va être sauvé; au moment où il étendait la main pour saisir sa proie, si longtemps convoitée, la Fortune, par un revirement prodigieux, change de camp.

Nos troupes, qui, depuis Charleroi, battent en retraite, ralentissent leur marche et se reforment d'elles-mêmes. Une inspiration soudaine montre aux chefs, dans la plaine qui entoure Paris, le champ clos prédestiné où doit se livrer le combat décisif, et inspire au général Joffre les paroles évocatrices des grands héroïsmes. Aussitôt les armées désorganisées se reconstituent; d'autres, improvisées, accourent; une d'elles, à gauche, surgit soudain, comme sortant de terre.

Devant le cercle qui se forme autour de lui, l'ennemi, stupéfait, interroge l'horizon et cherche l'issue par où s'échapper. Il veut fuir Paris, et ne sait par où. Il essaie d'abord de se rejeter à droite; arrêté aussitôt, il se reconnaît vaincu, bat en retraite, repasse l'Ourcq, puis la Marne et se réfugie sur l'Aisne.

Au premier rang des artisans de cette débâcle, expiation des frénésies de l'orgueil, sont deux vétérans, rappelés la veille à l'activité, le général Gallieni, le général Maunoury.

Le jour où la France voudra acquitter sa dette de reconnaissance, elle dressera, sur le même socle, les statues des deux grands soldats qui ont fermé à l'Allemagne l'entrée de Paris.

Les historiens de cette merveilleuse épopée découvriront sans doute des raisons techniques qui nous échappent encore; ils analyseront le mouvement des troupes, les plans des généraux et donneront de ces. événements extraordinaires des explications qu'ils jugeront décisives.

Ce qu'ils n'expliqueront pas, c'est l'état d'esprit de la nation dans ces jours tragiques, sa maîtrise d'elle-même aux bords de l'abîme, sa sécurité à la veille d'un désastre presque certain.

Ce qu'ils n'expliqueront pas, c'est le sursaut de vaillance qui, tout à coup, secoua l'armée en retraite, le réveil foudroyant des soldats abattus et harassés.

Ce qu'ils expliqueront encore moins, c'est la part qu'a prise à ce double prodige le vétéran d'une politique toujours vaincue, le chef catholique depuis quarante ans en lutte avec les passions de la foule, en butte à ses défiances.

Dans la succession de ces scènes épiques, le grand chrétien qu'était Albert de Mun vit, au-dessus du génie des chefs et de l'héroïsme des soldats, l'action de la protection suprême, qui n'a jamais abandonné notre nation prédestinée. La Marne, c'était, après Valmy, Denain, Orléans, Bouvines, Poitiers, un anneau de plus dans la chaîne des prodiges qui ont sauvé la France près de périr.

Le salut de Paris était à ses yeux un événement aussi grand que la prise d'Orléans, sous Charles VII; il ne terminait pas la guerre, mais en fixait le sort. Jeanne d'Arc n'était pas à la Marne, et ce fut le peuple de France qui se sauva lui-même par un merveilleux effort; mais l'esprit qui avait animé la pure jeune fille plana sur le champ de bataille où, une fois encore, se jouait l'indépendance nationale. Combien devinrent des héros en répétant, après

elle : « Les hommes de guerre batailleront, Dieu donnera la victoire. »

Ebloui par ce jet de surnaturelle lumière, Albert de Mun renferma au fond de son âme les élans de sa foi ravie; mais il y puisa l'inspiration de pages brûlantes, qui arrachaient des larmes aux croyants et des cris d'admiration aux incrédules. Peu de plumes françaises en ont écrit de plus belles. Confondu, mais non accablé du rôle que les événements lui faisaient, il poursuivit sa mission sans une heure de relâche. Le triomphe de nos armées l'avait réjoui, mais non surpris; depuis longtemps, il prévoyait, avec ce mouvement de renaissance nationale, la résurrection de la vieille France guerrière, se redressant après ses malheurs, parée de ses vertus historiques, dans tout l'éclat de son ancienne grandeur.

Quelle que fût l'ardeur de sa foi, il n'eut pas un instant la pensée de la compromettre dans de vaines manifestations. Quels que fussent ses services, il ne songea jamais à s'en faire des titres et à en demander le prix. « Pas de politique de parade; pas de démarches stériles, écrivait-il à la fin de septembre. Notre force immense, incalculable, vient de notre attitude ardemment patriotique et généreusement désintéressée. N'en perdons pas le bénéfice, pour la satisfaction de manifestations inutiles (1). »

Se retrouvant après la Marne devant ses lecteurs, il eut non plus à ranimer, mais à contenir leurs espérances. Dans leur enivrement, ils s'étonnaient déjà que l'ennemi n'eût pas été rejeté au delà de la Meuse, au delà du Rhin. Pourquoi l'a-t-on laissé s'installer sur ses positions de repli? Poui'quoi s'immobiliser soi-même en pleine victoire?

Pour répondre à ces questions, il eût fallu avouer qu'on manquait d'obus et d'ouvriers pour en faire, que les arsenaux étaient vides et impossibles à approvisionner. Cet

(1) Lettre à M. de Gailhard-Bancel.

aveu, le salut du pays l'interdisait. Le silence lui était pénible, car, au fond du cœur, il blâmait une stratégie qui laissait refroidir l'admirable entrain des troupes victorieuses.

A la réflexion, il se rendit compte des nécessités qui imposaient cette longue et obscure défensive et la célébra en termes émouvants. Quel spectacle, celui d'une armée frémissante et chevaleresque, qui s'enferme dans des boyaux de terre et poursuit, dans une lutte sans éclat mais sublime, le triomphe de son idéal!

Obligé d'éclairer le public surpris, presque déconcerté, il lui apprit les méthodes d'une guerre jusque-là inconnue, releva les courages par des conseils de sagesse et apaisa ses impatiences en lui offrant en exemple le calme de tous ces jeunes, bravant, dans leurs tranchées, le feu de l'ennemi, les intempéries des saisons, les jours sans repos et les nuits sans sommeil, les privations et les souffrances silencieusement, obscurément endurées.

Dans les derniers jours de septembre, il eut une heure d'illusion. Sur la foi d'assurances optimistes, il crut imminente la reprise d'une offensive que d'avance il saluait triomphale. On eût dit que, se sentant mourir, il voulait emporter avec lui la joie, de la victoire définitive et la consolation de n'avoir pas fait en vain le sacrifice de sa vie. Les renseignements de l'Etat-major ne lui laissèrent pas cette dernière espérance. Loin d'approcher de sa fin, la guerre recommençait avec un caractère nouveau qui la rendrait et plus dure et plus longue.

Il ne lui a pas été donné de suivre jusqu'à son dénouement les péripéties de ce drame incomparable et d'applaudir à l'apothéose décernée par la France à ses légions victorieuses; du moins, il a assez vécu pour voir se dresser, en face de l'ennemi cloué sur place, un mur de granit fait de poitrines françaises, et admirer, dans sa gloire rajeunie.

l'héroïque patrie que l'insolence teutonne appelait « la première des nations mourantes ».

Que de fois, au spectacle de tant de chances heureuses, s'est-il rappelé la page désolée, où l'un des principaux acteurs de 1870 a raconté « les coïncidences qui déjouèrent alors ses efforts, la fatalité persistante où il semblait voir une cause supérieure aux causes physiques, et comme l'expiation d'une faute nationale ». Que de fois, s'est-il écrié dans sa fierté, comme jadis M. de Freycinet dans sa douleur : « Le doigt de Dieu est là ! »

Il fallait ces intimes joies pour l'aider à triompher de Souffrances qui devenaient de jour en jour plus fréquentes et plus aiguës. Pas une nuit ne s'achevait sans qu'il n'eût à subir un nouvel assaut du mal qui lui apportait, dans des crises d'étouffement, un avant-goût de la mort.

L'âme n'était plus qu'à moitié maîtresse du corps qu'elle animait. « Il y a tout à l'heure quatre semaines, écrivait-il à la fin de septembre, que je suis attelé à un travail formidable qui ne me laisse aucun repos. »

Les avertissements se succédaient plus fréquents et plus pressants. Il les entendait bien; mais résolu, lui aussi, à « tenir jusqu'au bout », il offrait à la patrie et à Dieu ses souffrances toujours plus vives, ses efforts toujours plus pénibles. Il sentait la vie lui échapper et il en donnait les restes, avec un courage souriant, aux deux causes sacrées auxquelles il avait consacré ses plus belles années. Il ne restait debout que grâce à sa foi religieuse, dont il n'abandonna pas un instant la pratique, et à la vigilante tendresse de l'admirable compagne qui, après avoir partagé ses épreuves et sa gloire, suivait un à un les battements de son cœur à demi brisé. Mais (iliaque jour qui s'écoulait emportait un peu de ses forces : des sillons de plus en plus profonds se creusaient sur son visage amaigri.

Un soir, il rentra bouleversé des impatiences de l'opinion

publique, des inquiétudes que trahissait l'obscure rédaction des communiqués officiels, d'un fléchissement d'optimisme dans les milieux où il aurait dû être un acte de foi! Toute hésitation était pour ce croyant une défaillance, presque une désertion.

D'une main qui déjà tremblait, il prit sa plume et écrivit avec un frémissement mal contenu, oii l'irritation se cachait sous un redoublement de confiance : « La guerre ne finira pas comme Austerlitz et Waterloo. Seulement, un de ces jours, on s'apercevra que les retranchements se vident et nous les occuperons. »

Quand la foule lut ces lignes aux premières heures du jour, Albert de Mun n'était plus; son corps était déjà refroidi. Epuisé par l'effort qu'elles lui avaient coûté, brisé par les émotions de derniers entretiens, il avait cherché le repos dans le sommeil, mais le sommeil n'était pas venu.

Bientôt les suffocations rendirent l'insomnie plus cruelle. Sa poitrine devint haletante, son cœur battit à se rompre, ses traits s'altérèrent. Ce n'était plus la crise qui était l'habituelle rançon de ses fatigues, c'était la mort qui venait, foudroyante.

A l'annonce du prêtre, appelé pour l'aider à franchir le dernier passage, il comprit que l'arrêt fatal était prononcé : « Je ne me croyais pas si mal », murmura-t-il d'une voix étouffée.

Ce fut sa dernière parole, la suprême lueur de son intelligence. Sa journée était finie. Prêt à comparaître devant son juge, il s'endormit pour ne se réveiller que dans l'éternité.

L'union sacrée se fit complète autour de son cercueil que le Président de la République et ses ministres entourèrent à l'église et suivirent à pied jusqu'au cimetière. La foule, en se découvrant au passage du cortège, saluait le grand

citoyen de vieille race française qui avait donné jusqu'à son dernier souffle à sa religion, à sa patrie, au peuple.

Plus la vie d'Albert de Mun sera connue, plus il grandira dans l'admiration des hommes. Son nom restera, dans l'histoire nationale, un symbole de grandeur morale et de patriotisme chrétien.

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