CHAPITRE XI
de Gand persistèrent néanmoins à vouloir célébrer la cène le jour du nouvel an. Le comte, de son eôté, demeura inflexible. Le grand bailli et les échevins reçurent, le 31 décembre, entre cinq et six heures du soir, une lettre que le gouverneur de la Flandre avait écrite la veille. Il leur déclarait qu’il envoyait à Gand le seigneur de Beckerzeel , son conseiller, tant pour empêcher le dessein des sectaires que pour se faire remettre leur acte de soumission et leur délivrer une interprétation pareille à celle qu’il avait laissée à ceux d’Ypres. Par suite des difficultés du temps il lui semblait d’ailleurs que les échevins pourraient bien, avec toute discrétion, concéder quelques choses de petite importance comme ils avaient fait jusqu’alors; mais si les sectaires persistaient cependant à vouloir célébrer la cène, il devait en être averti immédiatement. Il les conjurait, au surplus, d’y mettre obstacle par toutes voies de fait, n’étant nullement d’intention de souffrir une démonstration en dehors de ce qui avait été négocié et conclu avec eux (1).
Pour détourner des Pays-Bas les malheurs qui devaient résulter soit de l’oppression anarchique des sectes, soit de la tyrannie de Philippe, le comte d’Egmont ne voyait d’autre moyen que la réunion immédiate des États-Généraux. C’était là sa préoccupation constante; c'était le but de toutes ses démarches et de tous scs efforts. Il aurait même voulu que les états de Brabant prissent hardiment l’initiative pour hâter les résolutions du roi. Les représentants du Brabant ayant été convoqués pour le 16 décembre, Egmont supplia le comte d’Hoogstraeten, alors chargé d’une mission importante à Anvers, de prendre sa place parmi les nobles du duché. Hoogstraeten ayant été retenu dans la métropole commerciale des Pays-Bas par les instances du magistrat, qui redoutait de nouveaux troubles, le comte d’Egmont lui adressa le 17 une nouvelle lettre qui jette le plus grand jour sur ses sentiments et ses projets. Il commençait par exprimer le regret qu’il avait éprouvé de l’absence de son collègue. La situation était telle, disait-il, qu’il était plus que temps d’y remédier par l’intervention des états. Ceux-ci devaient
(I) Rapport du magistral de Gand, pièces justifie., p. 199).
empêcher « par bonnes voies » que le roi ne vînt dans le pays avec les forces dont on parlait. Le vrai moyen de prévenir cette éventualité menaçante serait de faire suspendre provisoirement par les états les prêches et exercices de la nouvelle religion. Ils enverraient ensuite des députés au roi et à l'empereur afin qu'il plût à Philippe II de venir sans forces étrangères. A son arrivée, il prendrait, après avoir consulté les États-Généraux, les mesures les plus convenables en ce qui concernait la religion et les autres points en litige. « Si nous hésitons, ajoutait le comte, il est à craindre que, sous prétexte de châtier les mauvais, nous soyons tous mis en servitude. Mais nous sommes si peu de nobles que, pour ne pas être assez forts, nous ne pouvons opiner. » 11 engageait donc vivement Hoogstraeten à venir jusqu’à Bruxelles. « Si cette fois les états ne font quelque chose de bon, ajoutait-il, il ne faut plus espérer d’éviter la totale ruine et servitude de ce pauvre pays, dont il me déplaît jusqu’à l’âme. » Il invitait, enfin, Hoogstraeten à communiquer cette lettre au prince d’Orange avec d’autres dépêches que Montigny et le marquis de Berghes lui avaient adressées d’Espagne (I).
Ce n’était pas seulement à Antoine de Lalaing que le comte d’Egmont indiquait la nécessité de recourir à l’intervention des assemblées provinciales pour déjouer les desseins de Philippe II. Il exprimait la même pensée dans une autre lettre adressée, le 25 décembre, à l’avocat des états de Hollande. Il le conjurait d’user de toute son influence sur l’assemblée de cette province pour qu’elle fît cause commune avec les états de Brabant et de Flandre. C’était le moyen d’éviter que les étrangers ne missent le pied dans le pays : « Si nous ne nous hâtons de remédier aux « troubles présents, si l’on ne suspend provisoirement les prête ches et exercices de la nouvelle religion, le roi, poursuivait- « il, trouvera un prétexte pour venir comme prince courroucé, « et la ruine du pays sera le résultat de cette démonstration. » Il fallait que le roi fût informé du véritable état des choses, — de notre bonne volonté, disait Egmont, de lui être loyaux —
(1) Correspondance d’Antoine de Lalaing , comte de Hoogstraeten (archives du royaume), fol. 298.