CHAPITRE XIII
oublier, par leurs prévenances, le sinistre visage du duc d’Albe et l’attitude insolente des soldats (1).
Le comte d'Egmont ne s’était point d’ailleurs présenté devant le lieutenant de Philippe II comme un coupable qui se repent de sa conduite passée. On peut même inférer d’un document contemporain qu’il n’avait point renoncé à la fameuse livrée des flèches, emblème du parti qui avait combattu Granvelle et la prépondérance espagnole (2).
Persuadé sans doute par Alonse de Laloo, le comte de Hornes vint saluer le duc d’Albe à Louvain, où les Espagnols arrivèrent le 20 août. Le duc n’eut garde de renouveler la faute qu’il avait commise à Tirlemont. Il reçut très courtoisement le comte de Hornes, lui montra un visage satisfait, l’assura que le roi se louait fort de lui, de même que du comte d’Egmont, et qu’il avait l’ordre d’user de leur conseil et de leur assistance. Après qu’il eut ajouté des offres bienveillantes, il engagea amicalement le comte de Hornes à le suivre jusqu’à Bruxelles, sous prétexte de lui remettre des lettres royales qu’il avait dans ses coffres. Mais le comte répondit qu'il était obligé de se rendre à Cologne près du comte de Nuenar, son beau-frère, dont la femme (Madeleine de Nassau) venait de mourir. Le duc lui remit une lettre destinée à ce seigneur et ayant pour but de le persuader qu’il avait toujours pris grandement à cœur les affaires de son beaufrère. Il engageait le comte de Nuenar à presser l’amiral de revenir à Bruxelles, où il avait, de la part du roi, à l’entretenir, disait-il, de choses dont dépendait son repos. Il réclama en outre du comte de Hornes la promesse de se trouver à Bruxelles dans huit ou dix jours (3).
Le 22 août, le duc d’Albe entra dans Bruxelles à la tête du régiment de Milan. Le comte d’Egmont se trouvait avec le duc
(1) Pontus Payen dit tenir ces détails de gentilshommes qui étaient dans la suite du comte d'Egmont.
(2) 11 résulte elTectivemenl d'une lettre adressée par Morillon au cardinal de Granvelle, le 25 juin 1567, que le comte d’Egmont avait fait faire la nouvelle livrée des flèches, ce qui avait fort scandalisé « tous gens de bien. » Voir Arc h. de la maison d'Orange-Nassau, Supplém. p. 48.
(8) La déduction de l'innocence de Philippe, baron de Montmorency, etc,, p. 26.
d’Arschot et le comte de JMansfeldt près de la régente qui, sortant à peine de maladie, attendait le chef de farinée espagnole dans sa chambre à coucher. Le jour suivant, Marguerite de Parme reçut communication d’une lettre autographe, dans laquelle Philippe II disait qu’il avait chargé le duc d’Albe de faire certaines choses dont la régente serait avertie en temps et lieu (1). Le 25, malgré les observations de la princesse qui voulait décharger Bruxelles de gens de guerre, le duc d’Albe fit loger dans cette ville les dix enseignes du régiment de Sicile et répartit les autres régiments entre les villes voisines, de manière à pouvoir réunir ses troupes en une nuit si les circonstances exigeaient cette concentration. Dans une nouvelle entrevue quelle eut le lendemain avec le duc d'Albe, la régente désira savoir d’une manière précise quelle était la commission énoncée vaguement par le roi dans sa lettre autographe. Le duc répondit effrontément qu’il ne se la rappelait pas bien pour le moment, mais que, sans doute, le progrès des affaires l’en ferait souvenir et qu’il le lui dirait alors (2). En réalité, la sœur de Philippe II ne devait connaître cette commission que par les actes mêmes du duc d’Albe. C'était verbalement que le roi avait chargé son lieutenant « d’arrêter et de châtier exemplairement « les principaux du pays qui s’étaient rendus coupables pendant « les troubles, de punir de même les plus coupables des autres « classes, de rendre leur ancienne vigueur aux placards contre « l’hérésie, de punir enfin les villes aussi bien que les parti- « culiers (3). »
Le duc d’Albe, ayant donc reçu la mission expresse d’arrêter et de châtier exemplairement les seigneurs qui avaient revendiqué la liberté des Pays-Bas, épiait l’occasion d'arrêter les comtes d'Egmont et de Hornes. Il ne lui eût pas été difficile de se rendre maître du comte d’Egmont, lors de leur première entrevue à Tirlemont, et du comte de Hornes, quand ce dernier, pressé par ses instances, vint le saluer à Louvain. Mais il jugea
(1) Correspondance de Philippe II, t. 1", p. 567.
(2| Ibid., t. 1", p. 570.
Le duc d’Albe au roi, 9 juin 1568. Ibid., t. II, p. 29.