CHAPITRE XV
contenir leur émotion. Devinant le sort funeste qui attendait h Bruxelles les nobles captifs que gardait l’élite des troupes de l’Espagne, les bourgeois de la vieille cité flamande pleuraient déjà la mort de l'ancien gouverneur de la Flandre et celle de son ami (1).
Le funèbre convoi passa la nuit à Termonde et le lendemain, à trois heures de l’après-midi, il entrait dans Bruxelles. Il se dirigea vers la Grand'Placé. Les troupes marchaient en bataille « avec une batterie de tambours et de fifres si piteuse, dit un contemporain, qu’il n’y avait spectateur de si bon cœur qui ne pâlit et ne pleurât d’une si triste pompe funèbre (2). » Les prisonniers furent conduits à la Maison du Roi, en face de l’hôtel de ville, et logés séparément.. Les fenêtres de leurs chambres étaient verrouillées; à peine entrevoyaient-ils la clarté du jour. Le comte de Hornes, ayant voulu se reposer, ne trouva pas même un lit. Quatre compagnies, dont deux du régiment de Sicile, étaient restées sur la Grand’Placé et dans la Maison du Roi pour la garde des prisonniers; les autres troupes, qui avaient servi d’escorte, furent logées dans la ville (3).
(1) Vlaemsche Krongk, etc., p. 53. Ce journal, écrit par un témoin oculaire, mérite toute créance. — Au surplus, Morillon écrivit à Granvelle le 7 juin 1568 : « Lorsque M. d'Egmont sortit de Gand, tout le monde ploroit... »
(2) Mémoires du seigneur de Brantôme (édition de 1699), dans la 2' partie des Vies des hommes illustres et grands capitaines estrangers, p. 170. — Brantôme dit positivement que, pour le récit de l'exécution des comtes d'Egmont et de Hornes, il se sert de la dépêche qui fut adressée à la cour de France par le résident français à Bruxelles. Il ajoute que celte dépêche lui fut communiquée par le sieur de l’Aubespine, secrétaire des commandements, qui le tenait pour un de ses grands amis et se plaisait quelquefois à lui conter des nouvelles. Mais c’est à tort que Brantôme attribue au sieur de.Mondoucet le document dont il (U usage. Le résident de France à Bruxelles, au mois de juin 1568, était Ferey Durescu, lequel eut pour successeur Malras, baron de Ferrais. Ce dernier écrivit au roi Charles IX la lettre suivante datée de Bruxelles, 7 juin 1568 : « Sire, estant arrivé en cette ville samedi sur le tard, je trouvay M. de Durescu qui me dit avoir adverli V. M., bien au long et par le menu, des exécutions qui avaient été faites le matin des comtes d'Egmont et d’Horncs : qui me gardera d’en faire aultre discours... M. Durescu a pris congé du duc d’Albe. » (Bibliothèque impériale de Paris.)
(3) Relation espagnole dans les Analectes historiques, t. II, p. 73.
La surprise des doux prisonniers avait été extrême lorsqu’ils se virent dans la Maison du Roi. Confiants dans quelques paroles prononcées par des gens de leur escorte, quand ils avaient quitté le château de Gand et lorsqu’ils approchaient de Bruxelles, ils espéraient d’être menés en leur logis et de l’avoir pour prison. La comtesse d’Egmont attendait son mari. Elle fut cruellement déçue. Il ne lui fut pas même permis d’aller voir le comte d’Egmont à la Maison du Roi; on renvoya également ses serviteurs ainsi que le souper qu’elle ayait fait porter au prisonnier (1). Au moment où il allait prononcer la sentence des comtes d’Egmont et de Hornes, le duc d’Albe ne voulut se relâcher en rien de ses premières rigueurs. Et cependant il feignait de s’apitoyer sur le sort malheureux de la comtesse d’Egmont. Bientôt il allait écrire à Philippe II qu’il ne croyait pas qu’il y eût sur la terre une maison aussi malheureuse. « On tient ici, « ajoutait-il, la comtesse d’Egmont pour une sainte femme, et « il est certain que, depuis la détention de son mari, il y a eu « peu de nuits où elle et ses filles ne soient sorties nu-pieds « pour aller prier dans tous les lieux de dévotion qu’il y en a « en cette ville (2). »
Conformément aux instructions du duc d'Albe, le conseil des Troubles avait dû se borner à instruire le procès des deux seigneurs. Aucune décision ne fut prise après délibération libre et préalable. Le conseil entendit une lecture sommaire des pièces, le gouverneur général présent; mais il ne fut point consulté d’une manière publique, ostensible et formelle. Le duc d’Albe se fit remettre par écrit les opinions secrètes de chacun plutôt pour sonder ses assesseurs que pour se conformer à leurs avis si la majorité avait été favorable aux prisonniers. Du reste, au lieutenant du roi seul appartenait le droit de statuer. Le duc d’Albe consacra trois jours, peut-être moins, (car il était fort préoccupé de la victoire remportée par Louis de Nassau) à compulser la volumineuse procédure dont l’examen attentif eût exigé plusieurs semaines. Puis il réunit de nouveau le conseil des Troubles, non
(1) Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, 1. 1", p. 61-6%.
(2) De Bruxelles, 9 juin 1568, Correspondance de Philippe 11, t. II, p. 28.