CHAPITRE XV
L’évêque, voyant que le représentant de Philippe II était inflexible, prit congé de lui et se dirigea vers la Maison du Roi (1).
Un autre ecclésiastique, très vénérable aussi, Gislus de Vroede, curé de l’église de la Chapelle à Bruxelles et plus tard suffragant de l’archevêque de Malines, remplit près du comte de Hornes la triste mission dont l’évêque d’Ypres était chargé près du comte d’Egmont.
Celui-ci dormait lorsque, à onze heures du soir, l’évêque d’Ypres fut introduit dans la chambre qui servait de prison au vainqueur de Gravelines. Il fallut réveiller le trop confiant vassal de Philippe II.
L’évêque, après avoir fait connaître à l’infortuné seigneur la cause de son voyage, lui mit entre les mains la sentence de mort prononcée par le duc d’Albe. Le comte, l’ayant lue, ne put maîtriser son émotion : « Voilà, s’écria-t-il, une sentence très rigoureuse; je ne pense pas avoir tant offensé le roi que je mérite une punition si cruelle : toutefois, si j'ai failli, que ma mort soit l’expiation de mes fautes : mais pourquoi vouloir me déshonorer, avilir ma postérité, faire souffrir ma femme et mes enfants par la confiscation de mes biens? Il me semble que mes services passés méritent qu’on use de quelque grâce à mon égard (2). » Vers une heure du matin, Jean Mesdach, un des secrétaires du conseil des Troubles, vint notifier officiellement
(1) Ces détails sont empruntés à une lettre écrite quelques jours après l’exécution par un docteur de Louvain, familier de l'évêque d’Ypres, d’après des informations recueillies de la bouche même du prélat. La lettre originale, en latin, a été insérée dans l’ouvrage intitulé : Bisloria episcopatus Iprensis (Bruges, 1831), p. 52-54. De son côté, M. de Bavay a publié, parmi les pièces justificatives du Procès du comte d'Egmont, p. 321-326, une traduction française de la lettre citée ci-dessus, extraite d'un registre de pièces curieuses ayant appartenu à M le comte d’Alegambe.
(S) Brantôme qui, d’après la dépêche du résident français, met ces paroles dans la bouche du comte d’Egmont, est d’accord avec la relation espagnole publiée par M. Gachard dans ses Analectes historiques et avec les Commentaires du mestre de camp Ulloa. — « H usa de tels et semblables propos, dit Yanüeteren, principalement à celle fin d'émouvoir le roi à avoir pitié de sa femme et de ses enfants. >
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE HORNES.
la sentence de mort aux deux prisonniers, qui étaient toujours séparés (1).
Le comte d’Egmont, vivement préoccupé du sort de sa famille, demanda à l’évêque d’Ypres s'il devait désespérer de la clémence du roi et s’il ne pourrait au moins obtenir un délai. L’évêque lui raconta les vains efforts qu’il avait faits pour fléchir le duc d’Albe. Le comte, voyant alors que la sentence était bien irrévocable, se résigna; il remercia Dieu et le duc d’Albe de lui avoir envoyé, en l’article de la mort, un si digne confesseur. L’évêque l’engagea à détacher ses pensées des choses terrestres et transitoires et à ne plus songer qu’à Dieu. Le prisonnier, après s’être confessé, exprima le désir d’entendre la messe et de communier. L’évêque objecta doucement qu’il n’avait pas encore lu ses « Heures. » Le comte le pria de se hâter, de peur que, vers le matin, on ne le fit mourir avant qu’il eût reçu le Saint-Sacrement. La messe fut célébrée, et le prisonnier communia avec la plus grande dévotion. Il demanda ensuite â l’évêque quelle oraison il devait réciter au lieu où il serait conduit pour mourir. L’évêque répondit qu’il ne savait lui indiquer une prière meilleure que l'Oraison dominicale, enseignée par Jésus-Christ lui-même. — « Vous avez raison, répliqua le comte. C’est pourquoi je vous prie de dire cette Oraison avec moi et de ne me laisser jusqu’à ce que je vous fasse quelque signe de la main. » Le comte poursuivit : « Mon père, que vous semble-t-il de moi? Estimez-vous maintenant que je mourrai comme bon chrétien? Pour le présent, vous connaissez toutes mes affaires. Vous voyez manifestement quel je suis et quel j’ai été autrefois. » — « Je ne doute nullement, répondit l’évêque, que vous n’obteniez pardon et miséricorde devant Dieu; ayez confiance en lui et rendez-vous tout à lui. » — « Certainement, dit alors l’infortuné seigneur, j’ai appris beaucoup de choses en cette prison que je n’avais jamais pu entendre auparavant; je remercie grandement mon Dieu qui m’a donné ce temps de pénitence et l’opportunité de reconnaître mes fautes avant la mort. J’ai plus d’une fois exposé ma vie et en divers lieux où, comme
(1) Mémoires anonymes, 1. 1", p. 67.