ACTE V, SCENE V
CHARLES
Cesse.
DIDIER
Oh! écoute-moi : tu pourrais bien, toi aussi, connaître l’adversité , et avoir besoin d’un souvenir consolateur. Il te serait doux alors de te rappeler le jour où tu aurais eu pitié de moi. Songe que tu dois paraître une fois devant le trône de Dieu, pour y attendre, en tremblant, une réponse de rigueur ou de merci, comme j'en'attends ici une de ta bouche. Peut-être mon fils t'est-il déjà vendu ? Peut-être ce jeune héros si ardent et si fier doit-il tomber, aussi lui, dans tes fers; mais sache qu'il n’est point coupable envers toi : il a défendu un moment son pere, et ne peut plus le défendre; que crains-tu de lui désormais? Nous n’avons plus, ni lui,.ni moi, d’armes à nos ordres. Ceux qui furent nos vassaux sont à présent les tiens, et ne te trahiront pas : personne n'est déloyal au fort. L'Italie est à toi : possède-la en paix ; qu'il te suffise d’un roi prisonnier, et permets que mon fils, retiré dans un pays étranger.... |
CHARLES
. N’achève pas : tu. demandes une grâce que Bertrade elle-même n’obtiendrait pas de moi.
282 AURLGHIS.
DIDIER
Et j'ai pu te prier, moi, qui te connaissais ! Eh bien! refuse , accumule sur ta tête les trésors de la vengeance. Tu as vaincu par la fraude ; sois dur et superbe dans la victoire; foule aux pieds céux qui sont tombés ; élève-toi, déplais à Dieu...
| CHARLES
Tais-toi, roi vaincu. Quoi ! hier encore tu projetais ma perte, et aujourd’hui tu sollicites de moi des grâces auxquelles tu devrais à peine prétendre , si je me levais de ta table hospitalière, à la suite d'un long entretien d'amitié avec toi? Et parce que ma réponse n'est pas celle que tu souhaitais, tu t'échappes en injures, comme un mendiant rebuté ! Tu te gardes bien , du reste, de parler de ce que tu me réservais , en cela du moins d'accord avec Adelghis : je t'en ferai donc souvenir. Gerberghe me fuit, moi, le frère de son époux ; elle enlève ses fils, mes neveux, remplissant de ses lamentations tous les lieux qu'elle traverse, semblable à l'oiseau qui dérobe ses petits à l’épervier. Sa terreur était une terreur simulée; il n’y avait de vrai en elle que le dépit de n’être pas reine. Et cependant des rumeurs ‘infâmes se répandaient au loin sur mon compte ; j'étais représenté comme un parricidé, comme un persécuteur d'enfans. Je me taisais et souf-
ACTE V, SCÈNE V. 283 frais ; et vdus, que fäisiez-vous alors? vous vous empreësiez d’aecuéillirl’insensée Gérbèrghe ; vous vous rendiez les échos de ses vains discouts ; Vous vous dünniez impudemment l'air d'offrir l’hospitalité aux neveux de Charles; vous vous déclariez, eontrè moi , les défénsetirs de mon propré sang! Mois abprends, 4 tu tie le saîs déjà, que cette Gerberghè,; qui n’aurait jartndis «di me fuir, ‘est revénueà moi ; qu'elle a rarneñé , én tremblant, ses fils è leur tuteur légitime, et qu'élle s’en ‘est remise à moi du soin de leur vie. Mais pour vous, Didier et Adelghis, ce n’était point assez de protéger la vie de mes neveux ; vous leur gardiez une faveur plus éclatante. Vous priâtes ;... les armes à la main, le souverain pontife d’'oindre leurs têtes qui n'avaient point encore senti le poids du , casque , et de se parjurer envers invi. Ainsi dônc, après avoir fait choix d’un poignard destiné à me frapper, après l'avoir sbigneusément :aiguisé, vous l'aviez mis aux mains d'Adrien, pour que ce fùt mon ami le plus cher qui me le plongeât dans le cœur! Au moment où je me serais enfoncé entre les bords sauvages de l’Elbe et du Veser, pour dompter, au prix de mon sang et de mes fatigues , les ennemis de Dieu, vous seriez accourus-en. France, perfides'que vous ‘êtes ; Vous y auriezélevé enseigne contre enseigne, Courünne
284 A DELGHIS.
contre couronne, et vous m’auriez jeté dans un abîme de douleurs et de périls! Vous m'’aviez apprêté.un calice de fiel ; il vous reste : videz-le. Tu m'as menacé de Dieu:'eh! penses-tu que, ‘ si je le craignais moins, je traînerais captif, chez les Franks, l'homme qui a porté si loin l’audace et l’offense envers moi? Cueille aujourd’hui la fleur que tu as semée , et tais-toi. Le malheur est inépuisable en vaines plaintes ; mais l’oreille d’un vainqueur insulté n'est pas infatigable.