ACTE I, SCÈNE Y
MARCO
Heureuse résolution! Puisse-t-elle n’ètre pas traversée par la fortune, ou par toil...
Par moi ?... Et que crains-tu donc que je fasse ? MARCO.
Ce que font trop souvent les caractères généreux, qui, préoccupés du bonheur d’autrui, préparent leur propre infortune ; qui, après avoir franchi rapidement les pas les plus ardus dela carriere de la gloire, viennent tomber sur des sentiers battus, où l’homme le plus vulgaire aurait marché d'un pas ferme. Cependant fais bien attention à l'avis que je te donne , c’est l’avis d’un ami : les membres du sénat te sont pour la plupart favorables ; mais ils ne le sont pas tous. Il ne m'est pas permis d'en dire davantage ; peut-être même t'en ai-je déjà trop dit: mais que ma parole, déposée dans le cœur fidèle d'un ami, comme au fond d’un sanctuaire , y demeure aussi secrète que dans mon propre cœur.
Eh! crois-tu m’apprendre que j'ai des ennemis? Veux-tu que je te les nomme tous un à un?
MARCO
Tu peux les connaître ; mais sais-tu ce qui te
les a faits ? C’est d'abord la supériorité de ton mé-
rite ; c’est ensuite le mépris que tu as pour eux, et que tu n’as jamais daigné dissimuler. Jusqu'à présent aucun d'eux n'a pu te nuire, il est vrai; mais quel homme ne peut nuire à la longue ?
Tu ne songes à eux que lorsque tu les rencontres par hasard sur ton chemin; mais ils sont, eux, plus occupés de tois ils le sont au-delà de ce que tu peux imäginer. Un grand cœur méprise et vublie : les petites âmes se complaisent dans la haine. Ne lesirrité donc plus, ces âmes jalouses ; songe plutôt à les menager et à les calmer : tu le peux encore. Je ne te conseille point ici dé laches artifices que je dédaigne , et que tu t’étonnerais de m'entendre recommander : mais il y a un milieu entre la servilité cauteleuse et le dédain; il y a une prudence à l’usage des cœurs les plus fiers ; il y a un art de gagner les âmes vulgaires sans descendre jusqu’à elles; et cet art, tu le sauras dès que tu voudras le savoir.
Tu ne dis que trop vrai, et le conseil que tu . me donnes, je me le suis déjà donné mille fois moi-même ; mais il m'est toujours échappé au moment du besoin , et j'ai toujours appris à mes dépens que là où a semé la colère, c’est le repentir qui moissonne. Dure et vaine lecon ! Las à la fin de me prescrire des lois pour les violer ,
ACTE I, SCENE V. 39 j'ai décidé en moi-même de suivre un autre parti. Si c'est mon sort, me suis-je dit, de périr dans des pièges que je ne pourrais éviter qu’à l’aide de vertus qui me manquent, en supposant toutefois que la circonspection soit bien une vertu, ce quil y a de moins triste pour moi, c'est de m'élancer , sans tant de précautions et de soucis, au devant de mon sort. J'en appelle à toi-même : les bons furent-ils jamais sans ennemis ? tu as donc aussi les tiens; et je jurerais d'avance qu'il n'en est pas un seul à qui tu daignasses , je ne dis pas faire bon visage, mais cacher que tu le méprises. Me trompé-je ? répondsmoi.
MARCO. -
Tu ne te trompes pas. Ah! si j'ai jamais envie le destin d’un homme, c'est de celui né dans des temps et en des lieux où il peut paraître ce qu'il est, et où les épreuves qui l’attendent sont de celles où la force a plus à faire que la prudence. Ne t'étonne donc pas de me trouver si peu habile à dissimuler. Songe plutôt combien j'ai ici plus de chances que toi d’être sincère impunément ; considère plutôt que ma poitrine présente bien moins de places ouvertes que la tienne au poignard d'un ennemi. Je suis l’égal de ceux dont dépend ici le sort de tous,et, parlà du moins, à l'abri des haines
privées. Mais toi , étranger, toi, homme de guerre au service de maîtres à toge, toi à qui l’état confie. tant d’épées pour sa défense , et pas une pour la tienne,... agis de sorte, je t'en conjure , que tes ami sn’entendent sur toi que des éloges ; ne leur impose. pas le devoir hasardeux de te défendre ; pense que toute plainte contre toi est un péril pour eux. N'est-ce point assez, et faut-il que je touche, dans ton cœur, une corde plus sensible encore que celle de l’amitié ? Eh bien, songe à ton épouse et à ta fille dont tues l'unique espérance. N'oublie pas que ces doux objets de ta tendresse ont reçu du ciel une âme avide de bonheur et faite pour le sentir, mais qu'elles ne peuvent rien pour.se le donner. Leurs jours seront tels que tu les leur feras ; et tu veux sans doute qu'ils soient sereins. Ne dis point que la destinée f’entraine : quand l'homme fort s'est dit.une fois, Je veux que cela soit, il se trouve beaucoup plus maître de lui qu il ne s'y était attendu.
Tu as raison. Ah! sans doute le ciel daigne prendre quelque soin de moi, puisqu'il mie donne un.tel ami. Ecoute: mes succès adouciront , je l'espère, mes ennemis ; et mon entreprise aura une heureuse issue. Mais s’il arrive jamais que tu entendes dire de moi des choses