‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 37 sur 168 · I IL · texte numérisé non relu

I IL

Ils sont tous fils de la même patrie; tous ils parlent le mémelangage : l'étranger les dit frères , et leur commune origine ést empreinte dans les traits de leurs visages ; ils ont tous été nourris

par cette terre, maintenant ensanglantée, que la nature sépara des autres par les Alpes et la mer.

Ah! quels d’euxontlevé, les premiers, sur leurs frères un acier sacrilége? O terreur! 6 combat exécrable! quelle en est l’exécrable raison? Pas un d’eux ne le sait : ils sont tous venus là , sans colère , ou tuer ou mourir. Achetés par un chef acheté , ils combattent avec lui sans demander pourquoi. °

O douleur! mais n'ont-ils ni épouses ni mères, ces guerriers insensés ? ou pourquoi les épouses , les mères ne courent-elles pas arracher d'un infâme combat leurs époux et leurs fils ? et pourquoi les vieillards, dont le cœur s'ouvredéjà aux chastes idées du tombeau , ne s’efforcent-ils pas de calmer les furieux par de sages paroles ?

Avec la même indifférence dont le villageois , assis à la porte de sa paisible chaumière , signale le nuage lointain qui va fondre sur les champs qu'il n’a point labourés , ceux loin desquels ont combattu les bandes meurtrières supputent entre

6a LE COMTE DE CARMAGNOLA.

eux les milliers de tués, et content le désastre des villes incendiées.

L'on entend ici les enfans qui, avides des lecons de leur mère., apprennent d'elle à distinguer par dessobriquets guerriers ceux d'entre eux qui grandissent pour tuer un jour. On voit là , dans la pompe brillante des veilles , les femmes faire parade des colliers et des ceintures dont leurs amans ou leurs époux ont dépouillé les veuves et les filles orphelines des vaincus.

O malheur! 6 malheur! è malheur! la terre est au loin jonchée de morts; la vaste plaine est inondee de sang; le tumulte, les cris, la fureur, redoublent. Mais déjà l’une des deux armées chancelle sur ses files rompues ; elle est prête à fléchir, elle fléchit ; et l'amour de la vie renaît dans le vulgaire des guerriers qui n’espèrent plus vaincre. .

Comme en l'air s’éparpillé le grain lancé par le van qui l épuré, ainsi, dans les champs d'alentour, se dispersent les vaincus. Mais ils voient

tout à coup devant eux se poster des bandes terribles qui leur barrent le chemin ; mais ils entendent de plus en plus proche, derrière eux, le galop formidable des chevaux.

Ils tombent tremblans aux pieds de l’ennemi; ils rendent les armes ; ils sont prisonniers. Les bandes victoriéuses couvrent de leurs cris les gémissemens des moribonds. Un courrier s'apprête; il est en selle, il prend une dépêche, la serre et part : il presse son cheval du fouet et de Féperon; il dévore le chemin : tout s’émeut au fracag de sa course. |

Pourquoi donc, des maisons et des champs, accourez-vous tous ainsi sur son passage? quelle agréable nouvelle porte-t-il? demande chacun. empressé et curieux , è son voisin. Malheurenx! vous savez d'où il vient, et vous le prenez pour un messager de joie! Les frères ont égorgé les frères : la voilà son horrible nouvelle |

XIT.

J'entends de toutes parts des cris d'allégresse; les temples ornés retentissent de chants, et d'homicides cœurs s'élèvent vers le ciel des hymnes et

des actions de gràces que le ciel abhorre. Cependant, de la cime des Alpes, l’étranger regarde l'Italie ; il voit les braves qui mordent la poussière ; il les voit et les compte avec une joie barbare. |

Suspendez ce triomphe, laissez là vos jeux; hâtez-vous, complétez vos bandes; vite! vainqueurs, à vos drapeaux! l'étranger descend, il arrive, il est là. Mais vous êtes faibles, peu nombreux. dites-vous? Ah! voilà ce qui fait qu'il vous brave ! Il vous attend avec assurance dans ces champs où vos frères sont morts. .

Toi qui parus jadis trop étroite à. ton peuple , toi qui ne sus pas le contenir en paix ; Italie, terre fatale! tu es foulée à ton tour parl’étranger ; c'est l'arrêt prononcé contre toi Un ennemi que tu n'as point provoqué s’assied insolemment à tes banquets; il désarme le bras de tes rois, et se partage la dépouille de tes fils insensés.-

Insensé lui-même ! quel. peuple prospéra jamais par la violence. et l’injure? Le vaincu n'est pas seul à plaindre ;: le.contentement de l'oppres-

seur se convertit en larmes : l’éternelle justice le laisse quelquefois s'égarer jusqu’au bout dans sa voie ; mais elle le signale , elle veille , elle attend , et le frappe à son heure dernière.

Formés tous à la même image, tous enfans de la même rédemption, en quelque temps , en quelque lieu que nous respirions et rendions notre souffle de vie, nous sommes frères, nous sommes liés par le même pacte. Maudit soit quiconque le viole , quiconque marche sur la tête du faible , et contriste un esprit immortel !

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