‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 72 sur 168 · FAITS COMPRIS DANS L'ACTION DE LA TRAGEDIE · texte numérisé non relu

FAITS COMPRIS DANS L'ACTION DE LA TRAGEDIE

Tandis que Charles faisait la guerre aux Saxons, auxquels il prit Heresburg, qui, selon quelques auteurs, serait la ville de Stadtberg en Westphalie ?, Didier, pour se venger de lui, et le brouiller en même temps avec le pape, propose à. ce dernier de sacrer rois des Franks les deux fils de Gerberghe. Pour le roi barbare d’un temps barbare, l'idée n’était pas sans mérite. Mais Didier n'avait assez d'importance , ni comme ami ni comme ennemi, pour obtenir une telle faveur : il essuya un refus déclaré3. Il envoya aussitôt une armée pour mettre à feu et à sang le territoire de diverses villes de l'état romain #. Dans cette extrémité , Adrien, après avoir envoyé vainement à Didier plusieurs ambassades suppliantes, eut recours à Charles *. Celui-ci, avant de recevoir la dernière légation d’Adrien, avait lui-même envoyé à Rome trois députés, Albin son

* Anast. 180. | . ® Hegewisch., Histoire de Charlemagne, p. 16.

3 Anast, 181.

4 Ibid. 183 5 Ibid. 183.

confident', l'évêque George et l’abbé Wulfard, pour s’assurer, par leurs propres yeux, si les villes de l’Église occupées par les Lombards avaient été rendues, comme l’affirmait Didier. Les députés s’étant convaincus qu’elles ne l’étaient pas, et revenant en France, s’arrétèrent auprès de Didier pour l’exhorter, au nom de Charles, à rendre à saint Pierre ce qui lui appartenait, à quoi Didier répondit qu'il n’en ferait rien. Telle fut la réponse avec laquelle ils revinrent à Charlemagne, qui passait l'hiver à Thionville. En même temps qu'eux arriva Pierre, le légat d’Adrien, qui venait demander des secours. À peu près vers la même époque , les Lombards étant divisés en plusieurs factions, quelques-uns des principaux d’entre eux'eurent avec Charles des intelligences , et l’invitèrent par leurs messagers à descendre, avec une forte armée, pour s’emparer du pays, lui promettant de lui livrer Didier et tous ses trésors #.

: Albinus, deliciosus ipsius regis. Anast. 184. V. Murat. Ant. ital. dissert. 4.

» Asserens se minime quidquam redditurum. Ibid.

3 Aunal. Tiliani, Loiseliani, Cronic. moissiacense, et sutres dans le tome'v des Script. rer. franc. Genéralementparlant, les annalistes des siècles du moyen âge que nous nommons barbares ne manquent guère, dans les choses d’importance , de se copier les uns les autres, avec autant d’exactitude que pourraient le faire des éradits modernes , et s'accordent merveilleusement à ne pas dire ‘un mot de ce que l’on aurait le plus d’envie de savoir.

: 4 Sed dum iniqua cupiditate Langobardi inter se consurgerent , quidam ex proceribus Langobardis talem legationem mittunt Carolo Francorum regi, quatenus veniret cum valido exercitu , ct regnum Italia sub sud ditione obtinerct, asserentes quia istum Desiderium tyrannum sub potestate ejus traderent vinctum, et opes mullas, etc... Quod ille

Charles tint le champ, ou l’assemblée des Franks, à Genève, et la guerre y fut résolue’. Il se mit aussitôt en marche avec son armée, et arriva aux clôtures de l’Italie. On appelait ainsi une ligne ‘de murs, de fortins et de tours, qui fermait le débouché de la vallée de Suze, à l’endroit qui conserve encore aujourd’hui le nom de Cluse. Didier, qui avait relevé ce mur , et en avait encore augmenté la force *, accourut avec ses troupes pour le défendre. L’armée des Franks, arrêtée par ce rempart, en fit comme le siége, et y éprouva beaucoup de résistance. Le moine de la Novalèse, qui vient d’être cité, raconte qu'Adelghis, « dans la vigueur de sa jeunesse, et qui avait coutume de combattre armé d’une massue de fer, guettait les Franks du haut des clôtures, et, fondant sur eux à l’improviste , les frappait à droite et à gauche, et en faisait un grand carnage secondé par les siens 4. »

prædictus rex Carolus cognoscens, cum.... ingenti multitudine Italiam properavit. Anonym. Salernit. Chron., cap. tx. Rer. ital. tom. n, p. 180 (auteur du dixième siècle). ”

: Eginb. Aunal., ad ann. 773.

» Anast. pag. 184. Chron. novaliciense, lib. ur. 9. Rer. italic. tom. 1, partie 2, pag. 717. Le moine anonyme auteur de cette chronique vécut, selon les conjectures de Muratori, vers la moitié du zx1° siècle.

3 Firmis qui ( Desiderius) fabritis præcludens limina regni, Arcebat Francos aditu.

Ex Frodoarda, de pontif. rom., Rer. franc. tom. v, pag. 465. Frodoard, chanoine de l’église de Reims, vivait dans le x1° siècle.

4 Erat enim Desiderio filius nomine Algisius, a juventute suà fortis viribus. Hic baeulum ferreum equitando solitus. erat ferre tempore hostili.... Cum autem hic juvenis dies et noctes observaret, ot Francos

Désespérant de forcer les clôtures, et ne soupçonnant pas qu’il y eùt d’autre voiepour pénétrer en Italie, Charles avait déjà résolu de retourner sur ses pas ', lorsque le diacre Martin, envoyé par Léon, archevèque de Ravenne, arriva au camp des Franks?, et enseigria à Charles un autre chemin pour descendre en Lombardie. Ce Martin fut ensuite èlu‘archevéque de Ravenne.

Charles envoya, par des sentiers escarpés, un détachement d'élite de son armée, Qui vint prendreles Lombards à dos. Surpris d’un côté où ils n'avaient pas songé à se mettre sur leurs gardes, et d’ailleurs mélés de traîtres, ceux-ci se dispersèrent, et Charles ‘forca alors, avec le reste de son camp, les clôtures abandonnées*. Didier courut se ren-

quiescere cerneret, subito super ipsos irruens percuticbat cum suis dextris et sinistris, et maximéeæile eos prosternebat. Noval., bb. ut, 10. To so cecccsecoseo . Claustrisque repulsi,' | In sua precipitem meditantur regna regressum. Una moram reditus tantum noæ forte ferebat,, - Frodoard. loc. cit.

Dum vellent Franci alio die ad propria reverti. Anast. pag. 184

+ Hic (Leo) primus Francis Italiæ:iter ostgndit per Marlinum diaconum suum, qui post eum quartus Ecclesia regimen tenuit; et ab eo Carolus rex invitatus Italiam venit. Agnel. Raven. pontif. Rer. ital, tom. 11, part.1, pag. 177. Agnello écrivait dans la première moità du 1x° siècle, et avait connu Martin, dont il décrit la hsute staturé et les formes atblétiques. Ibid. p. 182.

3 Misit autem(Carolus) per difficilem ascensum montis legionem ex probatissimis pugnatoribus, qui, transcenso monte, Langobardos cam Desiderio rege eorum.... in fugam converterunt. Carolus vero rex cum emercita suo per apertas clusas intravit. Chron. moissiac., Rer. frane. tom. v, pag. 69. Cette chranique, d'an'‘auteur incertain, se termine à l’an 818.

fermer dans Pavie, avec une partie de ceux qui lui étaient restés fidèles; et Adelghis se retira à Vérone, où il emmena Gerberghe et ses deux fils’. Plusieurs des autres Lombards fugitifs retournèrent dans ‘leurs villes respectives, dont quelques-unes se rendirent à Charles, tandis que d’autres se mirent en défense. Du nombre de ces dernières fut Brescia, où commandait, en qualité de duc, Pot, neveu de Didier, et dont-le nom, par une altération légère qui rentre dans les modifications admises pour la transcription en italien des noms germaniques, a été changé, dans la tragédie , en celui de Baude. Ce duc, conjointement avec Answald son frère, qui était évêque de Brescia, se mit'à la tête de plusieurs nobles, et résista au comte Ismond, que Charles avait envoyé pour s'emparer de cette ville, Après un blocus de quelque temps, la population, effrayée de la barbarie avec laquelle Ismond traitait ceux qu’il soumettait de vive force, contraignit les deux frères à se rendre?. Charles mit le siége devant Pavie, fit venir dans soa camp sa nouvelle épouse Hildegarde; et voyant que le siège traînait en longueur, il fit un voyage à Rome, escorté de quelquès troupes, pour visiter le tombeau de saint Pierre et le pontife Adrien, qui le reçutcomme un fils et comme un libérateur ®. Le blocus de Pavie dura une partie de l’année 773 et une partie de l’année suivante. On ne saurait, je

crois, en préciser davantage la durée , sans rencontrer des

1 Anast., pag. 184.

+ Ridolfi Notarii histor. apud Biemmi, Iatoria di Brescia, tom, mu 3 Anast. pag. 185, 199.

contradictions entre les auteurs de chroniques, et sans tomber dans des questions inutiles à discuter ici, et peut-être impossibles à résoudre. Charles revint à son camp sous Pavie , et les LombBards, fatigués du siège, lui ouvrirent leurs portes". . Didier fut livré par ses Fidèles à son ennemi, qui l’ammena prisonnier en France, et le fit renifermer dans le monastère de Corbie?. Les Lombards accoururent de tous côtés pour se soumettre 4. Le royaume de Lombardie fut maintenu; et Charles s’en déclara le roi. On ne sait pas précisément à quelle époque il se présenta sous les murs de Vérone ; mais à son approche , Gerberghe vint au-devant de lui , avec ses deux enfans ; et se remit entre ses mains. Adelghis , abaridonnant Vérone , qui-se rendit aussitôt, se réfugia à Constantinople, où il fut accueilli honorablement, et où il resta pour solliciter des secours. Ce ne fut qu’après plusieurs années qu’il obtint le commandement de quelques troupes grecques, avec lesquelles il débarqua en Italie 5, et livra aux Franks une Hathille où il fut tué 6. :

Dans la tragédie , la mert d'Adelghis a été transportée à l’époque de sa sortie de Vérone. Cet anachronisme et

' *Langobardi, obsidione pertæsi, civitate cum Desiderio rege egre-

diunturad regem. Annal. Lambec. Rer. franc. tom. v. 835.

+ Desiderius a suis quippe, ut diæimus, Fidelibus callide est ei traditus. Anon. Salern. 179.

3 Rer. ‘francicar.tom. v, p. 835.

. 4‘Fiquevenientes undique Langobardi de singulis civitatibus Italie, subdiderunt se dominio et regimini gloriosi regis Caroli. Chron. moissiac.

Rer. franc.tom. v. p. 70.

5 Hadriani epist. ad Carolum. Cod. Carol. 88, 90.

6 Sigeberti chronic. Rer. francicar. tom, v. 377.

celui d’avoir. supposé Hanse morte avant le moment où commence l’action, tandis que, dans la vérité, cette reine fut conduite, avec son mari, captive en France, où elle mourut , sont les deux seules modifications que l’on se soit permises dans les faits positifs et certains que donne l'His: toire. Pour ce qui est de la vérité morale , on a cherché à approprier les discours des personnages à leurs actions connues et aux circonstances où l’on sait qu'ils ont figuré. Il y anéanmoins, dans la pièce, un personnage dont le caractère n’a point de fondement historique ; c’est Adelghis.

Les desseins, les jugemens, les idées , les inclinations qu'on lui attribue , en un mot toutes les parties de son caractère sont de purè invention; et l’auteur peut défier le lecteur le plus difficile ou le plus malveillant d'être aussi choqué qu’il l’est lui-même de la mauvaise figure que fait

ce personnage fictif parmi les personnages historiques. S II.

USAGES ET COUTUMES CARACTÉRISTIQUES AUXQUELS IL EST FAIT ALLUSION DANS LA TRAGEDIE.

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