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Le comte de Chambrun

Peu d'existences ont été aussi remplies que celle du comte de Chambrun. On Ta défini : un homme d'Etat doublé d'un penseur et d'un poète ; et Ton a pu dire, non moins justement, qu'il avait été à la fois homme politique français et homme d'Etat cosmopolite. C'est indiquer dans quel cham^ étendu a su se mouvoir ce vaste esprit qui, véritablement, a fait (( le tour des connaissances humaines » en se passionnant pour toutes, et qui peut, sans outrecuidance, s'appliquer à lui-même la définition de Descartes : « La philosophie est le don de discuter sur toutes choses ».

Joseph-Dominique- Aldebert de Pineton, comte de Chambrun, est né à Paris, le 19 novembre 1821 , d'une très ancienne et très noble famille de la Marche, a II fit, nous apprend un de ses biographes, les plus brillantes études de droit. Sous-préfet de Toulon en i85o, de Saint-Etienne en i85i, il fut appelé à la préfecture du Jura le 26 novembre de la même année, et donna sa démission en octobre 1854. Membre du Conseil général pour le canton de Villefort, il entra au Corps législatif en 1857, comme unique candidat du gouvernement pour l'unique circonscription de la Lozère. En i863, il fut réélu, mais comme candidat de l'opposition, par 17,871 voix sur 29,517 votants. Il l'emporta encore en 1869, malgré les efforts redoublés de l'administration. On lui avait opposé, comme candidat officiel, M. Frédéric Barrot, fils du grand référendaire du Sénat. »

Dans toutes les sessions des législatures dont il fit partie, M. de Chambrun se fit remarquer par la plus active participation au travail des bureaux et des commissions, et on

le compta parmi les promoteurs de plusieurs propositions des plus importantes. Il en fut de même à l'Assemblée nationale de 1871, et, par la suite, au Sénat, où il fut également appelé à siéger.

Depuis peu d'années, il a renoncé à la politique active; mais, en leur faisant ses adieux, il présentait aux électeurs de Marvéjols son frère, M. le vicomte de Chambrun, qui fut élu sans concurrent en 1876, réélu en 1877. Le vicomte mourut en 1880. Après ce deuil, M. le comte de Chambrun s'est détourné des luttes de la vie politique pour se réfugier dans les régions sereines de la philosophie et de Tart. L'activité qui a caractérisé les diverses phases de sa carrière ne Ta pas abandonné dans la féconde retraite où il consacre, avec une admirable chaleur d'âme, les étonnantes ressources d'une imagination créatrice au premier chef, les forces mûries d'une intelligence cultivée sans relâche, à la recherche loyale autant que passionnée du vrai, du bien et du beau.

Le comte de Chambrun a beaucoup étudié,

beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Une rare expérience des hommes et des choses vient ajouter une valeur toute particulière aux déductions qui sont le fruit de ses hautes spéculations. « Il ne conclut et ne théorise jamais, lisons-nous dans une étude de M, Camille Privât, qu'après d'immenses accumulations de faits recueillis depuis trente années au jour le jour, en France et en Europe, et sans cesse annotés, réunis, séparés, interrogés, avant d'être transformés en doctrines et en idées. » Ainsi s'explique la portée exceptionnelle de ses vues sur la politique, en même temps que le côté pratique des conclusions qui en sont la conséquence logique et naturelle. Il a d'ailleurs constaté lui-même que la politique « repose avant tout sur la pratique des réalités, sur le maniement des affaires, sur l'action ». C'est de ce principe qu'il s'est inspiré en écrivant ce magistral « essai » à la manière anglaise, qui a pour titre : Fragments politiques . M. Caro, chargé de présenter cet ouvrage à l'Académie française, lui a consacré un lumineux et très éloquent rapport :

(( C'est, a-t-il dit, le résumé des méditations d'une intelligence vouée à l'étude théorique et pratique des problèmes qui ont agité notre génération , et qui contiennent , dans leurs solutions encore incertaines, Tavenir de la France. »

C'est là, et c'est dans une très curieuse et très intéressante brochure : De l' Institutio7i d'une Régence^ que l'on trouvera réunies les opinions de M. de Chambrun sur la situation actuelle de l'Europe et de la France, opinions qui vont plus loin que les faits présents, car elles sont basées sur la nature même des choses, sur les deux termes essentiels dont se compose la vie de la civilisation : la permanence et le renouvellement, la continuité et révolution.

En fait, le régime parlementaire possède toutes ses sympathies ; mais la forme qu'il doit affecter le laisse relativement indifférent : il n'est pas de ceux qui croient aveuglément à la vertu d'un mot. Combien, cependant, nous aimerions à savoir si les événements récents et actuels n'ont point quelque peu mo-

difié sa confiance dans les principes du gouvernement représentatif tels qu'il les exposait il y a environ quinze ans! Espère-t-il toujours que la nation française puisse, un jour, réunir (( toutes les conditions d'un être pensant? » Du moins, sommes-nous sûr qu'aujourd'hui, plus que jamais, il écrirait encore cette phrase de plus en plus vérifiée avec le temps : (c La révolution française n'est pas finie; elle dévore la substance, la réalité de la France, la réduisant à une puissance de second ordre, ne lui laissant que des idéalités, que son génie » .

Pour compléter ce que nous aurions à dire de M. de Chambrun homme politique, il conviendrait de parler ici à nouveau de son beau travail sur Guiiot, Tocquevillej, Thiers^ et de sa Théorie de l'espace et de la durée, que nous avons analysée sommairement au mois d'octobre. L'espace dont nous disposons ici nous le permet d'autant moins que nous ne nous reconnaissons malheureusement pas ce don de la condensation et de la synthèse que M. de Chambrun possède à un degré surpre-

nant. Bornons-nous à faire observer que rhistoire lui apparaît comme un être animé, comme une femme dont il a étudié la psychologie avec une sagacité merveilleuse, avec une puissance d'analyse poussée à son dernier terme, et annonçons seulement qu'il prépare un grand ouvrage sur les Principes de la Civilisation.

Il nous reste en effet à donner un court aperçu de ses idées sur le beau. Le comte de Chambrun, dans ses classifications, lui assi gne six formes ou six manifestations bien distinctes : nature, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie; et c'est dans cet ordre qu'il établit leur hiérarchie.

Un poète, entre tous, possède son admiration tout entière, et ce poète, c'est Shakespeare, qu'il oppose avec avantage à tous ses rivaux. Il ne trouve au même degré qu'en lui et en Beethoven « cette portion de prédestination, de mystère et d'inconnu qui participe de la folie » et qui caractérise la plénitude, la sublimité du génie. Il Testime supérieur même à Corneille, au grand Cor-

neille, qui, cependant, « forme avec Bossuet, avec Descartes, la triple et la plus lumineuse auréole de la patrie ». Ce qui ne Ta pas empêché d'ailleurs de consacrer à Corneille plusieurs pages superbes, où notre grand tragique est loué d'une façon digne de lui. Pour M. de Chambrun, Polyeucte eût mérité d'être récité en pleine cathédrale de Rouen, lors du centenaire de Corneille ; les deux héros du Cid sont, pour lui, la première et la plus belle création qu'ait enfantée une poésie mâle et fière qui n'est pas sans analogie avec la peinture de Michel- Ange ; enfin il préfère, malgré ses rugosités, la vigueur du style de Corneille à la douceur du style de Racine, et il établit entre l'âme de l'auteur de Cinna et celle du chantre de l'Iliade des rapports qu'il a probablement été le premier à signaler.

Quant à Molière, M. de Chambrun salue en lui cette intensité de vis cornica qui n'exista jamais à puissance égale que dans Aristophane et Cervantes. Il est, avec eux, le seul poète qui ait élevé le rire à la hauteur du grand art, à la hauteur de l'ode et de l'épopée.

On ne contestera pas, croyons-nous, la parfaite justesse de ce jugement ; mais, en arrivant plus près de nous, peut-être les appréciations de M. de Chambrun sur la poésie au xix° siècle soulèveraient-elles plus d'objections. Il la définit : une poésie de décadence, et elle lui semble surtout représentée par Alfred de Musset, dont il n'hésite pas à placer la muse blessée au-dessus des muses de Lamartine et de Byron. Notre temps abaissé se reflète exactement dans son génie : (( Toute la déraison s'y rencontre avec les splendeurs, les magnificences, les extases de la poésie, du sentiment et du langage; mais ses adorables héroïnes n'inspirent ni l'admiration, ni le respect, et cela seul suffirait à lui constituer, vis-à-vis de ses grands ancêtres, une irrémédiable infériorité. »

Ce n'est qu'après la poésie que M. de Chambrun place la musique : elle a toutefois, si l'on peut ainsi parler, ses tendresses les plus ferventes; car, frappé de cécité depuis quelques années, c'est à elle qu'il a demandé ses suprêmes consolations. Elle lui a peut-être in-

spire ses accents les plus éloquents; et nous même, qui nous confessons de nous être, jadis, diverti malicieusement à la lecture du paradoxal ouvrage de Victor de Laprade : Contre la musique, nous n'avons pu nous défendre d'une émotion vive, l'émotion que communique la plénitude du sentiment du beau, devant ces méditations inspirées que M. de Chambrun a écrites sous forme de dialogue, et qu'il a intitulées : Le Philosophe et la Muse. Nulle part ailleurs nous ne croyons qu'on ait parlé aussi noblement des œuvres d'art musicales modernes et contemporaines, de leurs auteurs et de leurs interprètes. M. de Chambrun exalte Beethoven au-dessus d'Haydn et de Mozart ; il préfère, ou du moins il croit préférer, Rossini à Meyerbeer ; mais comme il parle de l'un et de l'autre î Enfin, il ose qualifier de « monstre » la musique dite (( scientifique )),et c'est assez indiquer ses répugnances et ses goûts.

Nous ne pouvons terminer cette trop brève notice sans rappeler aux lecteurs de ce journal trois gravures publiées dans nos colonnes il

y a quelques années, et reproduisant trois statues, trois purs chefs-d'œuvre dues au ciseau de M. Eugène Guillaume : la Foi, l'Espérance, la Charité. Ces trois statues n'étaient pour ainsi dire que le résumé plastique des idées personnelles de M. de Chambrun en philosophie et en art; c'était son propre rêve, son propre idéal réalisé par un artiste digne de s'associer à sa pensée et de lui donner une forme égale à elle. La Foi, l'Espérance, la Charité, c'est le vrai, le beau et le bien. « Muses, elles chantaient en Grèce, a dit lui-même M. de Chambrun ; théologales, elles priaient au moyen âge; vertus, elles pensent aujourd'hui. »

Les voici, vivantes à jamais, pour les âmes et pour les yeux. La Foi montre la Loi d'un geste ferme; l'Espérance assemble une couronne toujours fraîche, jamais terminée; la Charité, aux yeux chastement baissés, entourant de ses bras des enfants qui se pressent autour d'elle, personnifie le devoir, le sacrifice, la dation. L'inspiration est une et complète, et l'exécution est parfaite. « Heureux,

a parfaitement dit M""' Marie Dronsart, heureux qui peut faire de tels rêves et les transformer en une réalité si belle î » Ces trois statues ont d'abord figuré dans l'admirable et très artistique demeure du comte de Chambrun, à Paris, qui est l'ancien hôtel de Condé, construit en 1786, par Brongniart, pour la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon.

Elles doivent ensuite faire Tornement de la splendide propriété qu'il possède dans les Alpes-Maritimes, en face de la mer et des Alpes; et elles sont enfin destinées : la Charité à être placée sur son tombeau, la Foi dans Téglise Notre-Dame, et l'Espérance au Conservatoire, dans la maison de Gluck et de Méhul.

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