RETRAITE DE MINDEN
Mars i 758. — Extrait d'une lettre de M. de Bourgmary^ colonel du régiment d'Haynault, au comte d'Argenson.
A Xanten sur le Rhin, ce 27 mars 1758
« Dès le 14 février les ennemis se mirent en mouvement sur trois colonnes. A peine le comte de Clermont est-il arrivé à Hanovre que Ferden est évacué, Hayx attaqué et emporté... Je suis forcé de me jeter dans Minden, en ayant les ordres
TROISIEME PERIODE lOQ
de Son Altesse Sérénissime. Le 2 du courant, la garnison de Nieuburg, de dix-huit cents hommes, forcée de capituler, y est conduite par l'ennemi. Le 5,1a place est investie par le général Oberg. On propose le même jour au marquis de Morangiès, lieutenant général, de se retirer avec les honneurs de la guerre ; il le refuse, ayant deux lettres de Son Altesse de tenir bon et qu'Elle marchera à son secours le plus diligemment possible. Le 7 la tranchée est ouverte, toute l'armée du prince Ferdinand nous investit et nous coupe toute retraite sur Hameln. Le 14 nous sommes forcés de capituler, manquant de poudre et de provisions.. . Le prince Ferdinand prend d'un coup de filet les régiments de Lyonnais, Salis suisse, les Gardes Lorraines, le régiment des grenadiers deSolard, Clermont et Conty cavalerie, un escadron du Mestre de camp de dragons, un régiment de troupes légères et un détachement d'artillerie ; le tout formant le fond de sept mille quatre cents hommes, réduit à trois mille et tant d'hommes; plus deux cents officiers, un lieutenant général, un maréchal de camp, quatre brigadiers, trois colonels et cinq
lieutenants-colonels
« Voilà, Monseigneur, les suites d'une fin de campagne malheureuse et d'un commencement encore plus malheureux. Nous avons été abandonnés, on n'a pu nous secourir... Le régiment d'Haynault est anéanti : il me reste encore un fond d'environ cent trente-cinq hommes, aux hôpitaux, éclopés, et aux équipages, avec onze officiers qui étaient tant en recrue qu'en France. Ce seront eux qui travailleront à rétablir le corps en hommes et en chevaux dans le quartier qu'il plaira à la cour de nous assigner...»
{Portefeuille du comte d'Argenson. Inédit.)
Mars 1758. — Si, en partant de la ville de Hanovre, M. le comte de Clermont eût voulu suivre mes conseils, passer par
IIO SECONDE PARTIE
Minden et replier ce poste pour se rendre à Hamein, M. de Morangiès, lieutenant général, n'eût pas été pris avec nombre de bataillons. M. le comte de Clermont , arrivé à Hameln, crut les pouvoir retirer en jetant un pont soutenu d'un corps commandé par M. d'Armentières. Nous fûmes maîtres de la communication, par conséquent de faire sortir nos troupes de Minden,pendant quatre jours; mais la cruelle inaction oij nous étions toujours à Hamein donna le temps aux ennemis d'investir ce corps et de le prendre prisonnier.
M. le comte de Clermont avait une espèce d'attaque, on le saignait ; dix-huit jours se passèrent sans prendre aucun parti ni précaution... On ne se réveilla d'une funeste léthargie que pour partir; alors on brisa, on brûla tout le parc d'artillerie, et on fit jeter poudre et boulets dans le Weser...
Nous avions encore une armée nombreuse, malgré la mortalité, et nous fuyions devant une poignée d'ennemis qui ne nous suivaient que de très-loin, n'osant se compromettre. Nous arrivâmes à Wesel après avoir perdu un pays immense. Il nous eût été très-facile de conserver le Weser et les places où nous voulions revenir au mois de juin. Malgré ce désir, on abandonna toutes les places , avec un fond de cent cinquante-sept mille hommes. Notre cavalerie surtout était encore admirable. Je revins en France au mois d'avril 1758, après avoir été témoin de tant de désastres, fruits de l'incapacité et de la négligence ; car jamais le nombre ni la valeur des ennemis n'ont justifié nos revers.
{Souvenirs du marquis de Valfons.)
— Il n'y a que peu de jours qu'on apprit par un courrier que M. le comte de Clermont avait été à toute extrémité, d'une esquinancie ; c'est une maladie à laquelle il est sujet, à ce que l'on dit, de temps en temps. En quatre heures de temps il a été
saigné trois fois du pied ; il a pris l'émétique et on lui a appliqué les vésicatoires.
{Mémoires du duc de Lupes.)
Mars 1758. — Du 25 mars. M. le comte de Clermont a fait passer le Weser à l'armée et la ramème à Paderborn.
Un détachement a rendu la ville de Minden aux Hanovriens. On dit que près de quatre mille hommes de nos troupes ont été faits prisonniers par la capitulation. Nous perdons du monde en détail.
M. le comte de Clermont a fait un exemple par rapport aux entrepreneurs des fourrages, qui depuis longtemps s'enrichissent par des friponneries de toute espèce, ainsi que tous les autres munitionnaires et régisseurs des fournitures pour les troupes. Un garde-magasin ou son commis a été condamné à être mis au carcan à la tête du camp, les jeudis et dimanches, pendant un très longtemps, et le sieur Millin de Grand-Maison, régisseur général, créature de M. le comte d'Argenson, ci-devant ministre, s'est enfui en Hollande ou en Prusse. En tout cas, cet exemple était bien nécessaire pour remettre un peu l'ordre dans toutes les entreprises des fournitures et des hôpitaux^ dont les abus étaient souvent de concert avec les officiers généraux; et il fallait un prince du sang pour mettre cet ordre (i).
{Journal de Barbier.)
Extrait d'une lettre écrite de Wesel : — « Je ne prévois pas que d'ici à longtemps nous soyons en état de marcher à l'ennemi ;
(i) Barbier écrit ceci au moment même où le maréchal de Richelieu venait de réaliser, dans ce commandement , les scandaleux bénéfices qui firent baptiser du nom de pavillon de Hanovre le pavillon neuf de son hôtel.
car le nombre de nos malades ne diminue point ; nos réparations ne sont pas toutes commencées et nos bataillons seront bien faibles, à moins que la cour ne prenne d'autres mesures pour les recruter. Quant à la cavalerie, elle se soutient mieux. Vous me demandez des nouvelles de la maraude. Souvenez-vous qu'il n'y en a jamais que peu ou point dans les cantonnements; elle n'est à craindre que dans les camps. Notre général est très-disposé à en faire des exemples terribles ; on le sait, il faut espérer que cette sévérité l'arrêtera
« On vient de défendre en campagne la vaisselle plate ; M. le comte de Clermont donne l'exemple, il renvoie la sienne et fait emplette d'étain. On travaille à d'autres règlements de police qui paraîtront dans peu. »
{Portefeuille du comte d'Argenson.)
BATAILLE DE .CREVELT
Juin 1758. — Extrait d'une lettre écrite de l'armée en date du 2^ juin: — « Hier, le prince Ferdinand nous attaqua sur trois têtes; notre infanterie a manifesté une valeur infinie. La bataille a été on ne peut plus vive de part et d'autre. Le Prince s'est montré partout. Nous avons fait une perte considérable. Les régiments de Roussillon, les Carabiniers, la Marine, etc., sont presque anéantis. M. de Gisors est blessé mortellement; on n'en a pas d'espérance. Nous sommes revenus sur nos derrières, à Nuys. Notre retraite a été faite en bon ordre, n
[Portefeuille du comte d'Argenson.)
— Le lundi 26 juin, il est arrivé un courrier à Versailles dans
l'après-midi La nouvelle s'est répandue le mardi matin
à Paris, par les lettres particulières écrites de l'armée, et y a jeté un peu de consternation. Le vendredi 23 , l'armée de M. le comte de Clermont et celle des Hanovriens étaient rangées en présence, séparées, dit-on, par un village nommé Crevelt et par un bois. Ce village avait été pris et repris alternativement par des détachements. Les Hanovriens, masqués par un bois, ont tourné et attaqué l'aile gauche de notre armée. Le combat a duré, dit-on, huit heures fort vivement. Nos meilleures troupes étaient à notre aile gauche : les Carabiniers, dont M. le comte de Gisors, fils de M. le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, est colonel, les Grenadiers royaux, le régiment de la Marine et cinq ou six autres bons régiments. Les ennemis ont eu le champ de bataille. Nous avons perdu trois ou quatre mille hommes. Les Carabiniers et autr^ de nos meilleures troupes ont été taillés en pièces; M. le comte de Gisors a été dangereusement blessé.... On est d'autant plus outré, à Paris, que l'armée de M. le comte de Clermont est de soixante-seize à quatre-vingt mille hommes de bonnes troupes, et que le prince Ferdinand de Brunswick, qui commande les Hanovriens, n'a pas quarante mille hommes... On compte que nous avons été surpris... On soupçonne même que nous avons été trahis par quelques officiers généraux, parmi lesquels il y a de la fermentation et bien des mécontents du gouvernement...
— Dans la Gazette de France du samedi i^r juillet, il y a la relation des dispositions de l'armée de M. le comte de Clermont sur le Rhin, ainsi que de l'armée des Hanovriens et des différents mouvements de l'une et de l'autre pendant plusieurs jours, sur les lieux deGueldres, de Crevelt, de Rhemsberg et autres. Le 23 les deux armées étaient rangées en bataille sur le ter-
rain ci-dessus, pour engager une action générale; mais les ennemis ont tourné pour attaquer l'aile gauche, où le combat a été très-vif. M. le comte de Clermont avait posté des corps de réserve pour les employer dans l'occasion, et il a envoyé chercher une réserve de grenadiers royaux et autres ; mais il est dit dans la Gazette que, par une fatalité inconcevable, les officiers chargés de faire avancer ces corps de réserve les avaient égarés sur le chemin, et que l'aile gauche n'ayant pas pu soutenir, parce que l'ennemi avait, dans un bois, des troupes fraîches qu'il avait fait avancer, M. le comte de Clermont avait fait battre la retraite,, qui s'est faite en bon ordre à Nuys (i) ; au surplus que les troupes de l'aile gauche avaient enfoncé trois fois l'ennemi, et que si nous avions fait une grande perte, celle de l'ennemi était encore plus considérable.
D'ailleurs il n'y a aucun détail de la perte que nous avons faite, ni des officiers tués. On dit qu'il y a cinquante officiers des carabiniers tués. On a aussi la nouvelle que M. le comte de Gisors est mort de sa blessure, lequel est regretté de tout le monde
Il faut convenir que voilà un événement bien extraordinaire, que, dans un petit terrain que nos troupes occupent, et sur le-
(i)On prétend que le comte de Clermont, arrivant en grande hâte à Nuys, demanda tout d'abord au bourgmestre s'il avait vu passer beaucoup de fuyards. — « Non, Monseigneur, vous êtes le premier, » aurait répondu le naïf magistrat. Il est probable que cette anecdote, plus jolie que nature, aura été forgée dans quelque groupe de nouvellistes.
Du reste, Rochambeau prête à l'infortuné général, démoralisé par sa défaite, une naïveté non moins splendide. On sait que le ministre lui avait adjoint officieusement M. de Mortagne, qui ne contribua pas peu au triste succès de la journée, en faisant changer, au dernier moment, l'ordre de bataille et en s'obstinant à considérer comme un engagement simulé l'attaque principale de l'ennemi. « M. le comte de Clermont— dit Rochambeau — en se désolant avec son neveu le prince de Condé, lui disait : « Ce n'était pas la peine au maréchal de Belle-Isle « de m'envoyer un tuteur, j'en aurais bien fait autant tout seul ! »
quel elles ont fait différents mouvements depuis le 7 et le 8 du
mois de juin, des officiers aient égaré un corps de réserve. Il y a quelque chose là-dessous qu'on n'entend pas bien...
L'on convient, dans tous les détails, que nos troupes ont fait des prodiges de valeur dans l'action du 23, que les ennemis ont perdu au moins autant de monde que nous, et même qu'ils étaient prêts de faire la retraite et de nous laisser le champ de bataille, dans la crainte des secours qui pouvaient arriver, lorsque M. le comte de Clermont a fait battre la retraite.
Au surplus, on tient généralement, dans Paris, de très-mauvais discours sur M. le comte de Clermont : qu'il était à table depuis longtemps lorsque l'affaire s'est engagée à l'aile gauche ; que M. le comte de Saint-Germain, lieutenant général, qui a donné de grandes preuves de valeur et de prudence, avait envoyé par deux fois avertir M. le comte de Clermont de ce qui se passait et lui demander du secours sans qu'il y ait eu égard. Les lettres des officiers sont remplies de ces détails, jusqu'à écrire que les choses auraient mieux été si nous n'avions pas tant bu. Les gazettes étrangères conviennent que si les secours du corps de réserve étaient venus, les Hanovriens auraient été défaits, et que ces secours se sont égarés en chemin. ^On ne saurait ôter de Tidée des politiques qu'il y a eu encore quelques cabales parmi les généraux... et qu'il y a plusieurs partis dans l'armée, par rapport au gouvernement.
[Journal de Barbier.)
Juillet 1758. — M. le comte de Clermont est de retour ici dès le 1 5 ou le 16. Il a été trouver le roi à sa maison de Saint-Hubert, oili il y avait un petit voyage de deux jours.
Il6 SECONDE PARTIE
Comme il n'y avait là qu'une douzaine de personnes, on n'a pas su positivement quelle a été la réception de la part du roi, et il est à présent dans sa maison de Berny. C'est M. de Contades, comme plus ancien lieutenant général, qui commande à présent l'armée sur le Rhin contre les Hanovriens, avec MM. de Chevert et de Saint-Germain, deux bons généraux.
{Journal de Barbier.)
— On trouvera dans mon journal que M. le comte de Clermont vit le roi dans son cabinet le 21 juillet 1758. Il en fut averti par un billet que le roi écrivit de sa main à M. le maréchal de Belle-Isle;il y était dit : « M. le comte viendra à huit heures avec M. le maréchal. » Le roi lui dit qu'il le trouvait maigri ; il lui parla de sa santé, de la ville de Cologne, de l'élection du pape ; enfin il fit la conversation avec lui pendant trois quarts d'heure comme à l'ordinaire. On dit que M. le comte de Clermont prétend n'avoir agi que sur des ordres.
{Mémoires du duc de Luynes.)