Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècle
L'histoire du Canada français est à peine connue en France; sauf la période de Louis XV, à laquelle nos tradidions scolaires accordent une phrase de regrets, appuyée d'une citation de Voltaire, on ignore ce que fut cette colonie de la Nouvelle-France, nôtre pendant plus de cent cinquante aus : elle fut active et vaillante, pourtant; sur son territoire, notre race s'est si bien implantée, qu'elle reste aujourd'hui, malgré les vicissitudes de la politique, la race d'avenir de l'Amérique du Nord.
Moins indifférents que leurs cousins d'Europe, les Canadiens français ont écrit leurs annales; le livre de François Garneau demeure, après quarante ans écoulés, le meilleur travail d'ensemble sur l'histoire canadienne. En anglais, la série des études de Parkman, mort tout récemment à Boston (1893), a obtenu un légitime succès; les volumes que cet historien consacre au xvn° siècle se composent surtout de brillants récits, habilement tirés des imprimés contemporains et des plus accessibles parmi les documents manuscrits; la grande connaissance qu'avait l'auteur du terrain d'action de ses personnages donne à ces livres la couleur et le meuve-
vm PRÉFACE
ment de véritables romans d'aventures. Quoique Parkman soit Bostonnais, et s'en souvienne toujours, il est généralement équitable pour les Frontenac, les Callières, les Vaudreuil et les Montcalm; ses ouvrages sont classiques de l'autre côté de l'Atlantique, et le méritent. — Si pourtant j'avais cru cette œuvre définitive, je ne me serais point avisé d'en reprendre le sujet, du moins en ce qui concerne le comte de Frontenac; mais Parkman n'a connu que par extraits ou sur rapports les archives coloniales de Paris, où sont rassemblées les pièces les plus importantes; il a dû, par suite, négliger des documents de valeur; on peut, sur plus d'un point, le corriger ou surtout le compléter. Il y avait donc mieux à faire que de traduire en français le volume intitulé Counl Frontenac and New France under Louis XIV.
Le comte de Frontenac est une très haute et noble figure : nous devons le placer, en France, au même rang que Dupleix, car, aussi bien que cet homme de génie, copié par les Anglais avant d'être compris de ses compatriotes, il a montré ces qualités d'audace loyale, d'entente des conditions locales et de séduction personnelle auprès des indigènes, qui sont éminemment celles des colonisateurs français. Sa tâche, dans la Nouvelle-France, était particulièrement délicate : pour transformer la mission qu'était à son arrivée le Canada en un pays du roi, oii fut établi le juste équilibre des pouvoirs religieux et civil, il fallait s'exposer à bien des jalousies et des controverses : Frontenac n'a pas reculé devant ces difficultés. Gouverneur une première fois, de 1672 à 1G82, il sut, sans grandes guerres, sans dépenses extraordinaires, développer et constituer fortement la Nouvelle-France entre ses voisins indigènes et les colonies anglaises, déjà fort peuplées, de la côte atlantique. Mais il avait alarmé des intérêts rivaux : très convaincu de l'utilité des missions religieuses pour propager l'influence de la France, il avait voulu