Douniol, II
lançait avant l'évoque une ordonnance contre les charivaris*; dans le différend sur la vente des boissons spiritueuses, loin de chercher à concilier les opinions du gouverneur et de l'évêque, il avivait le conflit par ses rapports à la Cour ; au Conseil Souverain, Frontenac le trouvait sans cesse en face de lui, qu'il s'agit du titre et des fonctions de président, des relations du Conseil avec la prévôté, de la nomination du procureur général; tous les jours, dans les moindres détails de l'administration, cette hostilité systématique s'affirmait". Et Duchesneau, dans sa correspondance officielle, ne perdait pas une occasion de desservir auprès du ministre le gouverneur son chef.
La mésintelligence des administrateurs avait divisé en deux camps toute la société canadienne, tous ceux du moins que leur situation personnelle mettait en rapports avec les fonctionnaires du roi : Frontenac avait autour de lui quelques fidèles, son secrétaire Le Chasseur, ses officiers, ses gardes. Duchesneau recrutait ses partisans dans le Conseil; tous deux s'accusaient mutuellement de traiter contrairement aux ordonnances et d'entraver, pour protéger leurs complices, l'action des tribunaux. Duchesneau prétendait que, pendant les différends de Frontenac avec le Conseil, il avait accommodé presque tous les procès à la satisfaction générale, mais le gouverneur n'en déclarait pas moins que ses amis ne pouvaient obtenir justice, ni de l'intendant, ni du ConseiP; deux coteries, aussi bruyantes l'une que l'autre, se partageaient la population, et les documents nous autorisent à nous représenter dans les rues de Québec des rixes continuelles; de part et d'autre, on s'excitait, on s'injuriait; un incident, entre quelques autres, donnera l'idée de l'état d'esprit qui régnait alors dans la ville.
L'un des fils de Duchesneau, jeune homme de dix-sept ans, montait un jour la côte de la citadelle, en compagnie d'un nommé Vautier, valet de son père, lorsque tous deux furent croisés par un ami de Frontenac, Boisseau et un garde du gouverneur*; cette
1. Voir Colbert à Duchesneau. 13 mai 1678. Clément, IIP. ti33. — Cf. Ma?idements..., I. 114.
2. Voir, pour concessions de terre, Ar. col., C G. Can., IV, 145 ; pour remboursement à Frontenac de sommes avancées, id.,\, 10, 62.
3. Frontenac au ministre, 9 oct. 1619; 2 nov. 1681. — Duchesneau au ministre, nov. 1681. Ar. col.. C. G. Can., V, 5, 5o, 269 et 295.
4. Voir sur cet épisode un long mémoire de l'évêque de Québec au.x Ar. col., M. S. M., Mém., 78 ss.
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simple rencontre suffit; on échangea des grossièretés, probablement des coups, et le fils Duchesneau mit le comble à la colère de ses adversaires en chantant quelques couplets contre Frontenac. L'intendant, informé, voulut prévenir l'orage : il dépécha son fils, toujours suivi de Vautier, pour faire des excuses au gouverneur; au château, tandis que le jeune étourdi recevait dans le cabinet de Frontenac une verte réprimande, Vautier et Boisseau s'expliriuèrent dans la salle des gardes, à coups de poing. Frontenac eut le tort d'exiger de nouvelles satisfactions; malgré l'évêque, dont l'intervention pacifique eût mérité meilleur succès, le jeune Duchesneau, fait prisonnier par le major de la place, paya son incartade d'un mois de retraite au château Saint- Louis. — On le voit, la rivalité des deux administrateurs était un danger véritable pour la colonie, dont elle retardait le développement. La Barre, successeur de Frontenac, parlait dans sa première lettre au ministre des « schismes que la division entre M, de Frontenac et M. Duchesneau avaient fait naître », mais il ajoute, et l'aveu sous sa plume prend une valeur particulière, que « ce dernier a été bien plus loin que le premier, et en choses bien plus essentielles » '.
La Cour avait été informée de bonne heure des divisions qui troublaient la Nouvelle-France : en 1677, d'après l'abbé Dudouyt % Frontenac envoyait des plaintes contre l'évêque, l'intendant, et le clergé; malgré ses relations, le grand vicaire n'avait pu prendre connaissance de ces mémoires, mais il dénonçait, comme complices à Paris du gouverneur général, M™" de Frontenac, Le Barrois qui avait été son secrétaire, et un sieur Aubin; il avait même affirmé à son protecteur, Bellinzani, que Frontenac faisait passer des gens exprès en France « pour faire du bruit » contre Ms' Laval et Duchesneau. De son côté, l'abbé d'Urfé, qui n'avait pas oublié les incidents de 1674, travaillait au rappel du gouverneur. En 1681, Frontenac perdit le plus constant de ses protecteurs : Golbert, fatigué d'un ministère de vingt ans, qui n'était plus, pour lui aussi, qu'une lutte sans trêve, avait remis à son
1. La Barre à Seignelay, 12 nov. 1682. Ar. col., C. G. Can., VI,o9.— Parkmaa {Count Frontenac, 67) date à tort cette lettre de 1683. Le ms. original ne porte pas de date, mais l'extrait rédigé pour le ministre (p. 72) répare cette omission.