‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 166 sur 378 · Id., ici · texte numérisé non relu

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à Frontenac, qui le reçut au commandement du fort, par lettre du 12 octobre 1675; il acquitta, comme il s'y était engagé, les premiers frais qui montaient à dix mille livres, et reçut un certificat signé de l'intendant Duchesneau; puis, le Conseil ayant enregistré ses lettres patentes, il prêta serment entre les mains du gouverneur général. — 11 semble que La Salle se soit attaché, aussi, à désintéresser Bazire et Lebert, qui avaient été ses concurrents pour la concession du fort; tous deux touchèrent douze mille trois cents livres pour diverses fournitures au fort ou à la garnison; à partir de ce moment, ils paraissent tout à fait étrangers à lentreprise de La Salle ; ils compteront même bientôt parmi ses ennemis; c'est sans doute que, le fort Frontenac prenant avec le temps une valeur plus grande, ils regrettèrent d'avoir consenti trop tôt au simple remboursement de leurs avances, même en y joignant le bénéfice que La Salle ne dut point leur marchander sur leurs fournitures.

Le nouveau gouverneur du fort Frontenac avait profité de son voyage en France pour associer des parents et des amis à son entreprise : son beau-frère Nicolas Crevel, greffier de Rouen, lui avait confié plus de mille livres, en argent ou en marchandises; sa famille « persuadée de sa sagesse et de son grand courage », lui donna volontiers les secours dont il avait besoin. La Salle fut alors en état, dès la première année de son séjour, de dépenser pour le fort Frontenac plus de quarante mille livres *. On n'avait élevé d'abord qu'un fortin entouré de pieux; il transforma cette installation provisoire, et le nouveau fort, s'il faut en croire labbé Cavelier, frère du commandant, fut dès 1677 un ouvrage considérable, avec cinq bastions réguliers en pierres de taille.

Il est évident que les amis de France et les marchands du Canada qui avaient commandité La Salle considéraient surtout le fort Frontenac comme un établissement de commerce, où les relations avec les sauvages permettraient de réaliser rapidement de grands profits. Frontenac estimait plutôt la valeur politique de cette position, d'où l'on observait aisément les courses des Iroquois vers les Outaouais, où Ton était maître d'arrêter ou du moins de surveiller les rapports de ces derniers avec les Européens de la côte. Il n'est pas sûr que La Salle s'inspirât des mêmes

i. Margry, I, 280, 291-296.

idées que les négociants dont il tenait sa petite fortune, ni que le gouverneur général lui-même. Son plan restait de trouver un chemin vers l'ouest, soit vers la Chine, soit vers le Mississipi, dont le voyage de Jolliet avait démontré le voisinage; comme l'a très judicieusement noté Garneau \ il espérait couvrir par les bénéfices du commerce les frais de ses explorations ; commandant du fort Frontenac, La Salle se juge dans une situation provisoire, comme lorsque naguère, après ses premiers échecs, il chassait avec les Iroquois pour refaire ses ressources ; les circonstances lui ont livré le moyen d'agir selon ses goûts, en servant les intérêts des marchands qui ont foi dans ses talents; il demeure, au milieu de ce trafic où d'autres eussent poursuivi seulement une prompte fortune, le découvreur anxieux du nouveau, impatient des délais que la prudence lui impose, désintéressé jusqu'à la maladresse, et bien différent, dans son attitude de chercheur opiniâtre et pensif, du conquistador rapace de l'Amérique espagnole, ou de l'aventureux coureur de bois du Canada français.

Son entourage le regarde comme captif d'une idée qui le domine -, se lançant à l'étourdie, sans avoir bien mesuré les obstacles contre lesquels sa passion l'entraîne; dans la société si tumultueuse et bruyante qui est alors celle du Canada français, La Salle nous apparaît silencieux, triste, brutal parfois comme les voyants, mais animé toujours de cette conviction robuste qui préserve des plus légitimes découragements. Par sa persévérance, par sa volonté froidement inflexible, par l'humeur farouche de son caractère et son goût de la solitude, comme s'il eût craint de ne trouver personne pour le comprendre, La Salle mérite dans l'histoire de la Nouvelle-France, une place particulière ^; quoique

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