‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 193 sur 378 · Reproduite dans Winsor, llist. of America, IV · texte numérisé non relu

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la ligne de partage entre les eaux tributaires de l'Océan Glacial et celles qui vont au golfe du Mexique; et c'est une raison de plus de comprendre pourquoi La Salle, dés qu'il apprit les explorations de du Lhut, proteste contre ce qui lui semblait un empiétement. Au mois de septembre, du Lhut réunit au fond du lac Supérieur, peut-être à l'endroit même où s'élève de nos jours une ville portant son nom, une grande assemblée de sauvages de toutes les nations voisines; il publia la paix conclue partout avec les Nadouesioux, et, pour la cimenter, fit célébrer des mariages mixtes, de peuple à peuple, « ce qu'il ne put exécuter sans beaucoup de dépenses » ; durant l'hiver, il présida, dans les bois, différentes réunions partielles, s'attachant à répandre partout le bon renom de la France, et à décider les indigènes à descendre sur Montréal; les « Anglais et Flamands » avaient, paraît-il, répandu jusque dans ces régions lointaines le bruit que la peste avait éclaté dans les habitations françaises et s'étendait même parmi les populations du lac Nipissing, dont on traversait le territoire pour arriver au Canada; du Lhut multiplia les discours et les présents pour détruire l'elTet de cette manœuvre. Dans l'été de 1680, il atteignait le haut Mississipi; c'est là qu'il apprit, non sans un vif étonnement, la captivité du P. Hennepin et de deux autres Français, « volés et menés en esclaves, pendant plus de trois cents lieues, par les Nadouesioux eux-mêmes ». Il s'empressa pour rejoindre et délivrer les prisonniers; il fît honte aux sauvages des mauvais traitements infligés au Père, alors qu'ils lui avaient promis de bien recevoir tous les Français; puis, avec les trois compagnons de La Salle, ainsi sauvés par son intervention, il revint pour l'hiver au Saut-Sainte-Marie. Sans doute, en présence des dispositions trop peu sûres des indigènes, il n'avait pas voulu pousser plus loin son voyage, et pourtant, il se croyait assez rapproché « de la mer de l'ouest-nord-ouest, qui est celle que l'on croit être la mer Vermeille » ; des sauvages, venus de cette région, avaient rapporté du sel, disant qu'ils étaient allés jusqu'à vingt jours « d'un grand lac, dont l'eau n'est pas bonne à boire « ; il s'agit certainement, non de la mer Vermeille, mais des steppes du grand lac Salé; malgré l'erreur de du Lhut, ce détail mérite d'être noté, car il montre comment l'explorateur n'avait point perdu de vue son idée primitive, et s'inquiétait toujours de chercher de nouvelles communications autour de la

colonie française. C'est un découvreur, au même titre que La Salle.

11 n'est pas utile de discuter ici les assertions du P. Hennepin, qui prétend avoir sauvé du Lhut, tandis que c'est du Lhut au contraire qui profita de son influence sur les Nadouesioux pour (jbtenir la liberté du Récollet et de ses deux compagnons; les mensonges du P. Hennepin ont été suffisamment établis par Parkman et M. Harrisse '. Le droit de premier occupant du pays des Nadouesioux appartenait certainement à du Lhut; aussi les plaintes de La Salle contre celui qui était ainsi devenu son concurrent sont-elles fondées plutôt sur une rancune excusable que sur de légitimes raisons; elles sont exprimées surtout dans la lettre du 22 août 1682 * : du Lhut, « pour couvrir sa désertion », s'était donné aux sauvages comme un agent de Frontenac, tandis que le gouverneur avait envoyé dans ces pays un sieur Raudin, mort depuis; il affectait de déclarer son mépris pour les ordonnances, se moquait ouvertement du grand prévôt, et ne craignait pas d'insulter à Montréal, <( où il était redescendu aussi hautement qu'il en était parti », les commissaires du Conseil et le procureur général d'Auteuil. A son retour à Québec, il aurait même été emprisonné par ordre du gouverneur général, « sur des incidents que M. l'intendant a fait naître ». Et La Salle proteste que, si on accorde à du Lhut les concessions qu'il demande, on ruine sa propre découverte, que d'ailleurs les pays contestés sont sans valeur, parce que les rivières n'y sont pas navigables.

Ces affirmations de La Salle sont au moins téméraires; le voyage même de son rival a prouvé que plusieurs cours d'eau de cette région sont navigables : c'est en canot que du Lhut est venu rejoindre le P. Hennepin. Quant à l'accusation de traiter malgré les ordonnances, on doit croire que du Lhut la méritait; quoiqu'il témoigne dans son mémoire à Seignelay de son respect pour les prescriptions royales, il est clair qu'il n'aurait pu vivre deux ans

1. Parkman, Discovery of the Great Wesl, 228. — Harrisse, op. cit., 145 et 116. — La Salle lui-même a peu de confiance dans le P. Hennepin, dont « le caractère est d'exagérer toute chose » et qui « parle plus conformément à ce qu'il veut qu'à ce qu'il sait » (Lettre de La Salle. Margry, II, 259, 200).

2. Margry, II, 251 ss. — Cette lettre, tout entière autographe, est datée du fort Frontenac; cependant, une autre {Id.. ici., 310), datée de Michillimackinac, 5 octobre, dit que La Salle « retenu par une maladie dangereuse dont il a été travaillé au retour plus de quatre mois, a été empêché de se rendre au fort Frontenac •• Est-ce une erreur du premier manuscrit?

et demi parmi les sauvages, ni surtout nouer avec eux des relations durables, s'il n'avait eu quelques marchandises à leur offrir, si même, de temps en temps, il n'avait eu la faculté de renouveler ses provisions dans le bas Canada; il écrivait à Frontenac combien il était gêné par les rigueurs des ordonnances, et le priait, dans l'intérêt de son œuvre, d'y apporter quelques tempéraments *. Le gouverneur déféra sans doute à ce désir et c'est ce qui donna carrière aux médisances de l'intendant. La Salle lui-même en parlant de la mission de Raudin — peut-être le même qui avait tracé* le plan du fort Frontenac % — en ajoutant que le gouverneur envoyait aux indigènes du lac Supérieur des ordres réitérés de faire la paix, avoue l'importance des pays découverts par du Lhut; tout nous autorise donc à supposer que ce dernier fut comme La Salle un agent politique du gouverneur général; à lui reviendrait l'honneur d'avoir établi une sorte de protectorat français sur les peuples riverains du lac Supérieur et du haut Mississipi, comme à La Salle celui d'avoir fondé les premiers postes français du pays des Illinois. On pourrait objecter l'incarcération de du Lhut au château Saint-Louis, attribuée par La Salle aux ordres de Frontenac. Mais, si l'on rapproche ce que dit La Salle des <( incidents que fit naître l'intendant » à propos de cet emprisonnement des derniers mots du mémoire à Seignelay, où du Lhut se plaint de Duchesneau, sans ajouter quoi que ce soit contre Frontenac, on sera conduit à penser que l'explorateur fut victime non du gouverneur, mais de l'intendant; on en trouve une preuve meilleure encore dans les extraits de la correspondance de Frontenac pour 1681 : le gouverneur déclare qu'il a dû protéger du Lhut, le faire garder chez lui pour empêcher qu'il ne fût pris par l'intendant; que celui-ci n'a pas voulu l'interroger en sa présence, et qu'il s'est alors résolu à le faire passer en France ^ II est donc certain que la détention de du Lhut fut de pure forme et qu'il bénéficia de l'amnistie royale publiée dès le 11 août 1681 à Québec; il partit pour la France par les vaisseaux de l'année.

Les mémoires que publie Margry * furent présentés par l'explorateur à Seignelay; l'on peut conclure du texte même de ces

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