DÉCOURAGEMENT DU GOUVERNEUR ET DÉTRESSE DU CANADA
Forces de la Nouvelle-France et des Iroquois en 1687. — La guerre est préparée avec grand soin par Denonville. Concours docile des commandants du haut pays, Perrot, La Durantaye, Tonty, La Forest, du Lhut. L'armée du bas Canada. Concentration générale dans le lac Ontario. Le gouverneur ne découvre ses intentions qu'au dernier moment. Des chefs iroquois sont pris en trahison par l'intendant Champigny au fort Frontenac. — La campagne; débarquement au sud du lac Ontario. Embuscade iroquoise; succès des Français; sac des villages tsonnontouans. Denonville va fonder tin poste à Niagara. — Résultats médiocres de l'expédition : misère des Canadiens; inquiétudes de nos alliés indigènes. — Denonville projette une expédition ultérieure, car l'hostilité des Iroquois n'a pas cessé. Partis dans l'hiver de 1687-1688; Dongan soutient les Iroquois contre les Français. Le « sieur de la Grande-Gueule » à Québec en 1688: paix précaire signée le 15 juin. — Découragement du gouverneur; évacuation de Niagara et de Détroit. La révolution d'Angleterre rompt les négociations engagées en Europe. Désaffection de nos alliés de l'Ouest. Politique artificieuse du chef huron le Rat. Calme trompeur des Iroquois pendant l'hiver de 1688-1689. Invasion de l'île de Montréal et massacre de la Chine, 5 août 1689. Denonville fait évacuer le fort Frontenac. — L'œuvre de Frontenac anéantie. Rappel de Denonville (1689).
Denonville était venu au Canada pour venger la colonie de la campagne et du traité qui avaient si malheureusement marqué le gouvernement de La Barre; il donna, dès les premières semaines de son séjour, tous ses soins à préparer cette revanche. Il s'était enquis d'abord de la puissance vraie des Iroquois. « S'ils sont redoutables, pense-t-il, c'est qu'ils s'arment facilement chez les
Anglais et qu'ils rajeunissent constamment leurs troupes en y incorporant des jeunes gens, enlevés en bas âge parmi les nations voisines et spécialement entraînés pour la guerre; d'eux-mêmes, ils ne peuvent pas grand'chose, car les excès d'eau-de-vie font beaucoup de ravages dans leurs tribus, mais, renforcés et armés par des secours étrangers, ils disposent régulièrement de deux mille bons soldats, féroces autant que rusés dans la guerre de partisans *. » L'échec de La Barre était dû au manque de méthode de ce gouverneur; la guerre avait été déclarée sans que l'on sût exactement ce que l'on voulait faire ; on n'avait pas fixé d'une manière assez précise la tâche des commandants du haut pays, chargés d'amener les auxiliaires. Denonville prit garde de ne point retomber dans la même erreur, et ses préparatifs furent menés avec tant de prudence et de discrétion que beaucoup de Canadiens ne croyaient pas que la guerre fût son but unique, ni qu'il armât tous les postes pour prendre plus sûrement l'offensive ensuite; lui-même, dans ses premières lettres à du Lhut et à La Durantaye, chefs des postes des Outaouais, recommandait que l'on fût toujours prêt à la guerre, mais qu'on laissât les Iroquois la commencer ^
Avec les troupes qu'il avait amenées de France, le gouverneur général possédait, à la fin de 1685, huit cents soldats environ; comme les levées avaient été faites avec un soin particulier, les hommes qui avaient échappé à la contagion du scorbut pendant la traversée formaient, après quelques jours de repos, un bon régiment. Presque tous les Canadiens étaient armés et constituaient, en cas de guerre, une milice excellente, rompue aux conditions particulières du pays et du climat. Denonville avait reçu pour eux des munitions et des fusils; le roi lui avait aussi remis des fonds; il avait donc toutes les ressources nécessaires pour donner à la Nouvelle-France une valeur militaire qui lui avait jusque-là manqué; La Barre, aussi piètre officier que médiocre administrateur, n'avait rien fait dans cette voie, quoiqu'il fût assez bien muni déjà pour commencer cette œuvre. Denonville sut ne point l'imiter ^.
Il était entré en relations immédiates avec tous les chefs de
1. Denonville à la Cour, nov. 1685. Ar. col., C. G. Can., VII, 180.