‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 263 sur 378 · Acte du 31 juillet 1687. Id., id · texte numérisé non relu

Acte du 31 juillet 1687. Id., id

4. Lettre de Denonville, 25 août 1687. — La Hontan, I, 101, 189. — Perrot, loc. cit.

postes. Pourtant rien n'est achevé; les Tsonnontouans, un instant dispersés, vont revenir dans leur pays et relever leurs villages; leurs attaques contre nos alliés ou même les habitants français du district de Montréal reprendront dès l'automne, et le concours des Anglais de New- York leur reste assuré. Denonville le disait lui-même, dans sa lettre du 25 août, lorsque, de retour à Montréal, il envoyait à la Cour le récit de l'expédition; il s'excusait de n'avoir pu mieux faire ; mais les Anglais avaient reçu et ravitaillé les Iroquois fugitifs ; tant que nous aurions de tels voisins, un succès décisif n'était pas possible; « il vaudrait mieux leur faire la guerre qu'aux Iroquois. » Louis XIV, loin de le comprendre, négociait le second traité de neutralité, tandis qu'il envoyait au gouverneur de Québec des instructions pacifiques ; ce n'était pas le moyen de ruiner les Iroquois.

La guerre avait coûté fort cher, et, presque tous les habitants adultes de la colonie s'y étant trouvés employés, les travaux de l'agriculture et le commerce en avaient beaucoup souffert; pendant l'hiver de 1687-88, la misère, aggravée par les pillages des bandes iroquoises, fut très grande; beaucoup d'habitants mendiaient dans les rues de Québec, et l'intendant, pour éviter des frais inutiles par l'entretien de faux nécessiteux, fit constituer dans toutes les paroisses des bureaux de bienfaisance, en faveur desquels des dames allaient quêter à domicile, « tous les deux mois, sans trop presser personne », et qui s'informaient avec soin des véritables infortunes à secourir; la mendicité n'était autorisée que par billets individuels et à titre d'exception ^ Malgré cette création, les plaintes étaient générales lorsque dans l'été de 1688 l'évêque Saint-Vallier revint en son diocèse ; il ne put se défendre de déclarer en chaire que la colonie portait le châtiment divin de sa piété trop tiède, puis, comme il avait rédigé en France un volume d'édification où il disait, sur la foi de ses premières observations, combien la religion était honorée par les Canadiens, il dut, pour éviter une contradiction trop éclatante, garder sous clef les deux cents exemplaires qu'il avait apportés*.

Les commandants du haut pays étaient retournés dans leurs territoires avant la fin de l'été de 1687 ; Denonville en profita pour

i. Jug. du G. S., III, 219 (avril 1688).

2. Mém. daté de Québec, 30 oct. 1688. Ar. col., C. G. Can., X, 86. — Cf. La Honlan, 1, 133.

envoyer aux Nadouesioux une ambassade de quarante coureurs sous la direction de du Lhut et celui-ci fut assez heureux pour empêcher une guerre entre les Outagamis et Sauteurs et les Nadouesioux. Perrot, de retour dans ses établissements de la baie des Puants, trouva l'un de ses forts récemment pillé, mais les chefs des environs vinrent lui présenter des excuses et désavouer celui d'entre eux qui avait commis cette violence. La paix fut renouvelée par l'intermédiaire des Français entre toutes les nations indigènes du haut Mississipi, mais, pendant l'été de 1688, Nicolas Perrot fat appelé à Montréal par le gouverneur, et les négociations restèrent trop sommaires, La Durantaye, à Michillimackinac, était fort en peine de rompre les intrigues des Hurons et des Outaouais, qui n'avaient pas pris parti franchement dans la campagne précédente, et se rapprochaient, selon l'inspiration du moment, soit des Français, soit des Tsonnontouans; les derniers toutefois paraissaient plus fidèles et l'on pouvait, par une diplomatie vigilante, paralyser les uns par les autres; un nouveau fort, affecté spécialement aux Outaouais, venait d'être construit.

La Hontan, avec quelques hommes, avait été désigné pour tenir garnison à Détroit pendant l'hiver; de là, ses soldats « allaient traiter du tabac contre du blé d'Inde »; au printemps de 1688, il quitta ce poste pour Michillimackinac ; partout sur sa route, il note que la campagne contre les Tsonnontouans n'a pas mis fin aux hostilités, ni satisfait nos alliés. Tonty, revenu de Niagara, trouva la situation compromise au fort Saint-Louis des Illinois; plusieurs des hommes qu'il y avait laissés étaient partis en emportant des marchandises; il n'avait toujours point de nouvelles de La Salle et s'apprêtait à descendre encore, pour en chercher, jusqu'au golfe du Mexique. Mais Denonville, peu rassuré sur la tranquillité des indigènes des Lacs, n'était pas disposé à se priver ainsi d'un homme dont la bravoure et l'autorité sur les IlUnois faisaient un auxiliaire trop précieux. Au nord, La Tourette, frère de du Lhut, continuait ses efforts pour détourner les sauvages des établissements anglais de la baie d'Hudson, tandis que d'Iberville passait en revue les nouveaux postes français de la baie, afin d'aller rendre compte au ministre. En Acadie, malgré Menneval, les Anglais de Boston encouragés par nombre d'habitants ne cessaient pas de faire la pèche et le commerce.

En somme, l'effort considérable que le gouverneur avait imposé

à la colonie tout entière n'avait point donné ce qu'il espérait : aucun poste nouveau n'était fondé, puisque iSiagara existait déjà l'année précédente; de plus grandes forces, des frais plus lourds étaient nécessaires pour garantir les postes anciens contre les attaques des Iroquois, pillés mais non vaincus ; les Anglais n'avaient pas renoncé à leurs prétentions et, de leur côté, le danger restait le même; en revenant du fort Frontenac, Denonville dut former à Montréal, « en tête de l'île », une compagnie de cent vingt Canadiens, que commandèrent, sous Vaudreuil, quatre notables habitants; il demandait au roi un renfort de huit cents hommes. « Pour bien défendre la colonie, dit-il au ministre, il ne faut pas que vous vous mettiez à demi; aujourd'hui, nous avons soixante-dix lieues de chaque côté du fleuve à soutenir '. »

La guerre de 1687 avait été une erreur; elle entraîna Denonville en des erreurs nouvelles; son intention personnelle, souvent exprimée dans les mémoires qu'il envoie à la Cour, est de préparer avec de grandes forces une expédition ultérieure; mais sa conduite à l'égard des Iroquois comme des sauvages alliés laisse supposer qu'il désire la paix; de là des indécisions, une incertitude de direction très défavorables à la sûreté de nos relations avec les indigènes; les Outaouais auxiliaires n'oubliaient pas que Denonville leur avait défendu, le soir de l'embuscade, de poursuivre à fond les Tsonnontouans débandés; ils en auraient volontiers conclu qu'Onontio les abandonnerait, un jour ou l'autre, aux Iroquois. De plus, Denonville ayant constaté le peu de résultats d'une expédition qui comptait plus de deux mille hommes, s'imagina que, pour réussir une seconde fois, il lui fallait une armée bien plus nombreuse; il traitait la question en militaire, qui ne voit de solution que la lutte et ne s'avisait pas que, dans les conditions où se trouvait placée la colonie française parmi les indigènes, la guerre devait nourrir la guerre.

Au mois d'août 1687, il déclarait déjà vouloir reprendre les hostilités l'année suivante; mais, ajoutait-il, on y décidera difficilement les sauvages alliés, dont les fatigues ont été, cette année, beaucoup plus grandes que les profits; les habitants eux-mêmes ne sont pas fort bien disposés; c'est du roi que doivent venir tous

1. Lettres de Denonville, 23 août, 27 oct., 7 nov. 1GS7. Ar. col., M. S. M., Mém. 228, 233, et G. G. Can., IX, 177. — Nicolas Perrot, ch. XXIV. — La Hontan, Lettres Xlll à XV. — La Potlierie, II, 211 ss.

les secours; et les administrateurs évaluaient à près de cent trente mille livres le total des frais à faire pour approvisionnements, bateaux, transports d'hommes et de munitions; dans les six premiers mois de 1688, ils dépensaient, pour soutenir les divers postes contre les insultes des Iroquois, plus de soixante-cinq mille livres * ! Denonville, en août 1688, ne dissimulait pas ce qu'il en coûterait pour réduire les Iroquois d'après ses plans : « Il faut voir si le roi est dans la résolution de prendre de loin des mesures pour être en état dans quelques années de tomber tout d'un coup, par plusieurs endroits, sur tous les villages iroquois, ce qui se peut faire en ramassant les blés pour la subsistance de trois ou quatre mille hommes pendant deux ans, et outre cela, préparant les magasins pour la construction prompte de quatre à cinq cents bateaux avec toutes les choses nécessaires pour une telle entreprise *. » Si le Canada ne pouvait vivre qu'à ce prix, la Cour n'avait qu'à l'abandonner, car, en 1688 moins que les années précédentes, elle était à même de lui envoyer des secours : la Révolution d'Angleterre était proche, et Louis XIV ne discerna pas qu'au lieu d'employer sa flotte sur les côtes d'Irlande pour Jacques II déchu, il valait mieux envoyer une escadre pour enlever New-York et couper court par l'éviction des Anglais à l'hostilité des Iroquois. Heureusement pour la Nouvelle- France, la politique de Denonville n'était point la seule possible : lorsque deux années d'épreuves en auront condamné les procédés, Frontenac reviendra pour appliquer avec succès d'autres principes, ceux de son premier gouvernement : à défaut de troupes et d'argent, comme plus tard Vendôme à son petit-fîls Philippe V, roi d'Espagne, Louis XIV enverra pour sauver le Canada Frontenac, dont la présence vaut une armée.

Les premiers mois qui suivirent la campagne aux Tsonnontouans furent particulièrement pénibles : pour se venger des pillages qu'ils n'avaient pu empêcher, les Iroquois lançaient de tous côtés des bandes de guerriers, vagabonds insaisissables, qui ne s'attaquaient pas en général aux postes, mais aux groupes isolés de traitants ou de cultivateurs, et qui venaient à quelques lieues de l'île de Montréal brûler des fermes ou enlever des habi-

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