Lettre du 4 avril 1689. Ar. col., C. G. Can., X
à ces guerriers féroces, et dés que l'expédition de Denonville s'était annoncée comme une simple démonstration militaire qui laisserait les Tsonnontouans appauvris mais non détruits, plusieurs défections avaient eu lieu; les Hurons de Michillimackinac avaient fait savoir aux Troquois qu'ils ne marchaient que forcés par les Français, et, quand l'évacuation de Niagara ne nous permit plus de surveiller les courses des indigènes, des relations actives s'établirent entre les Hurons et les Iroquois; le très artificieux inspirateur des négociations était un chef huron, Kondiaronk, dit le Rat, Quel était au juste son but? Sans doute d'empêcher la paix, et de faire réduire les Iroquois par les Français pour les remplacer ensuite, avec ses Hurons, comme intermédiaires entre Montréal et le haut pays.
Une concession nouvelle de Denonville fournit au Rat l'occasion d'agir : le gouverneur, sur le désir hautement exprimé de la Grande-Gueule, avait demandé à la Cour de renvoyer les prisonniers iroquois détenus aux galères, et de nouvelles conférences pour une paix définitive devaient avoir lieu, dans le courant de l'automne, à Montréal. Comme les députés iroquois qui s'y rendaient venaient de passer au fort Frontenac, ils furent attaqués à l'improviste par un parti de Hurons de Michillimackinac, que commandait le Rat. Celui-ci leur dit qu'il avait ordre du gouverneur général de faire la guerre aux Cinq-Nations, qu'il était fort peiné d'avoir, par une méprise qu'il regrettait, mais dont il n'était pas coupable, attaqué des parlementaires et, pour prouver sa sincérité, renvoya tous les Iroquois que ses hommes avaient pris, à la réserve d'un seul. Ce dernier fut amené à Michillimackinac où le Rat le donna pour un prisonnier de guerre, capturé dans une chaude rencontre : La Durantaye le fît aussitôt fusiller, lui épargnant ainsi les supplices que les sauvages alliés lui auraient certainement infligés. Le Rat alors prévint les Iroquois de ce supplice, bien sûr d'avoir tué la paix, comme il le disait * ; car, de sa conduite trop habile, il résultait la preuve apparente, pour nos alliés que nous restions en guerre avec les Iroquois, pour ceux-ci que les négociations auxquelles on les engageait cachaient un piège. En vérité, ces incidents démontrent, ou bien que les com-
1. Le texte le plus clair sur ces événements assez embrouillés est celui de La Honlan, lettres XV et XVIL — Cf. Charlevoix, I, 533 ss.
munications entre Montréal et La Durantaye étaient coupées, ce qui était possible depuis l'abandon des postes intermédiaires, ou bien que Denonville avait négligé d'avertir de ses projets pacifiques les commandants du haut pays; dans tous les cas, la responsabilité du gouverneur général est ici gravement engagée. Inutile d'ajouter que les pourparlers entamés furent rompus.
Fort de ce premier succès, le Rat tenta, l'année suivante, d'attirer les Iroquois contre les Outaouais; il avait projeté d'organiser à Michillimackinac une grande assemblée, où l'on traiterait de la paix entre tribus indigènes comme on avait pensé le faire à Montréal, entre Iroquois et Français; à la faveur de cette réunion, il devait s'introduire avec des hommes à lui dans le fort des Outaouais, les Iroquois feindraient de l'attaquer, lui de se défendre d'accord avec les assiégés, puis il se rendrait, et l'expulsion des Français de Michillimackinac et du Saut était la conséquence probable d'un succès. Ce complot fut heureusement découvert : un chef allié en apprit le secret d'un Agnier, son hôte; la nouvelle en arriva d'abord à Perrot, puis, par lui, aux Pères et aux officiers; le Rat dut abandonner un plan qui ne pouvait réussir que par surprise. Mais son audace même indique en quel discrédit les Français étaient tombés parmi les nations des Lacs K
Pendant l'hiver de 1688-1689, les Iroquois restèrent tranquilles; Denonville se laissait aller à l'illusion qu'ils voulaient la paix; La Potherie, dont l'inintelligence éclate ici comme en tant d'autres passages de son livre, assure que jamais la colonie n'avait été si prospère : on recherchait l'alliance des Français, les Iroquois étaient humiliés, « les Anglais même, touchés du désastre de leurs amis, imploraient en quelque façon les bonnes grâces de celui qui les avait châtiés; rien n'était donc plus glorieux à M. le marquis de Denonville, lorsque le Canada se trouva pour ainsi dire tout à coup la proie de ses ennemis »; mais, ajoute l'indulgent auteur, « ce sont des disgrâces qui ne doivent pas donner la moindre atteinte à la gloire d'un général ^ ». Denonville disposait pourtant de ressources considérables : un état des dépenses pour 1688 •■ donne pour la Nouvelle-France et les colo-
i. Nicolas Perrot, p. 143.