‹ Le comte de Frontenac; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècleChapitre 291 sur 378 · La dislance entre les deux villes est de 273 kilomètres · texte numérisé non relu

La dislance entre les deux villes est de 273 kilomètres

port et Beaupré, sur la rive gauche de la petite Rivière, soit à l'île d'Orléans où l'ennemi pouvait camper et se ravitailler à loisir; les miliciens veillaient donc nuit et jour et restaient prêts à prendre les armes, à la première alerte, pour telle destination qui leur serait assignée. Les fortifications avaient été doublées en plusieurs endroits, et toute la haute ville entourée de palissades en cas d'une attaque à revers; des batteries avaient été postées au-dessous du château Saint-Louis, surtout au Saut au Matelot; mais, quoi qu'on eût fait, elles n'étaient pas bien redoutables, car Frontenac disposait seulement d'une vingtaine de canons et n'avait que peu de munitions. Entre la haute et la basse ville, sur la pente rapide du seul chemin de communication, deux ou trois barricades étaient étagées, d'où l'on arrêterait l'assaut, si les assiégeants parvenaient à prendre terre au bas du fort. Chacun travaillait avec ardeur; les plus riches habitants avaient souscrit quatre mille livres pour les remparts; en aval de Québec, un prêtre, le curé Francheville, s'était mis à la tête de ses paroissiens pour faire le coup de feu contre les vaisseaux anglais; les étudiants du séminaire s'étaient enrôlés à Beauport, dont le seigneur Juchereau de Saint-Denis exerçait continuellement les miliciens, infatigable lui-même malgré ses soixante ans passés; « il semblait que les bourgeois n'avaient plus aucune crainte, possédant leur gouverneur; quoiqu'il n'eût amené avec lui que deux à trois cents hommes, ils disaient hautement qu'ils attendaient les Anglais de pied ferme et pourraient venir quand ils voudraient *. » Frontenac était partout, visitant point par point les défenses, dirigeant, de sa personne, l'établissement des barricades et des batteries.

Le clergé s'était associé aux préoccupations communes : beaucoup de familles, entre autres celle de l'intendant, s'étaient réfugiées au séminaire, dont les murs de pierre défiaient le bombardement et l'incendie plus sûrement que les chaumes de la basse ville; les meubles et les pelleteries des marchands avaient été entassés dans les couvents de la ville haute; les Jésuites avaient établi plusieurs postes, et se partageaient entre les divers corps de garde pour faire le service d'aumôniers. L'ancien évêque Laval, qui vivait encore au séminaire, fît attacher au clocher

1. Champigny à la Cour, nov. 1690. Ar. col., C. G. Can., XI, 13b. — Mém. des guerres de'l682-ni2. — E. Myrand, op. cit., 260.

de l'église un tableau de la Sainte-Famille, dont la dévotion était très populaire à Québec. Enfin l'évèque titulaire, M^"" Saint-Vallier, lança une lettre pastorale pour encourager les défenseurs : « Vous êtes tous informés de l'étrange calamité dont nous sommes menacés par l'approche des Anglais, ennemis non seulement de

nous, Français, mais de notre foi et de notre sainte religion Je

vous prie de bien garder nos côtes, d'être exacts à bien défendre l'entrée de notre ville ; mais comme vous la garderez en vain si le Seigneur ne la garde, prenez pour la meilleure et la plus sûre sauvegarde la pénitence et l'amendement dévie.... Permettez-moi de vous recommander l'obéissance aux puissances supérieures établies, comme à Dieu même.... Ce sont les vœux d'un père dont l'alfection pour vous s'augmente de jour en jour K » L'évèque était alors en différend avec quelques membres de son clergé sur la question des cures -, et c'est pourquoi peut-être il parlait de la déférence que l'on doit aux autorités établies; mais son rappel était superflu, car en ce moment de péril, l'entente de tous était complète; et c'était une entente active, ardente, faite d'un concours d'énergies et non de résignations.

L'amiral anglais comptait trouver une ville à l'abandon; il avait, dans le Saint-Laurent même, fait quelques prises; ainsi JoUiet, enlevé pendant qu'il descendait le fleuve avec sa femme et sa belle-mère, était prisonnier sur un des bateaux de Boston; mais les Anglais avaient manqué le capitaine Bonaventure, qui ramenait de la baie d'Hudson avec Maricourt et Longueil un chargement de pelleteries. Phips venait à peine de jeter l'ancre, qu'il envoya vers Québec un canot portant un parlementaire; il avait rédigé d'avance un ultimatum dont les termes prouvent qu'il ne connaissait ni Frontenac, auquel il s'adressait, ni la population canadienne, très différente des Acadiens qu'il avait si facilement soumis. Des canots français, à la vue du parlementaire, se détachent de la basse ville pour aller à sa rencontre; on amène cet homme à terre, puis, après lui avoir bandé les yeux, on le conduit au château Saint-Louis, le fatiguant à dessein par des détours et des escalades. Le malheureux déjà surpris de ce qu'il trouvait Québec si bien munie de barricades, le fut bien davantage lorsque,

1. Mandements... I, 264. — Cf. Gosselin, Vie de Laval, II, 412 ss.

2. Cf. M'"' Saint-V allier et l'hôpital général de Québec, p. 82.

son bandeau tombé de ses yeux, il se vit entouré d'un grand nombre d'officiers, en costume de guerre, et paraissant très peu disposés à l'accueillir avec faveur; Frontenac était à leur tête, avec l'évêque et l'intendant.

Il présenta pourtant la sommation dont il était porteur : Phips, au nom de Leurs Majestés Guillaume et Marie, « roi et reine d'Angleterre, Ecosse, France et Irlande, et défenseurs de la foi », venait venger les insultes faites sans provocation aux Anglais ; désireux « d'éviter des actions inhumaines et contre le christianisme », il invitait Frontenac à se rendre sans combat, se réservant alors de lui « pardonner » ; en cas de refus, il entendait « par force d'armes, revancher tous les torts et injures des Français, et leur faire regretter de n'avoir pas accepté la faveur qu'il leur offrait, de devenir sujets de la couronne d'Angleterre. » L'ultimatum se terminait ainsi : « Votre réponse positive dans une heure, rendue par votre trompette avec le retour du mien, est ce que je vous demande, sur le péril qui pourra s'en suivre. » Et l'Anglais, tirant une montre de sa poche, en fit voir l'heure au gouverneur. Frontenac n'attendit pas que le délai fût écoulé : « Je ne connais pas, dit-il aussitôt, le roi Guillaume, usurpateur qui a violé les droits les plus sacrés du sang en voulant détrôner le roi Jacques II, son beau-père; quant à votre général, qu'il sache que je n'ai pas de réponse à lui faire que par la bouche de mes canons et à coups de fusil; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme tel que moi, et, quand je voudrais me rendre, tous ces braves officiers que vous voyez n'y consentiraient jamais. » Il paraît que dans le premier mouvement de son indignation, Frontenac voulait faire pendre le parlementaire; l'évêque et l'intendant le calmèrent ^ L'Anglais, fort piteux, se retira; de nouveau, ses guides le promenèrent à travers les barricades avant de le ramener à sa barque, et, sur les onze heures du matin, il était de retour auprès de Phips.

La flotte anglaise, forte de plus de trente vaisseaux, comptait d'après M. Myrand 2300 hommes -; quatre de ses bâtiments, étaient des navires de guerre, bien munis de canons, les autres des flûtes, des caiches et quelques brûlots. Sans doute, la difficulté

1. Texte anglais et français de rultimatum, avec la réponse de Frontenac. Ar. col., M. S^ M., V, 36. — La Hontan, lettre XX.

2. Op. cit., p. 216. — Cf. Parkman, Count Frontenac, chap. XIL

d'attaquer avec de pareilles ressources Québec, place naturellement très forte, était grande, mais les assiégés étaient très mal armés ; la plus puissante de leurs batteries n'avait que six pièces et peu de poudre; il eût donc été possible, avec de la méthode et de la patience, de les réduire à merci. Mais Frontenac avait payé d'audace : Phips, d'après les entretiens de son parlementaire, ne pouvait s'imaginer qu'un tel appareil de défense fût à peine plus qu'un décor. Il pouvait tourner Québec au nord-ouest, en gravissant le plateau d'Abraham, par une brèche du rocher que lui auraient indiquée des prisonniers français, et comme plus tard Wolfe, par un coup de désespoir ^ le fit avec tant de succès; il aima mieux attaquer de front.

D'abord, il perdit du temps; ses vaisseaux, à l'ancre en face de Beauport, ne bougèrent pas dans les journées du 16 et du 17 octobre; il y eut simplement une faible tentative de débarquement à Beauport, mais les miliciens forcèrent les ennemis à une prompte retraite; bien plus, le 16 au soir, les Anglais virent défiler sous leurs yeux, sans pouvoir les arrêter, des canots amenant à Québec Maricourt et Longueil : ces officiers, prévenus de la présence de Phips, avaient quitté à la hauteur du Saguenay le bâtiment qu'ils ramenaient de la baie d'Hudson et que le capitaine Bonaventure reconduisit en France: à leur approche, des miliciens de Beauport se jetèrent en barque et protégèrent leur descente à terre, en écartant les Anglais à coups de fusil. Il était alors quatre heures de l'après-midi. Dans la soirée, Québec retentit tout à coup de roulements de tambours et de cris de joie : c'était Callières, avec les renforts de Montréal, soldats et coureurs, environ 700 hommes; on voit si les ordres donnés par Frontenac avaient été promptement exécutés; de la flotte anglaise, on entendit les acclamations qui accueillaient Callières; un prisonnier français en devina la cause et la dit à Phips : « La partie est maintenant perdue, ajouta-t-il ; vous n'avez plus qu'à rentrer chez vous ^. »

Cependant, le 17 octobre, tandis que la flotte demeurait immo-

1. Voir un article de M. Hector Fabre dans les Mém. de la Société Royale du Canada, mai 1888.

2. L'auteur anonyme du Mémoire cité sur les guerres canadiennes de 1682 à ni2 faisait partie de ce contingent de Montréal; c'est ce qui explique son laconisme sur les débuts du siège de Québec.

bile, les Anglais préparaient à bord l'action qui allait commencer le jour suivant; les Français, de leur côté, gardaient leurs positions, abrités à Québec derrière les fortifications nouvelles, étages par petits groupes, au delà de la petite Rivière, sur les pentes forestières de Beauport et de Beaupré, des deux côtés du Saut Montmorency; la côte de Lévis, en face de Québec, était aussi défendue, quoique l'effort de l'attaque dût évidemment porter tout entier sur la rive gauche du Saint-Laurent. Le plan de Phips était de débarquer à Beauport, puis, à la faveur de la marée basse, de franchir la petite Rivière et de donner l'assaut aux quartiers du nord-ouest de la ville, tandis que les vaisseaux bombarderaient les rampes du fort Saint-Louis. Il espérait ainsi prendre entre deux feux les défenseurs de la ville et les forcer à capituler. Le succès de ce plan n'eût été possible que si les Anglais avaient d'abord, dans des combats préliminaires, usé les munitions trop rares des Français; il exigeait de plus une coordination parfaite entre les mouvements de la flotte et ceux du corps de débarquement; enfin il supposait que ce dernier contingent délogerait sans peine les milices de Beauport et s'établirait assez solidement en quelques heures sur la rive droite de la petite Rivière pour défier les sorties des habitants de la ville qui tenteraient évidemment de jeter les ennemis à l'eau *, lorsque, la mer ayant remonté, le bassin rempli les séparerait de la côte de Beauport; il est vrai qu'une partie de la flotte aurait, à ce moment, pu s'approcher de la ville pour soutenir les soldats à terre, car la petite Rivière, faible courant sur une plage boueuse à marée basse, forme à marée haute une large et belle rade accessible à d'assez forts bâtiments.

Le 18, vers midi, des chaloupes portant au moins 1500 hommes commandés par Walley débordent les vaisseaux anglais et se dirigent sur Beauport. La milice était à son poste, aux ordres de Juchereau de Saint-Denis; 3 à 400 hommes allaient arrêter les 1500 Anglais de Phips; c'est qu'ils se battaient à la manière des sauvages, « voltigeant incessamment autour des ennemis d'arbre en arbre », et ne perdant pas un coup de fusil. La marée finissait de baisser; la vase de la petite Rivière était découverte et, pour atteindre la terre solide, les Anglais étaient obligés de traverser

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