Lettre du 4 déc. 1679. Clément, III
toujours la même assimilation décevante entre la métropole et la colonie. Et pourtant Frontenac avait, comme Duchesneau, des textes dont la lettre lui était favorable; il produisit des actes royaux *, rigoureusement authentiques, où il est traité de chef et président du Conseil; Colbert, si formaliste à l'ordinaire, ne Tavait pas été suffisamment cette fois; comment trancher la difficulté?
Duchesneau d*abord invoque la coutume établie depuis trois ans; Frontenac allègue qu'il n'y a pas pris garde jusqu'au jour où il fît des observations au greffier; mais Peuvrel, de même qu'un sieur Becquet, qui Ta remplacé pendant qu'il était en prison, affirme avoir porté plusieurs fois les registres au gouverneur^ pour la signature des procés-verbaux; et nous ne pouvons guère, pour excuser Frontenac, supposer qu'il signait sans lire; ce serait trop contraire à ses habitudes. Les membres du Conseil, au milieu desquels avait lieu ce débat, n'avaient encore rien dit : Duchesneau, pour leur imposer une décision, réclame « la jonction du procureur général ». Celui-ci, très sagement, conclut à un arrangement amiable : on demandera l'avis du roi; jusqu'à nouvel ordre, les procès-verbaux ne désigneront Frontenac et Duchesneau que par leurs titres personnels de gouverneur et d'intendant. Il était impossible de mieux déclarer que les magistrats tenaient surtout à la prompte expédition des aff'aires, et se souciaient peu de se prononcer entre deux rivaux également entêtés.
Mais Frontenac entendait ne rien abdiquer de ses prétentions; sans doute il espérait, en refusant tout compromis, amener le Conseil à rendre un vote sur lequel il pourrait s'appuyer ensuite, dans SCS lettres à la cour. Il repousse donc la proposition du procureur, tandis que, par une condescendance qui ne l'engageait guère, l'intendant aff'ecte de s'y ranger. Une seconde fois, le Conseil tente de fléchir le gouverneur général; peine inutile; on est au mois de mars; les vaisseaux de France ne partiront qu'en novembre, Frontenac ne cède pas. Bien plus, il convoque le Conseil, le 27 mars, pour une assemblée extraordinaire, et là, comme Louis XIV en un lit de justice, il ordonne qu'on l'intitule à l'avenir « Chef et Président du Conseil Souverain ». Il ajoute,
1. Datés des 22 avril 1675, 15 avril 1676, 12 et 24 mai 1678.
par une bravade ironique, qu'il consent, jusqu'à réception d'un avis du roi, à n'être appelé que Monsieur le gouverneur et non Monseigneur. Alors Duchesneau de se lever, protestant que le gouverneur ne lui commande que pour la guerre, et Frontenac, menaçant, de répondre qu'il informera le roi de la conduite de Tintendant.
La violence du 27 mars avait excité contre le gouverneur les moins belliqueux des conseillers ; Tilly même, un ami dont Frontenac sollicitait naguère la nomination ^ était parmi les plus exaltés; Villeray, dont nous avons vu les premiers différends avec le comte, et le procureur général d'Auteuil, dont la conduite avait été jusque-là très correcte, étaient les autres chefs de l'opposition; ils se sentaient soutenus par l'intendant, dont l'obstination doucereuse avivait leurs rancunes. D'Auteuil, cependant, préparait un mémoire pour répondre à Frontenac; par provision il avait interdit au greffier de rien écrire sur les registres, et, ce malheureux scribe pris entre le procureur qui défend et le gouverneur qui ordonne, cède à celui qui dispose de la force armée, tout en ayant soin de faire constater qu'il n'agit que de l'exprès commandement de Monseigneur. Le mémoire de d'Auteuil était achevé pour la séance du 11 avril; Frontenac, sachant qu'il ne lui était point favorable, se rend au Conseil pour en interdire la lecture. L'Assemblée, dit-il, n a pas besoin d'opiner, mais doit simplement enregistrer ses volontés. Nouvelles protestations, et prorogation à quelques jours ; les conseillers cherchent, pour la présenter au gouverneur, une autre formule d'accommodement : on lui accordera les titres qu*il réclame, mais acte sera donné au procureur de son opposition. Frontenac refuse encore; il s'emporte contre le procureur, même contre les conseillers moins directement engagés dans TafTaire. Cependant une dernière tentative a lieu, le 3 juillet; les magistrats prient le gouverneur et l'intendant de se retirer ensemble, quitte à faire examiner plus tard la question qui les divise ; il est grand temps que la justice reprenne son cours, car tous ces incidents ont empêché le Conseil de remplir les fonctions qui lui sont propres, et des procès, qui auraient pu être plaides le 4 mars, n'ont pas encore été appelés ; on le voit, les conseillers de Québec faisaient grève comme plus tard les parle-
i. Colbert à Frontenac, 22 avril 1675. Clément, III^ 588.
mentaires persécutés sous Louis XV. Frontenac leur répond enfin par trois lettres de cachet : il n est plus temps de proposer des expédients dilatoires, le moment est venu d'en finir. Villeray, Tilly, d'Auteuil sont exilés aux envions de Québec, avec défense de rentrer dans la ville (4 juillet). Le lendemain, le Conseil rebelle se rassemble à la campagne, sous la présidence de l'intendant, approuve les raisons du procureur général et lui donne acte de ses diligences. Quant à Frontenac, il part pour Montréal; la saison de la traite est arrivée; il lui importe de surveiller la grande foire annuelle où se règlent sur les relations de commerce les rapports politiques des Français avec les nations indigènes.
Pendant l'été, des lettres furent écrites au gouvernenr pour le prier de rapporter ses ordres d*exil; il les reçut fort mal, et n'accueillit pas mieux une députation qui venait, à son retour à Québec, lui présenter la même requête. On approchait cependant du mois d'octobre, et le courrier de France ne pouvait tarder : il apporta la nouvelle de la paix de Nimègue, signée Tannée précédente. Frontenac pensa-t-il que le roi, désormais, s'occuperait plus activement des affaires canadiennes, et sentait-il son indépendance atteinte, à proportion que les aff'aires d'Europe laissaient à Colbert plus de liberté? La séance du IG octobre nous le fait voir au Conseil beaucoup plus conciliant que trois mois auparavant; il consent enfin, « pour ne point faire d'incident et permettre au Conseil d'expédier les aff'aires », à se retirer en même temps que l'intendant; en outre, il accepte le fameux compromis, rejeté si dédaigneusement en mars *; à la place des conseillers exilés, toujours absents, La Martinière et Damours le rédigent et lecture en est donnée : désormais, on dira dans les procès-verbaux le Conseil assemblé^ sans nommer personne; ou bien, si les noms des administrateurs sont prononcés, on n'y ajoutera mention d'aucun titre relatif au Conseil *. En décembre, Tilly et d'Auteuil ont repris séance au Conseil ; quant à Villeray, il a passé en France pour soumettre à la Cour l'arrangement accepté. Le Conseil du roi
1. Voir leltres de d'Auteuil et de Duchesiieau au ministre (1679). Ar. col., C. G. Can., V, 32. 74.
2. Dans cette même séance, le Conseil enregistre la paix « entre Sa Majesté, les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas et le roi catholique des Espagnes ».
rendit le â9 mai 1680 un arrêt conforme, enregistré à Québec le 24 octobre suivant. Les documents du Conseil nous montrent qoe le protocole ainsi fixé fut rigoureusement observé : àTépoque de l'arrivée de La Hontan (1683), le gouverneur et l'intendant siégaient au Conseil en face Tun de l'autre, les juges à leurs côtés, eltf semblaient présider également * ».
Colbert, informe de tout ce qui s'était passé, ne ménagea point les reproches à Frontenac * : il lui interdit formellement de s'intituler à l'avenir chef et président du Conseil ; il blâma l'exil du procureur et des deux conseillers; « si ce n'était, ajoute-t-il, que Sa Majesté espère encore que vous changerez de conduite, elle aurait adjugé à ces magistrats un dédommagement assez considérable à prendre sur vos appointements, parce qu'elle ne peut jamais autoriser une violence de cette nature sans aucun fondement ». En effet, Frontenac avait passé les bornes et les premiers torts sont ici de son côté ; toujours hanté par cette idée qu'il représentait directement le roi et ne devait tolérer aucun empiétement contre l'autorité souveraine dont il était délégué, il n'était point capable, comme le notait fort bien Colbert, de « prendre l'esprit d'union et de condescendance pour empêcher toutes les divisions qui... sont toujours la principale cause de la perte des colonies nouvelles * ». — Les discussions de préséances à propos du Conseil sont maintenant closes; mais, sur des questions nouvelles, les hostilités continueront, plus irritantes encore, et Frontenac vivra dans la lutte, jusqu'au jour de son rappel en France.
A peine les vaisseaux de 1679 étaient-ils partis, que Duchesneau fit éclater un nouveau conflit entre le gouverneur et lui*; le procureur général du Conseil, d'Auteuil, venait de mourir*. Son fils, François-Madeleine d'Auteuil, sieur de Monceaux, lui était attaché comme substitut depuis 1677, en vertu de lettres royales; d'autre part, Duchesneau possédait en blanc une commission de procu-
1. La Hontan, 1, 18. — Cf. La Potherie, I, 261 : <» l'intendant fait fonction de président, quoiqu'il n'en ait pas le titre. » 1 Lettre du 4 déc. 1679. Clément, lII-% 641 ss.