Margry, I
lui; il eut la permission de « travailler à la découverte de la partie occidentale du pays de la Nouvelle-France, et, pour l'exécution de cette entreprise, de construire des forts aux lieux où il le jugerait nécessaire » ; il en devait jouir aux mêmes clauses et conditions que du fort Frontenac, et le roi confirmait, à cette occasion, les lettres du 13 mai 1675. Il était entendu que La Salle s'interdisait tout trafic au pays des Outaouais, mais la société qu'il avait formée recevait le monopole du commerce des peaux de bison. On peut juger de Tcx tension qu'avaient prise les affaires de La Salle et des profits que l'on en attendait pour l'avenir, par les manœuvres du financier Bellinzani, directeur du commerce sous Colbert, dont l'explorateur fut forcé d'acheter le concours : c'est d'abord un pot-de-vin de quatre mille livres comptant, puis un faux contrat de société, par lequel La Salle est obligé de promettre deux rentes de six mille livres pendant six ans; c'est enfin une autre somme de deux mille livres que François Plet, qui est chargé des intérêts de La Salle à Paris, doit abandonner au puissant fonctionnaire en 1679*. Avant de quitter la France, La Salle avait recueilli dans sa famille ou parmi ses amis des ressources importantes : François Plet, son cousin, et quelques négociants de la Rochelle, tels que Guillaume Chanjon, Jean Guiton, sont ses principaux bailleurs de fonds; parmi les autres personnes qui s'intéressent à l'entreprise figurent des avocats ou notaires de Paris, des marchands de Québec et de Montréal, enfin le comte de Frontenac lui-même *. Et vraiment, on ne sauraitincriminer celui-ci d'avoir personnellement souscrit à une œuvre d'utilité générale, comme l'était l'entreprise de La Salle; il saura très bien, lorsque les circonstances l'exigeront, encourager d'autres découvertes que celles de son emprunteur, et les relations d'affaires entre La Salle et lui ne prouvent nullement qu'il ait réglé sa conduite politique sur le souci de bénéfices pécuniaires; tout au plus pourrait-on dire que, l'affaire étant engagée d'ailleurs et lui paraissant bonne, Frontenac y avait mis des capitaux, comme c'était strictement son droit.
La Salle quitta la France en juillet 1678; il était accompagné d'uD vaillant soldat, Tonty, qui devait lui rendre les plus grands
i. Margry, I, 339.
2, Jug. du C. S., Il, 324, 417. — Margry, I, 425 ss.; II, 27.
services et se montrer son digne collaborateur; il emmenait encore un pilote, des matelots, des ouvriers, en tout une trentaine de personnes, avec des armes, des munitions et les agrès nécessaires à la construction de quelques barques; à la Gn de septembre, la petite troupe était à Québec, d'où La Salle dirigea sans tarder sur le fort Frontenac ses hommes et ses provisions. Lui-même, ayant achevé ses derniers préparatifs, les suivit bientôt; dés la fin de Tannée 1678, il allait développer son domaine à Touest, en jetant les fondations du fort Niagara '. Les premiers mois de 1679 furent activement employés : tandis qu'une équipe élevait le nouveau poste et construisait une barque audessus des chutes, une autre avec 7 à 8000 livres de marchandises était partie pour les Illinois, afin de « commencer à établir une bonne correspondance avec ces sauvages, et de préparer les vivres et autres choses nécessaires pour la continuation de la découverte ». La Salle en personne, avec Tonty, traça le plan du fort Niagara, et lui donna le nom du prince de Conti, dont la protection à la Cour lui avait été fort utile; il lui fallut envoyer un ambassadeur, de La Motte, aux Iroquois, « dont ses ennemis s'efforçaient de troubler l'esprit ». On peut en croire Tonty ' qui est peu médisant autant que brave.
Malgré les oppositions de ses adversaires, La Salle était bien résolu à s'établir chez les Illinois; mais il fallait, pour y réussir, user d'une extrême prudence, car les relations entre Illinois et Iroquois n'étaient pas fort cordiales, et des avis intéressés pouvaient persuader à ces derniers que La Salle voulait simplement fournir leurs voisins « d'armes et de haches », pour les décider à la guerre. Il est notable que, lorsque l'on put être informé chez les Illinois qu'une expédition française était proche, le P. Allouez, missionnaire de ces sauvages, se retira chez les Miamis. La Salle aurait même, en arrêtant un messager de cette nation, acquis la preuve que les Jésuites cherchaient à brouiller les affaires entre Iroquois et Illinois pour lui rendre la tâche impossible et démontrer le danger pour la paix générale du succès de son établissement; il se fait, écrit La Salle à un ami, des pratiques
1. Relation des voyages de La Saile^ 1679-8i; c'e<t probablement le document officiel adressé au ministre. Margry, I, 435 ss.