‹ Le comte de FrontenacChapitre 270 sur 358 · Charlevoix, II · texte numérisé non relu

Charlevoix, II

Pbips, après l'échec du bombardement, n'avait pas manqué de s'entendre avec Walley; c'est ce qui ressort, semhle-t-il, de racharnement avec lequel les Anglais se battirent ce jour-là; visiblement, le plan d'attaque était modifié ; l'on voulait tourner Québec par le gué de la petite Rivière au moyen d'une action en masse et toute la journée, la flotte fit passer à Walley des troupes Aaicbes. Frontenac, comprenant le danger d'une attaque de ce côté, se posta lui-même à la tête de trois bataillons de troupes réglées sur la rive droite de la petite Rivière, prêt à la franchir, si les volontaires étaient trop vivement pressés; il n'eut pas lieu d'intervenir : quelques officiers, avec des hommes de choix, avaient, pour engager l'action, montré de petits groupes très près du camp ennemi; les Anglais, plus hardis contre des adversaires qu'ils voyaient si peu nombreux, s'avancèrent hors de leurs lignes; devant eux, les éclaireurs français reculaient, se laissant <iéborder à dessein pour attirer plus sûrement les ennemis à leur suite; dans ce mouvement de retraite simulée, ils les dirigeaient 'vers des embuscades dressées d'avance, et cette tactique réussit ^ souhait; les Anglais, décimés par des ennemis insaisissables, essayèrent vainement, aidés par les renforts d'artillerie (ju^ils avaient reçus dans la nuit, d'enlever une maison palissadée qui ^tait la clef des positions françaises; pris en flanc par le feu d'une J)atterie que Frontenac venait d'installer au milieu de sa réserve, ils furent forcés de faire retraite. Comme ils regagnaient leurs canots, le tocsin retentit tout d'un coup à la cathédrale de Québec; c'était un artifice imaginé par un officier nommé Dupuys et dont l'effet ne manqua pas; craignant d'être attaqués par toutes les troupes françaises à la fois, les soldats de Walley se rembarquèrent en désordre, et ne prirent même pas le temps de sauver leurs canons; les miliciens qui les harcelaient s'en emparèrent, et les conduisirent au château. Les Anglais avaient, dans cette aflaire, perdu beaucoup de monde; dans leur impuissance, ils insultaient leurs adversaires, les provoquant à la lutte en rase campagne, et les traitant de lâches, parce qu'ils se battaient comme les Indiens. C'était en efl'et à leurs procédés de petite guerre que les Canadiens devaient leur victoire, mais on ne contestera pas que cette tactique exige de tous ceux qui l'emploient des qualités d'endurance, d'initiative et d'audace qui ne vont guère avec la lâcheté.

La défaite de Walley rendait inévitable le départ de la (lotte anglaise; les deux vaisseaux mouillés en amont de Québec rallièrent l'amiral, salués au passage par les batteries françaises; Phips, très radouci par ses échecs des journées précédentes, traita modestement avec Frontenac d*un échange de prisonniers, puis il descendit vers la mer, sans même essayer de faire des prises en route ; d'ailleurs des miliciens surveillaient sa retraite, envoyés exprès à Beaupré et dans Tîle d'Orléans. Des vaisseaax de France réfugiés dans le Saguenay le virent passer, sortirent de leur cachette et remontèrent à Québec. — Parmi les Français vainqueurs, ce fut une explosion de joie générale : sans doute, pour un siège régulier, comme celui qu'il avait tenté vainement, Phips n'était guère redoutable, mais il avait failli surprendre la ville et, sans la promptitude des dispositions de Frontenac, son succès était très probable; Tallégresse fut donc d'autant plus légitime que l'alarme avait été plus vive; une grande fête eut lieu, le 5 novembre, pour célébrer cette victoire, qui était bien la victoire de tous; à deux heures, le gouverneur, l'intendant, le Conseil, les soldats et toute la population se réunirent à la cathédrale, où Tévèque chanta le Te Deum; on porta solennellement dans le chœur le drapeau pris pendant le siège, ainsi qu'un pavillon enlevé l'hiver précédent par Porlneuf, du côté de l'Acadie; puis une procession se déploya : Ton se rendit successivement aux églises des Ursulines, des Jésuites et des religieuses Hospitalières, et l'on revint à la cathédrale, d'où Ton se sépara '. Le soir, des divertissements furent organisés ; Frontenac alluma luimôme un feu de joie, on illumina les maisons ; « on n'oublia pas de tirer les pièces prises k l'ennemi, qui seront fort utiles dans la suite ». Enfin, une fête annuelle, dite de Notre-Dame de la Victoire, fut instituée pour commémorer ces événements. Pendant plusieurs jours, tout Québec fut en liesse. « M. le marquis de Yaudreuil et M. de Ramesay ' se marièrent; enfin les trois quarts du temps se passaient en réjouissances '. »

Le retentissement du succès des Français fut considérable ; dés que la saison le permit, Frontenac envoya Courtemanche à

i. Jug. du C. S., m, 460.

2. Gouverneur de Trois-Riviëres. Il avait coopéré à la défense de Québec

3. Les détails qui précèdent sont empruntés surtout à la relation de Monseignat. Voir la note à la fin du chapitre.

Hichillimackinac pour en faire part officiellement aux nations d'en haut, dont la ûdélîté fut ainsi raffermie '. Profitant de rimpression produite, le gouverneur général aurait voulu poursuivre ses avantages en attaquant Boston et New- York ; mais il lai fallait pour y réussir des secours de France. 11 écrivit donc au ministre pour lui demander quelques renforts, et c'est La Hontan, si du moins nous devons Ten croire, qui fut chargé de porter la lettre à Seignelay '; par malheur, ce ministre venait de mourir quand la requête de Frontenac arriva en France; peutêtre, comme il était personnellement instruit par Denonville de rimportance du Canada, n'eût-il pas alors refusé le concours qui était sollicité; son successeur au contraire, dans le trouble de ses débuts, connaissait à peine la question de la Nouvelle-France, et se donnait sans réserve aux travaux de la guerre d'Irlande, alors en pleine activité. L'occasion eût été bonne, pourtant, comme le demandait Frontenac, d'achever la déroute de « ces véritables et vieux parlementaires de Boston, de les foudroyer, ainsi que ceux de Manhatte, jusque dans leur tanière ' ».

Les pertes des Anglais étaient en effet considérables; Frontenac, qui les évaluait d'abord à plus de cinq cents hommes ^, dit ensuite, d'après des renseignements venus de Boston même, qu'elles atteignirent neuf cents; au mois de mai 1691, quatre vaisseaux seulement, sur les trente-quatre envoyés devant Québec, étaient rentrés au port; Phips, mal accueilli par ses compatriotes, alla demander des troupes en Angleterre. L'hiver fut, parait-il, très dur à Boston : la guerre avait accru la dette de cinquante mille livres et, pour la première fois, on établit une circulation en papier; selon la juste observation de Parkman, il en coûtait cher à cette république marchande d'avoir voulu s'improviser puissance militaire ^, Quoique ces faits fussent connus en France, le ministre n'envoya point en 1691 de secours extraordinaires au Canada; Ton fit seulement frapper, à Paris, une médaille commémorative; elle portait d'un côté, l'effigie de Louis XIV, roi Très

1. Nous possédons (Ar. col., C. G., Can., XI, 205 ss.) la relation de ce voyage, par Courtemancbe lui-môme.

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