‹ Le comte de FrontenacChapitre 310 sur 358 · PAUVRETÉ DE LA NOUVELLE-FRANGE · texte numérisé non relu

PAUVRETÉ DE LA NOUVELLE-FRANGE

Mais était-ce vraiment possible, au moment où les laboureurs, dans les environs de Montréal, étaient exposés aux insultes quotidiennes des Iroquois, tandis que sur le bas fleuve, au-dessous de Québec, les établissements français étaient souvent visités par des forbans de nationalité douteuse, qui empêchaient toute exploitation régulière *? Dans les régions qui n'étaient point menacées, il ne manquait point de paysans résidents; entre Trois- Rivières et Québec, par exemple, les habitants se livraient volontiers à la culture du blé ou à l'élevage; auprès du lac Saint-Jean, les enfants de l'un des magistrats du Conseil, Damours, avaient une ferme prospère *; mais la colonie, certainement moins riche que vingt ans plus tôt, produisait à peine les grains qui lui étaient nécessaires; elle manquait de viande, il fallait la ravitailler de France, et Pontchartrain s'étonnait que, dans un pays dont les ressources naturelles étaient, de l'aveu de tous, très grandes, on en fût encore à craindre la disette, si les vaisseaux du roi n'arrivaient pas régulièrement.

La faute en était aux gouverneurs envoyés de 1682 à 1G89, ou plutôt aux conseillers dont l'inspiration avait guidé leur conduite; nous pouvons poser en fait que bien des terres cultivées pendant le premier séjour de Frontenac au Canada, restaient maintenant en friche, faute de sécurité pour les habitants; les Canadiens n'étaient pas de parti pris portés à préférer la vie vagabonde du coureur de bois à celle du colon sédentaire : ainsi du jour où le fort Frontenac fut rétabli, l'on en vit plusieurs demander qu'il leur fut permis de s'y réinstaller, pour reprendre les concessions qu'ils avaient naguère obtenues de La Salle ou de ses représentants; le gouverneur différa l'autorisation, jusqu'au moment où la paix paraîtrait assurée ^. C'est donc l'état de guerre avec les Iroquois, et non la passion des habitants pour la traite qui empêchait les défrichements et l'exploitation du sol; quoi qu'il eût fait depuis son retour, Frontenac n'avait pu ramener le pays au point de fortune où il l'avait laissé jadis; les récoltes étaient

1. Kn 1690, un sieur Bassel, tour à tour protestanl et catholique, anglais et Trançais, s*emparait sur le bas Saint^Laurent d'une barque de commerce appartenant à La Chesnaye (Mém. de 1699 sur ce personnage aux Ar. col., Ac, m, 165 ss.).

2. Lettres des 6 et 48 nov. 1695. M:, C. G. Can., XIll, 309, 349.

* 3. Frontenac à la Cour, 10 oct. 1698 ; — Callières à la Cour, 15oct. 1698. W., XVI, 50, et M. S. M., VI, 62.

donc moins abondantes, les coureurs de bois plus nombreux et par là même, le marché des castors en France se trouvant surchargé, le malaise était alors général dans la Nouvelle-France.

Nous ne voyons que deux entreprises, celles de Riverin et de François Hazeur, qui aient à ce moment été tentées, mais sans jamais donner de grands bénéûces : Riverin, à la fin dû séjour de Denonville, avait fondé sur le bas Saint-Laurent une pêche sédentaire ; il avait fait venir de Rayonne à Québec des harponniers, pour former un personnel de pêcheurs de baleines, et, dans un mémoire de 1691, il se montrait plein d'espoir. Cependant, deux ans plus tard, rétablissement s'était à peine développé; Riverin manquait de capitaux et, pour rentrer dans une partie des dépenses engagées, il demandait aux administrateurs un ou deux congés de traite. Le ministre s'intéressait à ces efTorts, mais sans pouvoir envoyer à Riverin mieux que des encouragements; on finit par récompenser sa persévérance en lui accordant une place vacante au Conseil Souverain, distinction plus honorable que lucrative *. François Hazeur, en 1690, présentait à l'intendant un mémoire sur l'exploitation de forêts situées sur le Saint-Laurent, à vingt lieues au-dessous de Québec, qui fourniraient en abondance des mâtures et des bois de charpente pour la marine; en 1691, un chargement fut expédié en France, et une scierie installée sur la concession de Hazeur, appelé la Malbaie; mais, avec la guerre anglaise, les frets avaient plus que doublé : les armateurs de la Rochelle prenaient jusqu'à 20 0/0 d'assurance, payables d'avance, et 120 livres par tonne, au lieu de 50 qui étaient le prix autrefois; dans ces conditions, il eût fallu que le roi mit à la disposition de Hazeur pendant deux ou trois ans une flûte de la marine de guerre, afin qu'il écoulât ses provisions '. Or, depuis la campagne d'Irlande, la flotte royale était trop diminuée pour que l'on pût la charger de services nouveaux : à peine était-elle capable d'assurer avec le Canada les communications indispensables, réduites à un courrier par an.

Le développement normal de la Nouvelle-France eût été possible si les relations avec la métropole s'étaient développées ellesmêmes ; dans l'état, des tentatives intelligentes comme celles de

1. Divers documents, lettres et mémoires. Ar. col., C. G. CaD.^ XI, 4tW, 3^3; XII, 349; XIV, 201 ; XV, 135.

Page 1