‹ Le comte de Frontenac [microforme]Chapitre 271 sur 395 · Charlevoix, I · texte numérisé non relu

Charlevoix, I

2. La Hontan, I, 92. — Sur la difficulté de faire des prisonniers, lettre de’ Denonville, 8 juin 1687.

était réunie sur la rive méridionale du lac Ontario ; la marche n'avait pas été inquiétée par des partis ennemis, mais au passage des rapides, en pleine fougue à cette saison, plus de trois cents habitants ou soldats avaient été estropiés. Denonville était résolu à ne point laisser trainer la campagne, persuadé que la lenteur de La Barre avait été l’une des causes principales de son échec; dans sa lettre du 8 juin à la Cour, il assurait n’avoir aucune envie de faire durer la guerre plus qu’il n’était besoin, car « le métier est rude de marcher à pied dans les bois, de porter soi-même ses vivres dans un havresac, être mangé des maringouins, et n'avoir pas plus de douceurs qu’un simple soldat ». Le gouverneur, malgré sa fatigue, paya bravement de sa personne : avant de s'engager dans le pays des Tsonnontouans, il fit faire au bord du lac quelques fortications en terre, où il laissa d’Orvilliers avec quatre cents hommes pour garder les canots. Puis, sûr de sa ligne de retraite, il commanda le départ.

Les sauvages alliés et des coureurs de bois formaient l’avantgarde; mais, dans ce pays où les rivières coulent souvent entre des berges rapides, dans d’étroits défilés, il eût été nécessaire, pour prévenir toute surprise, de développer les éclaireurs sur une ligne beaucoup plus étendue que le front de l’armée, afin d'explorer en même temps les fonds et les plateaux boisés qui les dominent. Cette précaution fut sans doute négligée, car l'avantgarde donna dans une embuscade, à une petite distance en aval du premier village des Tsonnontouans (13 juillet) : huit cents Iroquois bondissant de la haute brousse sous laquelle ils étaient tapis, déchargent leurs armes et se jettent, l'épée en main, sur les coureurs de bois des premiers rangs; quelques-uns par un détour essaient de prendre l'avant-garde à revers pour la séparer des autres troupes qui étaient assez loin derrière; il y a parmi les Français et leurs alliés, un moment de panique ; une centaine d'hommes étaient déjà blessés, notamment le P. Enjalran, qui marchait en tête avec les sauvages de ses missions. Denonville, Callières, La Valtrie, quelques autres officiers, retenant leurs hommes prêts à se débander, les amènent au secours des combattants; à la fin les indigènes alliés, détachés tout autour de l’armée, débusquent les Tsonnontouans, les fusillent d'arbre en arbre, les rejettent pas à pas sur leur village, et les mettent en fuite. Des scènes de cannibalisme terminèrent cette sanglante

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escarmouche; les sauvages se ruèrent sur les corps des ennemis tués ou blessés, les taillèrent en pièces et en firent sur-le-champ un horrible festin; c’est ainsi qu'ils s’excitaient au courage et au mépris de leurs adversaires !,

Peut-être aurait-on pu profiter de leur ardeur enfiévrée par le succès pour les lancer aussitôt à la poursuite des Tsonnontouans; eux seuls étaient capables de courir à travers bois et de couper la retraite aux fuyards pour les ramener ensuite sur l’armée canadienne ; il semble, d’après La Hontan ?, que des chefs indigènes aient sollicité de Denonville l’autorisation d'avancer aussitôt, et sans doute on leur aurait facilement fait accepter un plan qui devait aboutir à la destruction totale de leurs ennemis. Le gouverneur n’accueillit pas leurs propositions. Craignait-il, en les laissant partir, de les voir débaucher par les Iroquois? Ou plutôt ne voulait-il point se priver d’auxiliaires sans lesquels l’embuscade de la journée nous eût coûté fort cher? Il les invita donc à rester auprès des Français, oubliant qu'il est bien difficile d'imposer à ces sauvages une guerre ou mème une dévastation méthodique ; de là, des dissentiments entre le gouverneur et les chefs des sauvages alliés, dont plusieurs seraient dès lors retournés chez eux tandis que les autres, mécontents du rôle qu’on leur faisait jouer, n'apportaient plus aux Français qu’un concours fort médiocre; quelques-uns commençaient à parler de traiter avec l’Iroquois *.

Le 14 juillet, lendemain de la bataille, l'armée atteignit le village principal des Tsonnontouans ; il était vide, les habitants avaient fui, brûlant eux-mêmes une partie de leurs cabanes et les provisions qu'ils n'avaient pu prendre avec eux. La prédiction d'un chef sauvage à Denonville se réalisait : « il allait fourgailler dans le nid des guëpes et, ne trouvant pas moyen de les écraser toutes ensemble, courait grand risque d’en recevoir des piqûres *, » Un fortin que les Iroquois avaient élevé à la hâte fut détruit; les Français achevèrent l’incendie du village, brülèrent de même deux petits hameaux des environs et s’emparèrent de tous les vivres qu’ils purent trouver. Les blés étaient mûrs, et les Iroquois n'avaient pas eu le temps de faire la récolte : les soldats moisson-

. Mém,. de 1682-1712. — La Hontan, lettre XIII, — La Potherie, Il, 208. 1, 99.

Nicolas Perrot, p. 142.

4, Mém, de 1682-1712, p. 194.

nèrent avec leurs épées, et le grain fut enlevé pour ravitailler les postes du haut pays. Puis, la razzia terminée, on reprit le chemin du lac. Un fort parti fut commandé pour accompagner Denonville jusqu'à Niagara ; le reste des troupes regagna le fort Frontenac et le bas Canada !.

Avant de quitter le pays ravagé, Denonville en avait solennellement proclamé la prise de possession par la France ?. Cette cérémonie avait eu lieu le 19 juillet 14687 en présence de l’armée rangée en bataille, du gouverneur général, de Callières et Vaudreuil, du P. Vaillant, Jésuite, et de La Chesnaye, cité comme requérant au nom de l’intendant absent. Champigny était en effet retourné à Québec dès que Denonwville avait quitté le fort Frontenac pour traverser l'Ontario ; la faveur nouvelle de La Chesnaye prouve que cet intendant n'avait point contre l’instigateur de la campagne de 1684 les mêmes inimitiés que son prédécesseur. L'acte de prise de possession d’une région entièrement pillée n'avait, pour ainsi dire, qu'une valeur d’amour-propre; l'effet utile de la guerre ne serait atteint que si l’on fermait aux Iroquois et à leursalliés anglais ie chemin du pays des Outaouais; l’importance du poste de Niagara, point de concentration des sauvages de l’ouest, apparaissait, après cette campagne, plus grande que jamais, et Denonville décida d’y faire un établissement solide : il s’y rendit donc à la fin de juillet et, après avoir proclamé à nouveau les droits de la France sur cette région , il dirigea la construction d’un fort de pieux à quatre bastions; il y mit une garnison de cent hommes, aux ordres de Troyes et des Bergères, avec des vivres et munitions pour huit mois. Il promit aux indigènes, qui voyaient volontiers cette fondation, qu'il achèverait dans une prochaine campagne la destruction des Iroquois et les engagea, cependant, à rester les fidèles enfants d’Onontio *.

L'impression immédiate de la campagne fut bonne : les commandants du haut pays descendirent à Montréal pour renouveler leurs marchandises de traite, puis se dispersèrent dans leurs

1. Sur cette expédition, Perrot, p. 142. — La Potherie, qui ajoute peu de chose au récit de Perrot, II, 205 ss. — La Hontan, 97 ss. — Lettres et Mémoires de juin à oct. 1687, Ar. col., G. G. Can., IX, et M. S. M., Mém.

2. Acte de prise de possession... Ar. col., C. G. Can., IX, 40.

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