‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 115 sur 316 · LA TRAITE ET LES COUREURS DE BOIS. — RIVALITÉS ET CONTROVERSES · texte numérisé non relu

LA TRAITE ET LES COUREURS DE BOIS. — RIVALITÉS ET CONTROVERSES

Importance particulière de la traite des pelleteries au Canada; malgré les défenses royales, la plupart des fonctionnaires et des ecclésiastiques font la traite. — Valeur politique de la traite. Traitants et missionnaires. Trafic des spiritueux; il est certainement nuisible aux sauvages, mais la concurrence anglaise oblige Frontenac à l’autoriser, tout en le surveillant. — La cour supprime d’abord les congés : ordonnance de 16736 et mécontentement de Frontenac. L’abbé Dudouyt, grand vicaire de M“ Laval, vient à Paris. — Hésitations de Colbert. Assemblée consultative au château Saint- Louis de Québec (oct. 1678). Ses délibérations inspirent l'ordonnance royale du 24 mai 16179, contre laquelle l'évêque proteste sans succès : le gouverneur général reste maître des relations de la Nouvelle-France avec les indigènes. — Opposition de l’intendant Duchesneau. Les Montréalais résistent aux ordonnances, et le Conseil Souverain veut diriger la répression, d'accord avec l’intendant; Frontenac l’en empêche. La cour désavoue partiellement le gouverneur; ordonnance du 2 mai 1681 : amnistie royale pour les coureurs de bois et régime des vingt-cinq congés. Frontenac ébauche cependant l’organisation politique du haut pays.

La traite des pelleteries avait dans la Nouvelle-France, au xvii® siècle, une importance très particulière : les pelleteries étaient alors, en effet, le seul fret que le Canada pût envoyer en France, en échange des boissons, des vêtements, des objets fabriqués dont il avait besoin; il n’exportait encore ni grains, ni bois: ses mines étaient à peine connues, et presque aucun colon ne s’occupait régulièrement de pêche; un commerce actif de pelleteries élait donc indispensable à la vie du pays. De plus, comme le numéraire était fort rare, quoique les pièces françaises fussent comptées au Canada pour un quart en sus de leur valeur de

France ‘, chacun se servait des pelleteries comme de monnaie courante ?, de sorte qu'il n’était pas d’habitant qui n’en eût quelque provision. Si l’on ne fait pas état de cette observation fondamentale, on conclura trop aisément d’une lecture superficielle des textes qu'il n’y avait alors dans la Nouvelle-France que des commerçants en pelleteries; c’est là une illusion très naturelle, contre laquelle il faut d’abord se prémunir; les seuls négociants, au sens strict du mot, étaient ceux qui organisaient autour de nos établissements la chasse des bêtes à fourrures, pour introduire ensuite les peaux dans la colonie, et ceux-là n'étaient certainement qu’une minorité : trop volontiers, on en exagère le nombre, parce qu'on ne prend pas garde que ce petit groupe, nécessairement très actif et entreprenant, s'impose plus que tout autre à l'attention des administrateurs, au point de figurer dans les documents à une place prépondérante. A distance de perspective, nous devons rétablir les proportions.

Ce qui est exact, ce que l’on doit retenir des accusations qui remplissent les correspondances du Canada, comme des reproches de la Cour, c’est que presque tous les fonctionnaires de la Nouvelle- France cherchaient dans la traite un supplément de ressources ordinairement très nécessaire; gouverneur, intendant, officiers, missionnaires même, tous traitaient plus ou moins; on peut en croire La Hontan, qui rapporte avec une impartiale méchanceté tout ce qu'il apprend sur les uns et les autres; il n’arriva qu’un an après le départ de Frontenac et de Duchesneau, mais les habitudes restaient ce qu’elles étaient auparavant : ici, c’est le gouverneur de Trois-Rivières, qui mourrait de faim, s’il n'avait entrepris quelque commerce; là, le gouverneur général La Barre, qui envoyait clandestinement du castor aux Anglais; ailleurs, l’intendant Meuiles, trop bienfaisant pour qu'on songe à lui reprocher la traite qu’il faisait discrètement ; quant à Perrot, gouverneur de Montréal, chacun le connaissait pour un des principaux négociants du Canada ©. Il est juste ici de faire une exception pour l’évêque de Québec : sans doute, les revenus de sa charge et les dons du roi lui assuraient, parmi des fonctionnaires à peine payés, une situation très privilégiée, mais on n'en doit

4 Ar.col., C.G.Can., III, 35. — La Potherie, I, 210. — Clément, II?, 541. 2. Cf.remarque du P. Lejeune, $. J., dès 1636. Douniol, IT, 341. 3. La Hontan, I, 23, 25, 61, 72.

pas moins rendre hommage à la dignité de sa conduite; nul n’a pu, dans la campagne si vive qu’il dirigea contre la traite avec les sauvages, l’accuser de motifs intéressés. Au contraire, les missionnaires avaient, dans leurs stations principales, de vrais entrepôts, comme celui du Saut-Sainte-Marie ‘; les sauvages qui s’enivraient malgré les exhortations des Pères, payaient des amendes en pelleteries, « pour la décoration de la chapelle ?. » Nous n'avons pas à faire acception ici des documents de pure polémique, tels que la Morale Pratique des Jésuites d'Arnauld, ou le mémoire janséniste publié par Margry; nous pouvons même négliger quelques boutades de Frontenac, comme celle-ci, de sa première lettre à Colbert, que les Jésuites canadiens songeaient « autant à la conversion des castors qu'à celle des âmes * ». Il nous suffit de noter les recommandations incessantes de Colbert pour prévenir ou réprimer le commerce des ecclésiastiques et des officiers; en 1675, ce ministre rappelait à Frontenac comme à Duchesneau qu’il ne devait se faire aucun trafic pour eux ni sous leur nom. La lettre à Duchesneau du 15 avril 1676 est plus formelle encore : « Je ne vous dis point que Sa Majesté ne trouverait point bon qu'aucun commerce de quelque qualité que ce soit se fit sous votre nom ou sous celui d'aucun de vos domestiques, parce que j'estime que vous en voyez bien les conséquences; mais elle veut que vous empêchiez même qu'aucune personne constituée en dignité, ou ecclésiastique ou séculière, ou communauté ne fasse n\ traite ni commerce. » En ce qui concerne les prêtres, Colbert, l’année suivante, renouvelle ses observations; il condamne « la coutume que les ecclésiastiques séculiers et réguliers avaient prise de traiter ou faire traiter par leurs valets ‘ ». Enfin, dans le curieux mémoire de l'abbé Dudouyt qui touche à tant de questions, le grand vicaire ne parle-t-il pas de castor vendu pour 500 000 livres à quatre des principaux chapeliers de Paris 5? Quand même Dudouytne ferait que transcrire ici, sur le commerce général du Canada, une note de statistique, on pourrait trouver étrange qu'il entretienne ses correspondants de sujets pareils.

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