Voir l’Introduction
3. Depuis les ouvrages de Parkman, les Américains étudient volontiers les origines de leur histoire, et le caractère de La Salle les a vivement frappés. Dans un Recueil historique, entièrement rédigé par des dames américaines, et qui figurait au palais de llinois de lExposition de Chicago (1893), on lisait sur La Salle ces lignes, signées Lura Nash Griggs : « A very Roman in courage, in fortitude, patience and perseverance, his name shines with an ever increasing luster, as the years close over that episode of American History, which, though familiar, seems but a vision evoked from the silence primeval, only to loose itself again in the solitude of forest and fairy land of lakes, so ephemeral, so transient was the vast domain of New-France. » —
les Jésuites l’aient beaucoup combattu, plus d’un trait de lui rappelle le missionnaire; on se tromperait également si l’on voyait en lui l'ennemi systématique de la propagande des Pères, ou le serviteur docile de la politique de Frontenae. Son œuvre est toute d'inspiration personnelle; comme elle dépasse les limites de l'étude qui nous occupe, nous ne devons dans ce livre en montrer que certains côtés; La Salle s’est trouvé longtemps le collaborateur de Frontenac, mais le gouverneur général, esprit plus positif, plus capable de cette diversité d'intelligence et d'efforts qui distingue l’homme d'état, s’est servi de lui, plutôt qu’il ne l’a servi. Ce que nous avons à raconter ici de La Salle, c'est l'histoire de ses luttes avec les Pères Jésuites et leurs partisans au Canada ; et l’analogie est bien curieuse, entre les procédés qui étaient également ceux de ces adversaires; les Jésuites ouvraient des magasins dans leurs missions pour attirer les sauvages et remplir le rôle d’évangélistes qu'ils s’étaient volontairement imposé; pour La Salle non plus, le commerce n’était une fin, mais un simple moyen, un moyen de s’appuyer sur des intérêts pour accomplir une œuvre désintéressée; et tel était, chez lui, l'empire souverain de l'idée, que le découvreur fit tort bien vite au commerçant; La Hontan, trop peu contemplatif pour y rien comprendre, en reste tout étonné.
Pendant deux ans, de 1675 à 1677, La Salle demeure au fort Frontenac. L'abbé Faillon ? assure qu’il n'avait là qu’un poste de commerce, n’ayant aucunement tenu ses engagements de faire défricher et de fonder une colonie agricole. Le seul texte qu’il cite à l'appui de cette opinion est une liste des personnes fixées au fort en 1677 *, sur laquelle figurent seulement deux habitants mariés et pères de famille; mais cela ne prouve point que les autres colons du fort, ouvriers ou soldats, ne s’occupaient que de commerce; nous savons, au contraire, que La Salle leur avait
Le même recueil contenait sur Tonty, compagnon de La Salle, des vers de M°° Elisabeth H. Baldwin, dont on peut noter les suivants :
With tears of blood and anguish
He baptized our valley home,
And lives in song and story
With La Salle —, our nation's own, HAE 2. IT, 472, 3. Publiée par Margry, I, 296.
assigné des lots de terre, comme le gouvernement l'avait fait naguère dans le bas Canada pour les hommes du régiment de Carignan-Salières, et cela, dès 1677; nous posséaons encore un acte de donation aux Récollets, dont deux Pères desservaient le fort Frontenac, de « quinze arpents de front sur vingt de profondeur sur le lac Ontario, bornés d’un côté par la concession faite au sieur Yson, sergent de la garnison dudit fort‘... » La Salle appliquait donc exactement les mêmes procédés de colonisation que les administrateurs; il faut même noter, ce que n'a point fait l'abbé Faillon, que des sauvages, iroquois et outaouais, s'étaient établis aux environs du fort, où ils venaient sans cesse en traite; le document janséniste de Margry ? assure qu'il y eut bientôt, à l’abri du fort Frontenac, un village d'Iroquois et un de Français, et d’autres textes plus autorisés confirment cette assertion : lorsque Colbert fit accorder à La Salle le droit de découvrir les pays du Mississipi, le roi, dans les lettres patentes du 12 mai 1678, s'exprime formellement à cet égard : « l’application que vous avez donnée à faire défricher les terres que nous vous avons accordées par l’arrêt de notre Conseil du 13 mai 1675 et lettres patentes dudit jour, à former des habitations sur lesdites terres, et à mettre en bon état de défense le fort Frontenac,... nous donne tout lieu d'espérer que vous réussirez à notre satisfaction et à l’avantage de nos sujets dudit pays *. » De même, la relation de Tonty, compagnon de La Salle, dit qu'en 1678 il y a au fort « quelques habitalions françaises, une maison de Récollets et tout proche un village d’Iroquois * »; La Salle lui-même, dans un mémoire soumis à Seignelay en 1681, déclarait qu'il y avait autour du fort « plusieurs habitants français et quantité de nations sauvages jusqu’au nombre de plus de dix-huit mille, qui ont bâti des maisons et ensemencé quantité de terres pour commencer une puissante colonie * »; des bestiaux avaient été amenés, une barque, le Frontenac, flottait sur le lac Ontario; bientôt, La Salle lancera sur