‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 15 sur 316 · Id; id · texte numérisé non relu

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des conjectures. Si l’on en croyait le document cité plus haut !, La Salle aurait dès lors atteint le Mississipi par les Illinois, mais aucun autre témoignage ne vient confirmer celui-ci, qui ne suffit pas. Il est même plus vraisemblable que La Salle ne réussit pas à faire une découverte complète, puisque en 1673 nous le retrouvons chez les [roquois, menant la vie de coureur de bois ? : il lui fallait sans doute, comme après sa première exploration, reconstituer ses ressources en vue d'une expédition nouvelle. En son absence, les administrateurs ne voulurent pas tarder à pousser les établissements français jusqu'au lac Ontario; ce qu’ils savaient déjà de l'importance de cette région, ce qu’ils en espéraient pour la découverte d’un grand fleuve qui, pensait-on, « arrose ces terres fertiles en or et en argent qui sont vers la Nouvelle-Espagne * », tout leur conseillait de ne pas attendre le retour de l’explorateur; de là le voyage que Courcelles fit sur le lac Ontario dans l'été de 1671. Cest alors qu’il reconnut et désigna l’emplacement où devait, deux ans plus tard, s'élever le fort Frontenac *.

Deux autres expéditions furent envoyées en 16714, l’une à la baie d'Hudson, l’autre vers les tribus abénaquises de l’Acadie. On savait que les territoires du Nord étaient des pays de grandes chasses; il y avait intérêt pour les Français à s’y établir avant les Anglais de la Nouvelle-York, dont les vaisseaux s'étaient avancés déjà dans ces parages. La mission organisée par Talon comprenait « le sieur de Saint-Simon, jeune gentilhomme canadien, honoré par le roi depuis peu de ce titre », un autre laïque nommé Couture et le P. Albanel, Jésuite, qui avait été jadis missionnaire à Tadoussac, la dernière station française en aval de Québec ÿ. Ayant quitté cette ville le 25 octobre 1671, les pionniers remontèrent le Saguenay, et apprirent en route que deux vaisseaux européens avaient été vus dans les eaux de la baie d'Hudson; à la fin de l’hivernage, ils repartirent, et atteignirent la baie, par 50°, au mois de juin; ils y trouvèrent un petit bateau « portant pavillon anglais et voile latine » et s'empressèrent de

. Voir plus bas, chap. II.

. Margry, I, 182.

. Voir la Relation de ce voyage dans Margry, I, 169 ss.

. Les documents sur ce voyage sont la Relation des Jésuiles pour 1671-72, p. 152 ss., et le mémoire de Talon du 2 nov. 1671, dont Margry donne des extraits, 1, chap. V. — Voir aussi Charlevoix, I, 476.

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LE COMTE DE FRONTENAC. ré

convoquer les chefs des tribus voisines à une assemblée générale; ils leur vantèrent la puissance de la France, qui avait su contraindre les Iroquois à la paix, les invitèrent à descendre pour pêcher, chasser et trafiquer au milieu des Français, et regagnèrent Québec, en août 1672, après avoir franchi plus de quatre cents rapides. Talon voulait surtout savoir d’eux « s’il n’y avait pas lieu de faire dans la baie un entrepôt capable de fournir un jour des rafraïichissements aux vaisseaux qui pourront ci-après découvrir par cet endroit la communication des deux mers du Nord et du Sud ». Nous retrouvons ici cette idée de la recherche d'une voie nouvelle entre l’Europe et l’Asie orientale, qui était celle de Cavelier de la Salle et des premiers explorateurs de l'Ouest canadien.

L’Acadie avait été occupée par les Anglais à la faveur de l'alliance conclue par Louis XIV avec leurs ennemis les Hollandais ; elle nous avait été restituée en 1667 par la paix de Bréda, et M. de Grandfontaine chargé d’en reprendre possession s’y était installé en 1670; d’après le recensement dressé par ce gouverneur, en 1671, il y avait à Port-Royal 373 habitants, répartis en 68 familles; très peu d’arpents de terre étaient cultivés; les colons vivaient surtout de chasse et de pêche; ils entretenaient des relations amicales avec les tribus abénaquises, très hostiles aux Anglais. Quelques Français, comme Saint-Castin, vivaient à ia manière des indigènes, et leur influence était grande sur les Abénaquis. On les appelait capitaines de sauvages !.

L’Acadie n’avait que des relations rares avec le Canada, dont elle était séparée par une large zone de forêts; cependant la richesse de ses pêcheries, la condition privilégiée de ses ports, qui sont libres toute l’année, sa proximité même des colonies anglaises en montraient l'importance aux gouverneurs désireux d’affermir la situation du Canada français. Par l'intermédiaire des Abénaquis, il était facile d’inquiéter Les colons de la Nouvelle- Angleterre, en même temps que des communications régulières avec les ports acadiens auraient rendu plus aisé le ravitaillement du Canada. Colbert avait remarqué ? tous ces avantages, el Talon, évidemment d'accord avec lui, envoya vers les frontières franco-

1. Voir sur cette question Rameau, Une colonie féodale. 2. Clément, HL?, 521, 536, 519.

anglaises M. de Saint-Lusson. On peut être surpris de voir que cet officier, qui présidait le 44 juin 1671 l'assemblée des indigènes au Saut-Sainte-Marie, soit signalé par Talon, le 2 novembre suivant *, comme revenant de la rivières de Pemkuit (Kinibequi), limite fixée par le traité de Bréda entre les Français et les Anglais. Toutefois, comme Talon, dans un mémoire annexe du 11 novembre, revient encore sur les services de Saint-Lusson en Acadie ?, et que nous ne connaissons pas au Canada deux personnages portant le même nom, il faut conclure que Saint-Lusson, rentré à Québec vers le mois de juillet, repartit presque aussitôt pour l’Acadie et fut de retour sur la fin de l’automne. Ce serait un voyage remarquablement rapide, pour l'époque, mais non impossible.

Saint-Lusson avait trouvé sur les frontières acadiennes « de belles habitations anglaises, bien bâties et dans de belles plaines ». Ces colons anglais, craignant sans doute le voisinage de nos alliés abénaquis, auraient offert à Talon de passer sous la domination du roi de France. Il ne fut pas donné suite à ce projet, quoique Talon, comme plus tard Frontenac, jugeât très utile d’incorporer les colonies anglaises voisines du Canada, pour ne point leur laisser le loisir de se développer contre nous. Le Mémoire d'un missionnaire déjà cité * exprime la même idée : il faut d’abord unir par un chemin Québec à un port de l’Acadie, le Port-Royal ou Pentagoet, puis fortifier ce port pour avoir une tête de ligne avancée du Canada sur l'Océan Atlantique. « On aurait eu grand avantage, ajoute l’auteur anonyme, à acheter aux Hollandais'la Nouvelle- Hollande. Il est maintenant difficile de tirer ce pays des mains des Anglais qui l’ont usurpé sur les Hollandais en se saisissant des forts et la rivière. » La Nouvelle-Hollande, en effet, s'appelait déjà New-York, et de là partaient les barils d’eau-de-vie et les armes que l’on vendait aux Iroquois pour faire la guerre aux Français. Mais Talon et Courcelles n’eurent pas le temps d’achever leur œuvre de ce côté et l’occasion perdue ne se retrouva plus.

1. Mémoire cité. + 9, Ar. col., C. G. Can., IT, 188. « En achevant ce mémoire, M. de Saint-Lusson

revient de Pentagoet, très fatigué...» — Le 7 nov. 1672, Saint-Lusson obtenait de Talon une con cession en récompense de ses services. (Ar. col., M.S. M., IT, 108.)

on p.12.

En même temps que ces expéditions traçaient à Frontenac le plan qu'il va suivre, elles suscitaient ou plutôt renouvelaient contre le gouvernement civil les hostilités qui retarderont son progrès : la Relation des Jésuites pour 1670-71 montre que ces Pères étaient alors établis, pourleurs missions du Canada, sur tous les points géographiques d'importance : ils ont des prédicateurs auprès de chacune des cinq nations iroquoises, comme chez les Hurons des environs de Québec et dans la Prairie, au sud de Montréal; ils tiennent, dans le haut pays, le Saut-Sainte-Marie, et l’île de Michillimackinac, dans le goulet entre les lacs Michigan (lac des Illinois) et Huron ; d’après les termes mêmes de la Relation ‘ « Michillimackinac est la clef et comme la porte pour tous les peuples du sud, comme le Saut l’est pour ceux du nord ». — Un gouverneur, pour peu qu’il fût soucieux d’exercer les droits de sa charge, ne pouvait manquer d’être frappé de cette puissance; puissance, moins par ce que les Jésuites avaient fait déjà comme colons ou comme prédicateurs, que par la faculté qu'ils avaient acquise de surveiller toutes les voies du développement de la Nouvelle-France, et de s'imposer partout comme intermédiaires entre les autorites civiles et les populations indigènes. Dès le début, Colbert avait recommandé à Talon « de maintenir dans une juste balance l’autorité temporelle, qui réside en la personne du roi et de ceux qui la représentent, et la spirituelle qui réside en la personne de l’évêque et des Jésuites, de manière toutefois que celle-ci soit inférieure à l’autre *.… » Cest Ià ce qui préoccupe le ministre tout d'abord; il n’a rien de plus urgent à dire à Talon, au début de ses instructions.

Sur les conseils de Colbert, Courcelles, puis Talon, encouragent les Sulpiciens et les Récollets pour diminuer l'importance excessive des Jésuites; les Sulpiciens cherchaient à s'étendre à l’ouest de Montréal comme le prouvent le départ de Dollier et Gallinée avec La Salle et les tentatives de missions de l’abbé de Fénelon chez les Iroquois. Quant aux Récollets, ils avaient été les premiers missionnaires du Canada; rentrés en France lors de la conquête anglaise (1629), ils n'étaient point revenus depuis en Amérique, et leur historien le P. Leclereq affirme que l'opposition de

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