DD LE COMTE DE FRONTENAC
de son côté, affectait de rendre toujours hommage aux services des Jésuites et faisait condamner de temps en temps quelques coureurs de bois. Comme le régime inauguré par les administrateurs était nouveau, comme ils représentaient directement le roi, qui les avait nommés et non pas une compagnie de marchands, le clergé comprenait que beaucoup de prudence était nécessaire. De plus, on était alors à un moment où Colbert disposait encore de toute son autorité sur Louis XIV; la guerre de Hollande, qui marque le déclin de cette influence, commence précisément en l’année où Fronteñac arrive au Canada; moins fermement soutenu que ses prédécesseurs, Frontenac aura plus à combattre; il lui faudra, pour lutter, toute sa clairvoyance, toute son énergie; mais il est hors de doute que, dans sa conduite avec le clergé, comme dans sa politique de découvertes et d’alliances indigènes, il s'inspire des idées de Colbert, de Courcelles et de Talon.
Il n’est pas jusqu'aux dissentiments entre gouverneur et intendant, dont ce début du régime royal ne nous montre l’origine; Courcelles, nous l’avons vu, ne s’entendit pas mieux avec Bouteroue, tout dévoué aux Jésuites, que plus tard et pour les mêmes raisons, Frontenac avec Duchesneau. Il est certain même qu'il y eut des difficultés entre Courcelles et Talon, puisque, dès 1667, Talon écrivait à Colbert qu'il lui tracerait un portrait du gouververneur, « où il distinguerait les bonnes qualités des mauvaises ! »; dans le mémoire de novembre 1671, l’intendant se plaint que le gouverneur veuille intervenir partout et ne lui laisse aucune initiative, qu'il le traite « en petit subalterne et presque en valet »; son secrétaire Patoulet, envoyé sans doute à Paris pour présenter à Colbert ses doléances, déclarait au ministre que Talon désirait être ou rappelé, ou laissé seul au Canada ?. Courcelles relevé de ses fonctions par l’arrivée de Frontenac, nous verrons que Talon ne voulut pas rester longtemps en face du nouveau gouverneur. Pourquoi Colbert, fort de cette expérience, ne renonça-t-il pas à son système, pour concentrer tous les pouvoirs en une seule main? Plus que partout ailleurs, c'eût été nécessaire, dans une colonie neuve, dont les factions rivales, grou-
APAr,-col, (CG: 1Can.. il, 308:
2. Talon à Colbert, mém. cité. — Patoulet à Colbert, 25 janv. 1672. Ar. col., C. G. Can., III, 279.
pées autour du gouverneur et de l'intendant, vont entraver le progrès.
Cependant, malgré tous les obstacles, Talon et Courcelles ont, en huit ans, accompli une œuvre considérable : stimulés par les encouragements de Colbert, ils affirment leur volonté de prendre en main la direction du pays; sans doute, ils restent très dévoués à l’œuvre de la diffusion du christianisme parmi les indigènes, mais là n’est plus le but unique de leurs efforts : leurs entreprises sont politiques autant que religieuses. Ils ont assuré par des démonstrations militaires le prestige de la Nouvelle-France; ils ont, avec le concours d'habitants nombreux venus du vieux pays, développé les établissements agricoles de la colonie; une industrie naissante eût pris un essor rapide si le mouvement de l’'émigration n'avait été ralenti d'abord, puis arrêté dès les premières années de la guerre de Hollande; ils ont enfin, en protégeant des explorations de divers côtés, indiqué à leurs successeurs par où le Canada français doit grandir.
En 1671, las d’une existence de labeur incessant, Courcelles avait demandé son rappel. Il partit dès que son successeur Frontenac fut arrivé à Québec, et bientôt l’intendant le suivit. Quelques mois après son retour, Talon présenta au ministre plusieurs mémoires sur la Nouvelle-France. Il croyait en l'avenir du Canada : « Je ne suis pas un homme de cour, déclarait-il !, et je ne dis pas par la seule passion de plaire au roi et sans un juste fondement que cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. » À Frontenac, maintenant, la charge d’accomplir cette prophétie.
4, Mém. cité. Ar. col., C. G. Can., JIT, 174.
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