‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 186 sur 316 · Ar. col., M. S. M., Mém · texte numérisé non relu

Ar. col., M. S. M., Mém

français qu’il admet les prétendus droits des Anglais sur les Iroquois, et de l’autre il se garde contre le mécontentement possible du gouverneur anglais; il prévient Dongan de l'erreur dans laquelle Arnaud est tombé, et le met en garde pour l'avenir. Lorsque Arnaud, dit-il, a sommé les anciens d’obéir, l’'émoi s'est répandu dans tout le village; « nous avons deux bras, déclaraient les indigènes; nous en portons un à Montréal pour appuyer l'arbre de la paix, l’autre est chez Corlaer (le gouverneur de New-York), qui depuis longtemps est notre frère, nous y appuyons aussi l'arbre de la paix. Onontio est notre père, mais ni lui ni Corlaer n’est notre maitre. »

Sans donc s'arrêter aux observations d'Arnaud, les Onnontagués envoyèrent à La Barre une députation composée de neuf d’entre eux, auxquels se joignirent deux Oneiouts et deux Goyoguens; les Agniers n'étaient point représentés; quant aux Tsonnontouans, ils n’avaient pas osé venir, pour ne pas déplaire à Dongan, ou plus probablement pour garder toute leur liberté; cependant, c'était contre eux, contre eux seuls, que La Barre dirigeait son expédition; leur absence était donc, pour le gouverneur français, un véritable échec. La situation de l’armée canadienne était alors très précaire; on était au 3 septembre, et, depuis plus d’une semaine, on campait dans un pays marécageux, sans vivres frais, sans eau pure; « la moitié de la milice était sur Le grabat; un peu tard, La Barre s’apercevait qu'il n’était pas en état d'’insulter l’Iroquois ! ». Il aurait bien voulu dissimuler aux ambassadeurs l’état véritable de ses troupes, et, dans ce dessein, avait évacué les hommes les moins valides sur le fort Frontenac; mais le chef de la mission iroquoise, le très avisé « sieur de la Grande-Gueule », ne fut pas dupe de cet artifice; une promenade furtive qu'il fit la nuit, parmi les tentes, lui montra qu'il était en présence d’une armée fatiguée, sans ressources, et qu'il pouvait parler haut.

Les conférences furent ouvertes le 5 septembre, en présence des PP. Bruyas, qui servait d’interprète au gouverneur général, Vaillant, de Lamberville, « et de tous les officiers de l’armée qui se sont trouvés en santé ». L'échange des propositions fut plus glorieux pour les Iroquois que pour La Barre; vainement, le gouverneur général parla de la bonté d’Onontio, qui avait voulu venir

1, Mém. cité sur les guerres canadiennes.

au-devant de ses enfants, pour planter de nouveau l’arbre de la paix ; la Grande-Gueule répondit que l'intention bien claire des Français avait été la guerre, et que maintenant, se sentant trop faibles pour y donner suite, ils se faisaient plus modestes; il refusa d’abord toute réparation pour les canots pillés, et revendiqua l'entière liberté des Cinq-Nations contre les Illinois; à la fin, voyant que La Barre cédait sur ce dernier point, le plus important, il admit le principe d’une indemnité pour les dommages faits aux Français; La Barre obtint encore que, dans leur lutte contre les Illinois, les Tsonnontouans s’efforceraient de distinguer les Français, pour les épargner. Ce n'étaient là que des paroles; il fallut bien que La Barre s’en contentât, car, malgré l'attitude assez fière qu’il avait adoptée au début des pourparlers, il était hors d'état d'attaquer les Iroquois, voire de leur résister, s'ils l’attaquaient eux-mêmes; comme par une dernière ironie, la Grande-Gueule convia quelques officiers français à un festin mêlé de danses, qu’il donna près de leur camp; il semblait vraiment que, sur ce sol iroquois où ils avaient voulu débarquer en maîtres, les Français n’étaient plus que des invités. La Barre, cette paix malheureuse signée, regagna rapidement le fort Frontenac, puis Québec; l’armée le suivit, par petites étapes, perdant tous les jours quelques hommes : quatre-vingts moururent à Montréal *. Chemin faisant, La Barre avait envoyé vers Niagara l'avis que la paix était faite et l’ordre aux contingents auxiliaires de regagner le haut pays. Perrot, La Durantaye, du Lhut avaient enfin, péniblement, accompli la mission dont le gouverneur les avait d’abord chargés, et La Durantaye s'était mis à la tête du corps de troupes assemblé à Michillimackinac, au nombre de deux cents Français et six cents sauvages; il avait fallu, pour décider ces derniers, leur promettre qu’ils seraient largement ravitaillés par les soins d’Onontio. Nicolas Perrot n’aurait pas voulu leur donner des assurances fermes; il le fit pourtant, sur l’ordre formel de La Durantaye, et les sauvages de son territoire, Outagamis, Renards, commencèrent à construire des barques pour descendre vers l'Ontario; le 29 juillet, on quittait Michillimackinac pour Niagara. On y fût arrivé à temps pour se joindre

1. Mémoires sur l'expédition, — Lettres des administrateurs. Ar. col., C. G. Can., VI, et M.S. M., Mém, — La Hontan, Lettre VII. — La Potherie, II, 163 ss.

aux troupes de La Barre, si les Français avaient été seuls; mais les chefs ne pouvaient obtenir des indigènes une marche régulière; sans cesse, des bandes s’écartaient pour la chasse, et l’on devait perdre du temps pour les rallier; le moindre incident ranimait toutes les incertitudes : un sauvage ayant par maladresse tué son frère qui chassait avec lui, toute la colonne s’arrêta, frappée par ce mauvais présage; Perrot dut traiter de lâches ses compagnons indigènes pour les décider à reprendre leur route. On arriva donc à Niagara fort en retard, au commencement de septembre, alors que déjà La Barre campait à la Famine. Rien n'avait été préparé pour recevoir les troupes, point de barques chargées de vivres et de fusils, comme La Durantaye l'avait fait imprudemment annoncer; pas même un canot qui portât des instructions aux chefs de la petite armée.

Parmi les sauvages, l’irritation fut à son comble; la plupart criaient à la trahison; d'autres, pour montrer jusqu’au bout qu'ils n'étaient point des lâches, parlaient. de marcher aussitôt contre les Tsonnontouans, ce dont les Français, considérant leur petit nombre, se souciaient fort peu. La Durantaye eût préféré gagner le fort Frontenac, qui eùüt offert sans doute quelques ressources et, en tout cas, un abri. Perrot, avec sa grande connaissance des sauvages, trouva la solution; pensant avec raison que la plupart des indigènes ne voulaient point se battre, il alla trouver les principaux, un par un, pour s'assurer de leurs dispositions, puis il fit déclarer que les Français abandonnaient désormais aux commandants des alliés la direction de leurs

hommes : il était bien juste qu’on leur donnât cette compensa-

tion, puisqu'ils pouvaient croire qu’on les avait sciemment trompés en leur promettant les ravitaillements qu'ils attendaient encore. Libres de leur itinéraire, presque tous les guerriers se préparèrent à retourner dans leur pays; à peine une trentaine d’entêtés partirent-ils à la découverte du côté du sud, vers les Iroquois; ils rencontrèrent bientôt la barque qui apportait du fort Frontenac la nouvelle de la paix. Ge fut une indignation générale parmi les indigènes qui ne s'étaient point dispersés encore. Les Outaouais du Saut étaient de tous les plus excités, et « vomissaient mille injures contre les Français »; La Durantaye et Perrot les calmèrent cependant et même décidèrent quelques-uns d’entre eux à se rendre à Montréal pour y entretenir le gouver-

neur général. Mais le mécontentement et le mépris des indigènes, ainsi dérangés de leurs chasses ordinaires pour une campagne sans combat, poursuivirent les Français dans le haut pays, où leur situation devint très difficile *.

L'expédition de La Barre fut très sévèrement jugée, au Canada même; les uns lui reprochaient d’avoir inquiété sans profit les Iroquois et les nations des Lacs, Nicolas Perrot par exemple, qui eut de la peine à reconquérir sur ces populations son ancienne autorité; d’après lui, les ecclésiastiques et les marchands qui avaient fait décider la guerre s’imaginaient que, « sitôt que le Français viendrait à paraitre, l’Iroquois lui demanderait miséricorde; qu'il serait facile d'établir des magasins, de construire des barques dans le lac Ontario et dans celui des Outaouais et que c'était un moyen de trouver des richesses ? ». D’autres, et c’est le plus grand nombre, blâmaient l’indécision dont La Barre avait ‘fait preuve. Le gouverneur, écrit l’intendant Meulles, avait en mains tous les éléments d’une prompte victoire; mais il s’attarda partout, douze jours à Montréal, quinze au fort Frontenac, autant à la Famine. Les nécessités de la lutte ne l'avaient pas empêché d'envoyer à la baie d'Hudson, en plein mois de juillet, un vaisseau monté par trente à quarante jeunes gens, qui auraient rendu plus de services dans l’armée : c’est que le gouverneur, esclave d'intérêts particuliers, n’a jamais donné à son expédition le caractère de franchise qui en eût assuré le succès; il a signé la paix comme il avait résolu la guerre, sans consulter personne que quelques marchands, il a dépensé sans utilité plus de 45 000 livres, dont lui seul devra compte au roi *. Il parait d’ailleurs que parmi les plus acharnés contre le gouverneur, il y eut « des personnes dont il avait suivi l'avis en entreprenant cette marche qui écrivirent à la Cour contre lui et mandèrent qu’il n’était plus capable de faire la guerre * ». Seul peut-être, le P. de Lamberville félicita La Barre de la paix; les Iroquois, dit-il dans une lettre du 9 octobre 1684, avaient fortifié leurs villages de palissades; ils y auraient laissé trois cents hommes, pour aller, au nombre de douze cents

Page 1