‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 204 sur 316 · Ar. col., M. S. M., Mém. 100 ss · texte numérisé non relu

Ar. col., M. S. M., Mém. 100 ss

exploit, d'Orvilliers, commandant du fort, leur envoya le P. de Lamberville, pour déclarer sa surprise d'une pareille violence, alors que les Français étaient en guerre avec les seuls Tsonnontouans. La réponse des Iroquois fut bien nette et montre toute l'étendue de la faute commise par Champigny, l’année précédente : « Est-ce que les Français n’ont pas arrêté, naguère, des Iroquois de toutes les tribus? Qu'on nous rende ces prisonniers et nous rendrons les nôtres. » Lamberville voulut gagner du temps; il prétendit que les captifs étaient à Québec et que seul, Onontio pouvait se prononcer sur leur sort. Là-dessus, les Iroquois, peu satisfaits, partent avec les quatre Français pour le village des Onnontagués; Dongan, prévenu par eux, écrit en leur nom à Denonville et celui-ci, par une faiblesse qui est aussitôt exploitée, acceptant cet intermédiaire, envoie à New-York le P. Vaillant. À quoi donc avait-il servi, l’année précédente, de proclamer les droits du roi de France sur le pays des Iroquois? Dongan, éconduisant le P. Vaillant, fit savoir aux cantons qu'il avait refusé d'écouter aucunes propositions jusqu’à ce que le gouverneur de Québec se fût engagé à détruire ses forts en pays iroquois, c’est-à-dire Frontenac et Niagara; qu’en attendant, ils se tinssent sur leurs gardes, car ils pourraient être attaqués. La complicité de Dongan ne fut donc point étrangère aux démonstrations iroquoises de 1688. Et toujours Denonville, retenu par la Cour, n’osait pas se porter directement contre son véritable ennemi; les Anglais lançaient les Iroquois contre Montréal et pillaient l’Acadie; les Français ne ripostaient pas, car Louis XIV négociait avec Jacques Il; à peine le P. Bigot, missionnaire des Abénaquis, invilait-il ses chrétiens à gagner leurs parents établis dans la Nouvelle-Angleterre, pour les associer à la prochaine guerre contre les Iroquois ‘.

Soutenus par les Anglais et voyant la faiblesse réelle des Français, ceux-ci ne s'étaient jamais montrés plus insolents; l'union qui avait paru quelque temps rompue entre les Cinq- Nations était rétablie contre la France ; au mois de juillet, la Grande-Gueule, pressé par d’Orvilliers et le P. de Lamberville, consentit à descendre à Montréal, mais ce ne fut pas pour s’humilier;

1. Mém. d’oct. 1688. — Lettres de Re 271 oct. 1687 et.10 out 1688. Ar. col., C. G. Can., X, 86, 74, et M.S. M, Mém, 234.

l'officier qui l’accompagnait compta, sur les bords du Saint-Laurent, plus de six cents sauvages en observation; on laissa passer le convoi, mais il semblait que le protecteur fût ici le chef iroquois, dont la présence seule assurait la libre circulation de l'officier français. Denonville reçut la délégation iroquoise le 45 juin 1688, et l’on traita de la paix. La Grande-Gueule revendiqua fièrement l'indépendance des cinq nations iroquoises, qui ne relèvent, dit-il, ni de la France ni de l'Angleterre; il exigea que tous les prisonniers faits par les Français seraient rendus. Denonville dut souscrire à tout; le roi n'avait depuis un an fait passer au Canada ni hommes ni argent; le gouverneur se décourageait; la résignation lui parut nécessaire; il signa donc, et la Grande-Gueule, de son côté, « forma de sa main, au bas du traité, les figures des bêtes » qui sont les sceaux des tribus iroquoises !. :

Déjà Denonville avait envoyé aux nations d'en haut, par La Forest, l’ordre de cesser toutes les hostilités contre l’Iroquois; mais les Outaouais persistaient à ne pas traiter, ils avaient même enlevé quelques ennemis et s’apprêtaient à les brûler à Michillimackinac. L'intervention de Perrot sauva ces malheureux, et cet officier reçut même des Outaouais une sorte de délégation pour les représenter aux conférences qui devaient être ouvertes à Montréal en vue d’une paix générale; il descendit avec un chef nommé « la Petite Racine », mais il revint bientôt dans les postes de son commandement, car les conférences annoncées n'avaient pas été réunies; tout se réduisit aux entrevues de la Grande-Gueule et de Denonville, suivies du peu glorieux traité du 15 juin ?. L’attitude hautaine des députés iroquois parait avoir profondément ému Denonville; rien, en effet, ne pouvait mieux lui faire sentir l'erreur de la politique dans laquelle il s'était obstiné avec un zèle, une abnégation dignes d’un succès meilleur. Ainsi, c'était pour s’entendre dicter des conditions par un chef sauvage qu'il avait si laborieusement préparé, si vaillamment dirigé la campagne de l'année précédente? Devant cette évidence, il dut y avoir en lui comme un écroulement; tout désormais dans sa conduite révèle l’homme effaré, désorienté, qui n’a plus que la force de pousser

1. Traité du 15 juin 1688. Ar. col., C. G. Can., X, 48. 9, La Potherie, II, 222. — La chronologie de Charlevoix sur les années 1681-89 (1, 528 ss.) est peu précise et parfois fautive.

des cris de détresse, et qu’envahit comme une folie de panique et de désespoir.

Sa première faute grave fut d’ordonner l'évacuation de Niagara ; ce poste, écrivit-il au ministre, coûtait trop cher; les sauvages alliés n’en avaient point profité comme ils auraient dû pour harceler l’ennemi ‘. La vérité, c’est que les Iroquois en avaient réclamé la destruction, parce que le fort génait leurs relations avec les pays Outaouais; Denonville n’osa pas leur refuser cette concession et fut trop heureux, à ce prix, d'obtenir la permission de ravitailler le fort Frontenac; le traité passé avec la Grande- Gueule est du 15 juin 1688; l’ordre d'évacuation de Niagara porte la date du 6 juillet suivant. Combien cette faiblesse était maladroite, le gouverneur lui-même l'avait démontré par avance, lorsqu'il parlait justement au roi dans ses précédents mémoires, de l'importance de Niagara. La petite garnison de ce poste avait beaucoup souffert, depuis le départ de l’armée, en juillet 1687; elle était bloquée par les Iroquois qui infestaient les campagnes environnantes; les vivres laissés par Denonville étant de mauvaise qualité, des maladies avaient bientôt réduit la troupe à quelques hommes, que commandait des Bergères, de Troyes ayant succombé. Sans des Miamis qui apportèrent quelques provisions fraiches, ces derniers survivants fussent morts de faim. C’est dans cet état de misère qu’ils reçurent les instructions de Denonville; ils étaient trop épuisés pour ne point s’y conformer avec plaisir : le procès-verbal d'évacuation, du 15 septembre 1688, est signé du commandant des Bergères et du P. Millet, Jésuite; on détruisit avant de partir tous les ouvrages militaires; on laissa debout une grande croix, quelques cabanes et les magasins, « pour maintenir la possession que Sa Majesté et les Français ont depuis longtemps en ces quartiers ? ». Ce village à l’abandon, demi-ruiné, ne devait-il point donner aux indigènes l'impression d’une décadence, plutôt que celle d’un pouvoir jaloux de maintenir ses droits? Le chemin de Montréal était trop peu sûr pour une troupe affaiblie par Îa faim et les maladies : des Bergères remonta sur Michillimackinac; il est probable qu’il passa par Détroit, mais sans s’y arrêter ; ce poste ne devait plus alors avoir de garnison,

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