‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 220 sur 316 · Mém. des guerres de 1682-1712. — La Hontan, lettre XVII · texte numérisé non relu

Mém. des guerres de 1682-1712. — La Hontan, lettre XVII

C'est que le gouverneur général espérait, par l'intermédiaire de ce chef indigène, recouvrer l’ascendant qu'il exerçait jadis sur les Iroquois; s’il n’y réussit pas immédiatement, Ouréouharé lui fut pourtant très utile, en obtenant la délivrance de plusieurs prisonniers français et combattant sans relâche les dispositions malveillantes de ses compatriotes ‘. Monté à Montréal avec Frontenac, en octobre 1689, Ouréouharé reçut, aux côtés du gouverneur, une ambassade iroquoise qui pensait trouver encore Denonville et dont le chef, n’appréciant pas l'importance de ce changement de personnes, se montra fort insolent. Frontenac lui parla comme il convenait, en termes énergiques, et l’arrivée d’un convoi de canots, descendant de Michillimackinac et du Saut- Sainte-Marie, compléta son discours d’un heureux commentaire. Ouréouharé pria ses compatriotes d'annoncer dans leurs villages le retour d’un Onontio dont ils connaissaient l'affection, auquel lui-même, Ouréouharé, devait sa liberté, et qui était animé toujours des mêmes intentions pour ses enfants; si les Cinq-Nations voulaient députer des ambassadeurs à Montréal, ceux-ci verraient « leur ancien père, venu pour leur donner à téter » (sic). Mais la trahison de Champigny, les avantages récemment remportés sur les Français avaient exaspéré les passions belliqueuses des Iroquois; à ces discours pacifiques les anciens répondirent qu'ils ne reconnaissaient plus de père parmi les Français et qu'ils continueraient la guerre; ils tinrent parole, puisque, le 43 novembre, ils lançaient encore un parti contre l'ile de Montréal. Pour les dompter, Frontenac entreprit de leur prouver qu’il était plus fort qu'eux, et qu'il restait maitre de faire ou non la paix : chaque fois qu’un Iroquois était pris aux environs des habitations françaises, il le faisait mettre en liberté et le renvoyait avec des présents; mais, d'autre part, il avait repris ses relations avec les tribus indigènes du haut pays, et déclarait aux Outaouais qu'il entendait, comme autrefois, rester leur protecteur ?; il prétendait montrer aux CGinq-Nations qu'elles ne pourraient plus faire impunément la guerre aux Français, comme à l’époque de Denonville.

Dans l’automne de 1689, du Lhut, parti en exploration avec quelques hommes, avait dispersé une bande d’Iroquois dont plu-

1 Ar Col MCAG EAN. XL 070 2. Mém. des guerres... — Lettre de Frontenac du 15 nov. 1689.

sieurs avaient été tués. Mais à Michillimackinac, La Durantaye se maintenait très péniblement; les Outaouais parlaient couramment de traiter avec les Iroquois, et e’eût été, pour les Français établis parmi eux, l'invasion et la ruine immédiate; le commandant, fort inquiet, avait envoyé Jolliet à Québec pour demander quelques secours; il avait entendu dire qu'un nouveau gouverneur allait arriver, il en espérait mieux, quel qu'il fût, qu'il n’avait obtenu de Denonville. Jolliet vit Frontenac en décembre, mais, malgré le désir du gouverneur de le renvoyer tout de suite, il ne put s’'aventurer qu'au printemps, lorsqu'on crut terminée la chasse des Iroquois qui couraient le pays; il annonçait le départ prochain d’un convoi qui apporterait des armes, et devait surtout répandre parmi les Outaouais la nouvelle que le gouverneur était celui même dont ils avaient naguère éprouvé les bienfaits. Le convoi promis était fort d'environ cent cinquante hommes, commandés par un capitaine réformé, Louvigny; après une escarmouche où d’Hosta, chef d’une escorte de soldats, mit en fuite un parti d’Iroquois, le petit corps gagna sans autre difficulté Michillimackinac, et Louvigny, d'accord avec La Durantaye, finit par persuader aux Outaouais de ne point s'engager avec les [roquois . Aussi bien avait-il pour les décider la meilleure des raisons; les Outaouais n'auraient traité que pour recevoir, par l’intermédiaire des Iroquois et de leurs alliés anglais, les armes, les munitions et aussi l’eau-de-vie que les Français, bloqués dans le bas Canada, ne leur fournissaient plus; du jour où la voie de Montréal redevenait libre, la situation était toute différente, et les Iroquois le savaient bien : voilà pourquoi l'évacuation du fort Frontenac leur semblait si désirable : débarrassés de la surveillance de ce poste et des reconnaissances qui s’y appuyaient, ils passaient sans encombre sur la rive septentrionale de l'Ontario, d’où leurs bandes coupaient d'une série d’embuscades la route de la rivière des Outaouais. Ni Champigny, ni Denonville ne font preuve de beaucoup d'intelligence, lorsque, dans divers mémoires postérieurs à l’été de 1689, ils donnent comme une des causes de nos malheurs la construction de postes trop éloignés, par exemple le fort Frontenac ?. Au contraire, la restauration immédiate de ce fort

4. Lettres de Frontenac et mém. de Champigny, 1689-1690. Ar. col., C. G. Can., X et XI, et M. S. M., Mém. 249. — La Potherie, IT, 233-247; III, 60 ss. 9, Ar. col... G. G. Can:, X, 244: XT, 187.

contribua certainement, tout imparfaite qu’elle fût encore, au succès de la mission de Louvigny : sous la protection des coureurs de cette troupe, une flottille indigène de cent trois canots partit pour Montréal. Telle était, dans cette ville, la terreur des Iroquois que d'abord les habitants s'imaginèrent qu'une nouvelle incursion lés menaçait; ils passèrent de leur première angoisse à une joie bruyante lorsqu'ils eurent reconnu les Français de Louvigny.

On était alors à la fin de juillet, et Frontenac venait de constater l’échec des négociations d'Ouréouharé avec ses compatriotes. Quelques Iroquois, conduits par le chef Gagnieogoton, avaient bien paru à Montréal au printemps; mais ils n'avaient point parlé de paix en termes acceptables, et Frontenac avait affecté de ne point les recevoir; seul, Callières était entré en pourparlers avec eux, mais, lorsqu'ils voulurent voir le gouverneur général, Ouréouharé leur donna audience, et non point Frontenac; il les exhorta vivement à ne point contrister leur père, qui serait heureux de pouvoir lesregarder encore comme de fidèles enfants; il les pria de venir en ambassade officielle au cours de l'été à Montréal et les dissuada d'écouter les Anglais, « rebelles à leur roi légitime que protège le grand Onontio ». Nous pouvons douter que cet exposé de politique européenne ait beaucoup frappé Gagnicogoton, et même qu'Ouréouharé comprit ici parfaitement ce qu'on lui faisait dire, mais pendant le séjour des Iroquois à Montréal on reçut l'avis de succès remportés par des coureurs français sur les colons de la Nouvelle-Angleterre ; ce dernier argument était meilleur.

Frontenac espéra qu’enfin et sur cette impression, les cantons traiteraient; il leur envoya, toujours par l'intermédiaire d'Ouréouharé, huit colliers; un officier français avec un interprète devait accompagner ces présents; il paraît que La Hontan fut d’abord désigné, mais il déclara que les Iroquois étaient trop mal disposés, et se récusa; dans cette affaire, il fut plus avisé que brave car le chevalier d'O, qui lui fut substitué, faillit être victime des Iroquois; à l’instigation des Anglais, deux de ses compagnons furent brûlés; lui aussi, attaché au poteau, attendait le même supplice, mais les Iroquois n’osèrent pas allumer le bûcher d’un officier français, messager spécial de Frontenac; et comme les Anglais refusèrent de leur donner l'exemple, d’O fut épargné; on le conduisit prisonnier à New-York, où il fut retenu dans une

étroite captivité : Mathieu Sagean, dont la relation d’ailleurs suspecte concorde ici avec des témoignages plus sûrs, dit que, prisonnier lui-même des Anglais à cette époque, il ne pouvait communiquer avec le chevalier d’O #.

Au moment où les Outaouais arrivaient à Montréal, Frontenac était encore sans nouvelles de ses ambassadeurs; mais ce silence seul était un mauvais présage, et le gouverneur ne s’y trompa point; aussi s'efforça-t-il de donner à l’assemblée indigène de juillet 1690 le caractère d'un grand rendez-vous de guerre. C’était le seul moyen d’effrayer les Iroquois, qui attaquaient toujours dans les campagnes les colonsisolés. Frontenac recut les chefs indigènes avec magnificence; il les flatta par toutes sortes d’attentions, les fit diner à sa table, se montra publiquement en leur compagnie; il eut soin que les pelleteries fussent échangées dans des conditions avantageuses pour les Outaouais, précaution nécessaire, dont les négociants canadiens auraient dû s’aviser plus ordinairement. Lorsque les sauvages furent ainsi disposés, Frontenac les réunit en une assemblée générale; il venait d’être informé par un Iroquois chrétien que de nombreux canots étaient groupés dans le lac Champlain, prêts à descendre; il fallait done retenir les sauvages, afin de les employer, si l'ennemi poursuivait ses desseins. Aux discours des chefs, et particulièrement d'un Huron de Michillimackinac, que les Français appelaient le Baron, le gouverneur général répondit qu’il s'était lassé d'attendre les propositions des Iroquois et que désormais il fallait combattre ; il avait ménagé d’abord les Cinq-Nations, pensant qu'elles reconnaitraient l'affection de leur ancien père; mais il ne pouvait plus user d’indulgence, et comptait que tous les peuples du haut pays marcheraient avec les Français. Lui-même, saisissant une hache, la brandit au-dessus de sa tête, et la présenta aux chefs en dansant et entonnant la chanson de guerre; et ce dut être un spectacle inoubliable, que celui de ce vieillard, en grande tenue de gouverpeur, donnant ainsi le signal violent d'une fête de sauvages; ceux-là seuls pouvaient regretter qu'il renonçât un instant à la dignité de sa charge, qui ne comprenaient pas la valeur sur l’esprit des indigènes d'une semblable manifestation; tel Dupleix,

1. Lettre de Frontenac,15 nov. 1689. — La Hontan, lettre XIX. — La Potherie, II, 233-247, et III, 175 ss. — Aventures de Mathieu Sagean, p. p. Margry, MIE, 95 ss.

dans l’Inde, accomplissait les formalités qui le sacraient nabab aux yeux de tous. En face du parlementaire de Phips, Frontenac saura reprendre son attitude de grand seigneur.

Cependant, on n'avait eu qu’une fausse alerte; seuls des partis iroquois de quelques hommes tenaient encore la campagne; Frontenac congédia donc les alliés : avant leur départ, il les avait passés en revue, en même temps que les Français, et l’ensemble de ces forces montait à douze cents hommes ; tous avaient promis que jamais plus ils ne parleraient de paix avec l’Iroquois. C’est alors que le gouverneur, inquiet de ne rien apprendre sur le sort de d’O envoya chercher des renseignements auprès d'Iroquois prisonniers au fort Frontenac; on put seulement l’assurer que la mission avait échoué; plus tard il fut informé des aventures personnelles de l'officier et de ses compagnons !.

Nicolas Perrot, qui avait suivi Louvigny dans son précédent voyage, était,sur l’ordre de Frontenac, remonté à Michillimackinac ; il devait de là se rendre sur le haut Mississipi, et renouer avec toutes les nations de ces pays une alliance générale contre les Iroquois. Sa mission réussit; il eut assez d’ascendant sur les Nadouesioux pour les dissuader de faire la guerre aux Outagamis et autres tribus de l’ouest du lac Michigan; il s’établit sur la rivière Ouiscouche (Wisconsin), et sur ses conseils un parti de quarante indigènes alla guerroyer en pays iroquois, d’où ils rapportèrent douze chevelures ?. La réputation des Français fut ainsi rétablie par Perrot dans toute la région de la baie des Puants. Quant aux Outaouais, Frontenac avait dû, pour leur prouver la sincérité de ses dispositions, leur livrer un prisonnier iroquois qu’ils brûlèrent; 1is étaient eux aussi ralliés aux Français, et La Durantaye, que Louvigny venait de relever, regagnait facilement Montréal, vers le 1% octobre, à la tête d'un convoi chargé de cinquante-cinq canots ?.

Ainsi quelques mois d’efforts avaient raffermi la situation des

1. Lettres de Frontenac et de Champigny, 1690-91. Ar. col., G. C. Can., XI, 23, 258. — La Potherie, III, 94 ss. — Cf. Charlevoix, II, 59-64. La source commune de ces deux auteurs est un mémoire rédigé par Monseignat, secrétaire de Frontenac, et qui parait adressé à M de Frontenac (Ar. col., G. C. Can., XI, 5-40).

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