‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 222 sur 316 · CHAPITRE ïi · texte numérisé non relu

CHAPITRE ïi

Dans l'hiver de 1689-90, Frontenac fait attaquer les colonies anglaises : Mantet et d'Iberville partent de Montréal, Hertel de Trois-Rivières, Portneuf de Québec. — Les Anglais, inquiets, concertent contre la Nouvelle- France un plan de campagne. Au printemps de 1690, Phips avec une flotte de Boston attaque l’Acadie et prend Port-Royal, dont il viole Ia capitulation. — Campagne d'élé : l’expédilion anglo-iroquoise partie de New-York contre Montréal échoue. Phips conduit contre Québec la flotte de Boston. Frontenac, prévenu, organise en hâte la résistance. Unanimité des défenseurs de Québec. — La flotte anglaise paraît le 16 octobre 1690 devant la place. Sommation de Phips et réponse de Frontenac. Arrivée de Callières avec les renforts de Montréal (17 octobre). Débarquement des Anglais à Beauport (18 oct.), pendant que quatre de leurs vaisseaux viennent bombarder Québec; ils échouent partout. Nouveaux engagements à la côte de Beauport, 19-21 octobre. Échange de prisonniers et retraite des Anglais. — Québec en fète. Frontenac, privé de renforts métropolitains, ne peut poursuivre ses avantages en attaquant New-York et Boston.

L'échec du plan de 1689 contre New-York décida Frontenac à tenter avec les seules forces du Canada de nouvelles entreprises contre les colonies anglaises; les campagnes heureuses des Abénaquis et de d’'Iberville le confirmaient dans l’idée que la meilleure tactique était celle de l’action dispersée, de la petite guerre ; profitant des bonnes dispositions qui animaient depuis son retour la jeunesse canadienne, il forma pendant l'hiver de 1689-1690 trois partis qui portèrent l’effroi parmi les colons de New-York et de la Nouvelle-Angleterre, à l’est Portneuf, avec des habitants de Québec; au centre, Hertel dont la base d'opérations était le bourg de Trois-Rivières; à l’ouest, Mantet, d’Iberville et Sainte-Hélène,

avec deux cents coureurs de Montréal ; on devait, par ces mouvements combinés, inquiéter à la fois tous les Anglais voisins du Canada, depuis les colons bostonnais proches de l'Acadie jusqu'aux traitants de New-York, correspondants et fournisseurs ordinaires des Iroquois !.

L'expédition de l'ouest, partie en janvier 1690, était destrois la plus importante; Frontenac n’en avait point réglé d'avance la marche, car il avait confiance dansles chefs qui la commandaient ; des Iroquois du Saut accompagnaient les Français auxquels ils servaient d’éclaireurs. Mantet s'était proposé d’abord de surprendre Orange; mais, lorsqu'il découvrit ce projet tenu d’abord secret, les Iroquois alliés se récrièrent ; ils voulaient bien piller les campagnes, mais ne se souciaient pas d'attaquer dans les formes une place gardée par quatre ou cinq cents hommes. Les Français n'étaient pas assez nombreux pour se passer des sauvages ; l'hiver était rude et la marche très pénible ; il eût été de la dernière imprudence de mécontenter ces exigeants alliés; on résolut donc d'enlever Corlaer ?, bourgade rurale simplement palissadée, à six lieues d'Orange. Pendant neuf jours, la petite armée souffrit beaucoup; la glace des rivières n’était pas assez forte pour porter les hommes; on passait à gué, dans l’eau glacée, et, lorsqu'on arriva près de Corlaer, l’impatience d'en finir était si grande que l’on attaqua sur l'heure et sans dispositions préalables. Mais comme on était en pleine nuit, la surprise fut complète; à peine quelques soldats firent-ils résistance, enfermés dans un poste, et quelques habitants dans une maison. Les sauvages alliés, pendant deux heures, pillèrent et tuèrent à loisir; les chefs avaient seulement défoncé les barils d’eau-de-vie pour les empêcher de s’enivrer; puis, autant qu’ils restaient maîtres de la furie déchaînée de ces barbares, ils firent épargner plusieurs Anglais qui avaient rendu des services aux Français, ainsi que les Iroquois du village; on savait que Frontenac négociait alors avec les cantons et l’on tenait à prouver aux Cinq-Nations que l’expédition était dirigée contre les seuls Anglais. Mantet sauva le major

4. Le mém. de Monseignat donne la relation officielle de ces trois expéditions. — Cf. Lettres de 1690 à la Cour. Ar. col., C. G. Can., XI. — La Hontan, lettre XIX. — La Potherie, II, 76-81, et II, 67, — Charlevoix, IT, 44 ss.

2, C’est le bourg que les documents anglais nomment Schenectady (Voir Parkman, Count Frontenac, chap. XI).

de la place et ses domestiques, en leur accordant une capitulation qui fut exactement observée. L'attaque de Corlaer avait coûté fort peu de monde, mais la retraite fut moins heureuse : comme on n’était qu’à une étape d'Orange, Mantet craignit d’être assailli par des renforts contre lesquels ses hommes, épuisés de fatigue et de froid, ne pourraient lutter; il ordonna donc, après avoir brülé le village, de charger le butin pour retourner à Montréal; des Iroquois, alliés des Anglais, s'attachèrent alors aux pas des Français, dont ils tuèrent, dans diverses escarmouches, une quinzaine ; les autres arrivèrent difficilement à la fin de mars. Malgré toutes les souffrances endurées, l'effet de leur succès fut considérable : les Anglais de New-York se sentant menacés chez eux, se montrèrent désormais plus réservés dans leurs relations avec les Iroquois.

Hertel n'avait pu rassembler qu’une cinquantaine d'hommes; le district de Trois-Rivières était pauvre, et cet officier, quelle que fût sa bravoure !, ne trouva pour le seconder que quelques parents et vingt ou trente sauvages; il partit cependant, sur la fin de janvier, et laissant à droite le lac Champlain ?, il s’achemina vers la côte du New-Hampshire, au nord de Boston; le 27 mars, il attaquait le bourg de Salmon-Falls, enlevait plus de cinquante prisonniers, et brûülait cabanes et bestiaux. Mais les Anglais de Pescadouet, gros village voisin, avaient appris sa présence; ils se hâtèrent vers l’ouest pour lui couper la retraite, et les Français les trouvèrent occupant un défilé où ils devaient passer : Hertel força leurs lignes et continua sa marche, ramenant avec lui son fils aîné, blessé d’un coup de feu. Puis, sur la nouvelle que Portneuf, parti de Québec deux mois auparavant, était campé dans les environs, il se joignit à lui pour une autre campagne.

Portneuf, à la tête d’une cinquantaine d’Abénaquis, chassait depuis février sur les territoires frontières de la Nouvelle-Angleterre, la région de Québec, peuplée surtout de laboureurs, lui avait fourni très peu de Français, et sa bande par là différait

1. Cf. la lettre de Frontenac à la Cour, 20 nov. 1690. Ar. col., C. G. Can., XI, 102. — Cf. Charlevoix, 1, 354.

2. Charlevoix dit à gauche (I, 50). Ceci est une erreur, car lui-même spécifie que Hertel, en sortant de Trois-Rivières, poussa d’abord droit au sud. — Le nom de Sementels, donné par cet auteur, est certainement une lecture erronée, sur quelque manuscrit consulté trop vite, du mot Semenfals (La Potherie, IT, 77), le Salmon-Falls des Anglais.

notablement de celles de Mantet ou même de Hertel. Il menait la vie de « capitaine de bois », dirigeant les razzias des Abénaquis sur les habitations anglaises. L'arrivée de Hertel lui permit de tenter une entreprise plus considérable, l’attaque du fort de Cascobay ‘, où les Anglais du voisinage s'étaient réfugiés. Quoique Frontenac eût recommandé de ne point s’obstiner à des sièges où l'on perd du temps et du monde, Portneuf ne voulut pas rentrer à Québec sans avoir, comme Hertel, pris une bourgade ennemie: on commença donc des travaux d'approche autour du fort de Casco; sur la fin de juin, après quelques salves de mousqueterie, les Anglais demandaient à capituler; Portneuf, avisé sans doute de l’approche d’une flotte de secours, leur refusa le délai qu’ils sollicitaient, mais leur promit la vie sauve; ses conditions acceptées, il ne put empêcher les Indiens de massacrer quelques prisonniers, mais on ne saurait en conclure qu’il y eut là, comme le dit Parkman ?, une violation de la parole donnée. Craignant l’arrivée de renforts, Portneuf se hâta de brüler le fort et de rentrer à Québec; il y emmenait avec lui le gouverneur anglais et deux filles du lieutenant qui avait été tué.

Les Abénaquis continuèrent la campagne entre la côte et le lac Champlain; leur ardeur fut même la cause d’une regrettable méprise : les coureurs de Montréal, après le retour de Mantet, avaient fait une nouvelle expédition par le lac Champlain : ils étaient commandés par Beauvais et La Brosse, et s'étaient adjoint des Iroquois chrétiens du Saut, aux ordres d’un chef influent surnommé le grand Agnier ; ils avaient déjà fait des prisonniers, et, sur l’avis qu'une troupe nombreuse s’avançait contre eux, se repliaient sur Montréal, lorsqu'ils furent découverts par les Abénaquis, anciens compagnons de Portneuf et de Hertel; avant qu’on se fût reconnu, la fusillade s’était engagée, et le grand Agnier, entre autres, était tué (juin 1690). C'était une grande perte, car ce chef avait toujours montré beaucoup de zèle pour les Francais; Charlevoix le loue aussi d'avoir été parmi ses compatriotes un actif missionnaire. Les Iroquois du Saut, ses compagnons ne voulaient pas d’abord croire à une rencontre accidentelle; l’adresse de Frontenac les calma : les Abénaquis envoyèrent

4. Charlevoix écrit Kaskébé (II, 52), et La Potherie, Kerkebaye (II, 78). 2, Count Frontenac, p. 231.

« à leur frère l’Iroquois qui prie », c’est-à-dire aux chrétiens du Saut, l'expression des regrets les plus sincères : « pleurons ensemble, disait leur ambassadeur, les braves que nous avons perdus sans que leur mort nous renverse l'esprit et sépare nos cœurs, que la prière et l'amitié unissent depuis si longtemps‘. » L'incident n'eut pas d’autre suite.

Cependant les Anglais, très inquiets de l'attitude offensive que prenaient les colons de la Nouvelle-France, commençaient à concerter un plan de résistance ou même de contre-attaque. L'activité des Français et de leurs alliés au printemps de 1690 avait avivé l’hostilité chronique entre les Abénaquis et les habitants de l’est, en même temps qu’elle ébranlait, plus à l’ouest, l’alliance anglo-iroquoise; les Cinq-Nations penchaient toujours, entre les Français et les Anglais, du côté des plus forts : lorsque, après le pillage de Corlaer, le gouverneur d'Orange avait voulu lancer les Agniers, jadis ses alliés fidèles, contre les Français en retraite, il n’en avait décidé qu'un petit nombre et non sans peine ?; aussi les colons qui ne s'étaient jamais piqués d’une grande soumission envers l’Angleterre demandaient-ils maintenant l'appui de la métropole, tandis qu'entre New-York et Boston, on préparait le plan d'une campagne en commun. L’Angleterre n’envoya rien, non plus que Louis XIV à Frontenac; ce sont donc bien les deux sociétés coloniales qui vont se mesurer avec leurs ressources propres et, pour la première fois, en venir aux mains directement.

Qu'il y eut coopération, en 1690, de New-York et de Boston contre les Français, le fait est incontestable ; Parkman lui-même, quoiqu'il laisse supposer par le titre même d’un de ses chapitres * que les Bostonnais seuls firent campagne, reconnait qu'une entente générale était intervenue au congrès de New-York tenu au mois de mai; mais il n’est pas probable, quoi qu’il en dise, que l’idée première du plan de campagne adopté soit venue des Iroquois; ces indigènes, avertis par les premiers succès de Frontenac, étaient trop avisés pour prendre ainsi l'initiative d’un conflit dont l'issue était au moins douteuse. Tout au plus suivirent-ils les Anglais, et sans enthousiasme. À ce moment Phips, commandant d’une flotte de la Nouvelle-Angleterre, était occupé à con-

4. La Potherie, INT, 81-88. 2, Cf. Parkman, Count Frontenac, 211.

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