‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 291 sur 316 · RAR · texte numérisé non relu

RAR

autres cantons, même les Onnontagués, recevront les condtions de Callières, qui leur envoie pour négocier sur place le P. Bruyas et deux officiers bien connus des chefs de cabanes, Maricourt ét Joncaire; à ces ambassadeurs, les anciens avouent que Schuyler, agent de Bellomont, voulait empêcher leur descente à Montréal, mais ajoutent qu’ils l’ont éconduit. Quelques semaines suffisent aux représentants français pour rallier la majorité des Iroquois;, et l'on décide que l’on se rendra sans plus attendre à l’invitation d'Onontio; les Anglais tentent encore de rompre ces négociations ; ils échouent, et, par ironie, les Iroquois font assister leurs députés au Conseil où est prise la résolution définitive: On part, et la menace d’une attaque des Anglais n'arrête personne. A la fin de l’été, la paix était conclue à Montréal; Callières, : Champigny et Vaudreuil signèrent pour la Nouvelle-France; les chefs Iroquois apposèrent au bas du traité les emblèmes qui leur servaient de cachets. On convint que l’année suivante Français, Iroquois et nations de l’ouest tiendraient une assemblée générale à Montréal. Le P. Enjalran, avec Courtemanche, alla convoquer nos alliés à Michillimackinac, et, sur la demande expresse des Iroquois, des marchandises de traite furent envoyées au fort du lac Ontario : les députés des cantons avaient sollicité l’élargissement de Louvigny, commandant de ce poste, qui avait contrevenu aux ordonnances en leur vendant diverses denrées : rien mieux que cette requête ne justifie les résistances de Frontenac aux instructions de la Cour .

L'assemblée de 1701 fut peut-être la plus imposante de toute l’histoire canadienne : au mois de juillet, des députations arrivaient de tous côtés à Montréal; les Français les accueillaient avec des cris d’allégresse, au bruit des « boîtes et des canons »; les chefs étaient invités à la table du gouverneur; on compta bientôt plus de mille indigènes de toutes nations, et la séance plénière fut fixée au 4 août. La mort d'un chef huron alors très dévoué aux Français, le Rat, n'avait fait que resserrer la bonne entente de tous par un échange de condoléances et de remerciements. La Potherie, témoin oculaire, nous a laissé de cette journée un récit pittoresque : il montre la grande place déblayée,

4. Lettres des administrateurs. — Mémoires de 1699 et 1700, Ar. col., C. G. Can., XVII, 36, 44, 53; XVIII, 3, 63, 90, 139, 146, 150.'— La Potherie, IV, 115-186.

entourée de branches, encadrée de soldats en armes; au centre, les sauvages, groupés par tribus; sur un côté, l’estrade couverte de feuillage, où étaient assis, autour de Callières, Champigny, Vaudreuil, les officiers, nombre de dames; il raconte les politesses

d'un Outagami, saluant l'assistance d'une vieille perruque pou-

drée, qu'il ôtait comme un chapeau, l’empressement des sauvages autour de « trois bœufs bouillis coupés en petits morceaux, festin des plus frugals pour tant de monde », puis les feux de joie, les décharges de mousqueterie, la distribution des présents, fusils, munitions, capots galonnés,

. Dans ce décor, si vivant et bigarré, des résolutions graves sont échangées; on convient d'abord d’une paix générale et d’une restilution totale des prisonniers; puis Callières expose aux indigènes ce qu’il attend d’eux : ils devront se grouper autour des établissements français, à Saint-Joseph, à Michillimackinac, au fort Frontenac, au fort du Détroit, qui vient d'être rétabli ‘; il y aura là des marchandises à des prix raisonnables, et des chefs français pour apaiser les différends. Enfin, si la guerre vient à éclater de nouveau entre Anglais et Français, les Iroquois sont invités à n’y point prendre part. On tomba d'accord sur tous ces points, et les Agniers eux-mêmes, qui s'étaient d’abord abstenus, envoyèrent bientôt à Montréal des députés pour s’associer à la paix ?.

Le succès de Callières était complet, et les idées de Frontenac triomphaient en même temps; les Français gardaient la surveillance des indigènes du Nord-Amérique par une chaîne de postes fortifiés, centres de commerce et, si la paix le permettait, de colonisation. Sans doute, la traite continuait dans ces stations reculées, et les missionnaires s’efforçaient en vain d'en empêcher les abus : la Cour avait beau rendre contre les traitants des ordonnances réitérées *; les habitudes acquises, les nécessités mêmes du commerce avec les indigènes condamnaient ces textes à rester lettre morte : le Canada français ne pouvait plus désormais

‘4. Cf. les lettres de La Mothe Cadillac. Ar. col., Postes des pays d’en haut, IL, 53, 56, 67, 19. — Margry, V, 135 ss.

2. Lettres et mémoires de AT01°"AT.“col.; G-:"G-"Can., XIX, 3, 41, 112. — La Potherie, IV, 194-253.

3. Jug. du CG. $., IV, 256, 384; — Instructions de Callières, mai 4699. Ar, €Ol., O, d. R., 1698-99;retc.… ;

n'être. qu'une mission. Mais les coureurs de bois étendent peu à. péu le domaine ininterrompu de la France des bouches du Saint- Laurent au. golfe du Mexique par les Lacs et la vallée. du. Mississipi. Sans les fautes politiques du gouvernement métropolitain, ce domaine nous fût resté. D'autre part, la paix avec les indigènes, permet aux habitants de reprendre le travail depuis longtemps interrompu de la colonisation; de tous côtés, l’on se remet à défricher et à bâtir ; on commence à creuser le canal de la Chine; les premières manufactures canadiennes de chanvre sont ouvertes; les lettres des administrateurs parlent, plus librement qu’autrefois, des nouvelles cultures, de la pêche de la baleine ou du marsouin, de l'exploitation des forêts !.

Le Canada, dès lors, eût pris un essor rapide, si la France avait su l’affranchir de ses voisins anglais. Mais, dès l’époque de Frontenac, elle l’a délaissé, livré à lui-même; Louis XV n'est pas seul responsable de la perte de notre colonie, mais aussi Louis XIV, qui signe négligemment le traité de Ryswick, qui plus tard, au traité d'Utrecht, abandonne les avant-postes de la Nouvelle-France, baie d'Hudson, Terre-Neuve, Acadie, et reconnait les Iroquois sujets du roi d'Angleterre ? : ayant fait son petit-fils roi d'Espagne, il estimait sans doute ne point payer trop cher, de quelques territoires perdus au delà des mers, le nouveau lustre de sa maison... Parfois, les luttes intérieures engagées sous Fron- ‘tenac se rallument au cours du xvut° siècle ; pourtant le Canada français grandit et prend conscience de lui-même : sous Vaudreuil, successeur de Callières, il résiste fièrement aux prétentions des Anglais sur les pays des Lacs; plus tard avec La Vérandrye et ses fils, il s’avance, à travers la Prairie, jusqu'aux Montagnes Rocheuses; au milieu du siècle, enfin, la défense qu'animent Moncalm et Lévis est celle d’un peuple de vaillants. Mais jamais, mieux qu'à l’époque de Frontenac, la Nouvelle-France n’a marché, fermement conduite, dans la voie véritable de son progrès : peu d'hommes ont eu, plus vif que le comte de Frontenac, le sens de l'avenir d’un pays neuf et de la direction qu'il faut donner à son développement; peu d'hommes ont, à ces qualités éminentes d'intelligence, joint aussi fortement que lui la volonté

1. Lettres et mém. de 1704-1702. Ar, col, C. G, Can., XIX, 3, 445, 282; XX, 56, 187.

2, Articles X à XV du traité.

qui en fait des principes d’action. Il ne tient pas à lui, non plus qu'à la société canadienne de son temps, que la France ne soit pas devenue la première puissance européenne de l'Amérique du Nord. C’est pour nous un devoir de justice d'en garder quelque reconnaissance. :

Vu et lu en Sorbonne, le 8 août 1894, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, À. Hiuzr. | La

Vu et permis d'imprimer ! L

Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris.

. Pour le Vice-Recteur : k

L'Inspecteur de l'Académie,

Page 1