‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 49 sur 316 · EE O7 & OC DO · texte numérisé non relu

EE O7 & OC DO

aprèsles premiers essais de cette éducation. Ils représentèrent ces inconvénients à M. Talon, lorsque cé magistrat leur communiqua les ordres du Conseil à ce sujet; mais leurs représentations furent mal reçues; on les attribua à l'envie d’être les seuls maîtres des sauvages, et de vouloir par là se rendre toujours nécessaires ‘. » L’historien va au-devant du reproche que l’on adresse aux Pères de la Société; assurément, pour des esprits impartiaux, les motifs de l’obstination des Jésuites étaient ceux-là; l’œuvre de l’évangélisation du Nord-Amérique tentait le zèle ambitieux de cet ordre; les Pères voulaient donc rester sinon, comme le dit Charlevoix, les seuls maitres des sauvages, du moins les seuls intermédiaires européens entre ces peuples et les Français. N'est-ce pas ainsi encore qu'ils agissent par exemple aux îles Philippines, refusant sous divers prétextes d'enseigner l'espagnol aux naturels du pays ?? Si l'on était décidé, à Paris, à faire de la Nouvelle-France une colonie utile, une seule politique indigène était possible, celle de Frontenac; si, par contre, on cédait aux doctrines des Jésuites, en isolant les sauvages des Français, la dernière conséquence était que les Français quittassent un pays où ils ne pouvaient rien faire sans des correspondants indigènes capables de les comprendre. Frontenac a eu le mérite de voir clair là-dessus et d'agir fermement en conséquence; trop tard, les Jésuites ont compris que leur avantage, comme celui de la colonie et de la religion même, était dans une alliance déférente avec le gouvernement

Toutefois cette alliance, très lentement conclue en ce qui concerne les Outaouais, existe dès les débuts de Frontenac pour les missions iroquoises, et voilà qui prouve encore, en ce qui concerne le gouverneur, comment des considérations toutes politiques sont celles qui dominent ces débats. Les Iroquois étaient, pour les missionnaires de la Nouvelle-France, les représentants du démon lui-même; par leurs incursions continuelles, ils contribuaient à maintenir, chez les nations voisines, un état d'incertitude très peu favorable à la prédication du christianisme et à l’adoucissement des mœurs; de plus, ils étaient en rapports constants avec les Anglais et les Hollandais de la côte, et, par leur intermédiaire,

1, Charlevoix, I, 390.

2. Voir une correspondance du journal le Temps, 20 décembre 1892.

la religion de ces hérétiques pouvait se glisser jusque chez les Outaouais du haut pays; l'intérêt des missions eatholiques était donc ici, comme celui des administrateurs de la Nouvelle-France, de détourner les [roquois des rivaux européens de la côte. Aussi les Jésuites chargés d’évangéliser ce peuple nous apparaissent-ils d'ordinaire comme des agents très actifs de l’influence française en même temps que de la doctrine romaine. En 1672-73, les plus belliqueux des Iroquois n’ont pas oublié la lecon infligée par Tracy et Courcelles; ils sont tranquilles, autant du moins qu’un pareil peuple peut l'être. Leurs Jésuites, les PP. Bruyas, Garnier, de Lamberville sont alors en correspondance avec Frontenac; ils facilitent, de tout leur pouvoir, l'expédition qu'il fit en 1673 vers le lac Ontario, et La Salle, leur futur ennemi, porte une de leurs lettres au gouverneur. Le P. Bruyas parle d'Iroquois chrétiens qui se rendent à Québec, « comme en un lieu d'asile où ils espèrent de conserver leur foi et d’être à couvert contre leurs ennemis » ; il ajoute, comme renseignement utile, que, faute d’étoffes venues des Hollandais, les Iroquois sont résolus de s’en pourvoir à Montréal. Le P. Garnier, répondant à Frontenac, déclare que ses Iroquois accueilleraient volontiers des ouvriers français, surtout des armuriers et des forgerons. C’est encore le P. Bruyas qui annonce au gouverneur, huit jours après l’événement, la reprise de New-York par les Hollandais, ainsi que leur projet d’attaquer le Canada par l’Acadie t. Ces lettres sont assez formelles pour que les Iroquois aient pu, sans se tromper beaucoup, accuser les « habillés de noir » d’être les espions d’Onontio ?, et c’est là précisément ce qui donnait aux missions iroquoises des Jésuites leur valeur particulière ; bien plus que les Pères des stations outaouaises, ceux des missions iroquoises écrivent directement au gouverneur général; inversement, Frontenac, qui se tient sur la réserve quand il s’agit des nations d’en haut, donne aux Jésuites du pays iroquois, par les correspondances qu’il leur adresse, un caractère presque officiel ; il a compris qu'il Jui faut,

1. Documents publiés dans Margry, I, 238 ss. et dans le tome I de Douniol Les textes de ces deux recueils concordent, sauf que Margry appelle Gravier le P. Garnier. Nous conservons ce dernier nom, tel que nous le trouvons imprimé dans la Relation de 1671-72. |

2, Lettre du P. Garnier, juillet 1672. — Relat. 1671-72, p. 83. — Onontio était le nom donné par les indigènes au gouverneur général francais.

en ce voisinage des ennemis d'Europe, des représentants qui s’affirment en adversaires militants.

Pourrait-on soutenir, devant ces faits établis, que Frontenac ait de parti pris, par jalousie, par emportement, combattu l’influence des Jésuites dans la Nouvelle-France? Il avait, guidant une volonté implacable, un jugement très droit, et possédait, en véritable homme d'état, l’art essentiel d'apprécier exactement les différences; il distinguait très bien qu’une collaboration utile d’un côté serait envahissante de l’autre; il la recherchait ici, tandis qu’il la répudiait là-bas; en gouverneur avisé, voulant par-dessus tout assurer ou agrandir le domaine du roi dont il était l'agent suprème et responsable, il subordonnait sa conduite à cette considération supérieure, justement résolu à faire fléchir devant l'intérêt général de la Nouvelle-France tous les intérêts particuliers.

Page 1