Relat. des Jésuites, 1610-71, 1° partie
avaient gagné l'amitié des [roquois en vivant à leur manière, par les missionnaires, enfin, Talon et Courcelles cherchèrent à ménager d’abord des relations de bon voisinage; il leur parut ensuite qu'une démonstration de force était nécessaire contre ceux des Iroquois que leurs bons procédés n'avaient pas touchés.
Des chefs sauvages de la région des Lacs (haut pays, pays des Outaouais) se trouvaient à Québec au moment de l’arrivée de Courcelles; « ils furent bien étonnés, en voyant tant de soldats, auxquels on donna l’ordre de se partager dans les côtes pour soutenir les habitants de la Nouvelle-France; on fit la même année les détachements nécessaires pour travailler à la construction des forts de Sorel et de Chambly ‘ ». Le bruit de ces préparatifs se répandit parmi les indigènes, et, dès l’année 1665, trois des Cinq- Nations iroquoises envoyèrent des ambassadeurs à Québec sous la direction du chrétien Garakonthié; les Oneiouts s'étant joints ensuite aux députés, la paix fut conclue avec quatre des tribus iroquoises, et toute liberté d’action laissée aux Français contre la seule demeurée hostile, la plus voisine de leurs établissements, celle des Agniers ou Mohawks ?. Courcelles, avec des miliciens recrutés parmi les habitants et quelques soldats du régiment de Carignan, venus avec lui de France, fit contre les Agniers une première campagne d'hiver. Tracy lui-même dirigea, l'été suivant (1666), une autre expédition, avec 1200 à 1500 hommes, la plus forte armée que l’on eût encore vue au Canada. Ce fut une promenade militaire plus qu'une guerre; les Iroquois s’enfuyaient, insaisissables, à l'approche des Français; mais ceux-ci s’emparèrent de leurs récoltes et brûülèrent leurs villages *. Jamais les Iroquois n'avaient souffert pareil désastre ; ils étaient accoutumés à triompher sans péine des peuplades indigènes, moins guerrières, moins organisées qu'eux; effrayés de la puissance de leurs voisins étrangers, ils vinrent demander la paix (juillet 1666) *. On fut heureux de la leur accorder, car la pauvre colonie était déjà épuisée par l'effort qu’elle avait dû faire. Cette paix va durer dixhuit ans; assurément, les Iroquois ne seront pas sans s’apercevoir bien vite que les Français du Canada sont moins forts qu'ils
. Nicolas Perrot, Ed. Tailhan, p. 110.
AT Col. G- Can. il, 181:
. Nicolas Perrot, p. 143.
Ar, Col... C. G. Can, 11, 234.
ne l’avaient cru d’abord. Mais ils sont alors occupés à d’autres guerres, contre des tribus du sud, puis l’amitié des Canadiens sert leurs intérêts, car très adroitement, Courcelles et Talon profitèrent de l'impression produite, pour entrer en relations d’affaires avec eux. L'entreprise ne manquait pas de difficultés : il y avait malgré tout de fréquentes rencontres entre chasseurs iroquois et coureurs de bois français, et lon en venait aux mains quelquefois. Courcelles s’attacha toujours à prévenir un conflit général; un jour, des pillards français ayant volé les pelleteries d’un chef iroquois, il alla lui-même à Montréal, où se trouvaient alors des parents de la victime, pour désavouer les agresseurs dont trois furent fusillés. Frontenac, plus tard, continua cette même politique; poussé parfois à la guerre, il préféra toujours négocier; comme Courcelles, il sentait le danger de provoquer les Iroquois, surtout en présence des établissements rivaux de la Nouvelle-Angleterre. Déjà Courcelles montre beaucoup d’habileté dans sa diplomatie avec les sauvages; il invite les chefs à sa table, distribue de nombreux présents, s'affirme comme le père commun de toutes les tribus et le gardien de la paix générale entre elles; c'est lui qui eut l’idée première de la construction d'un fort français au nord-est du lac Ontario; Frontenac, héritier de cette idée, l’a réalisée; jamais mieux on n'apprécia cette politique de prudence et de progrès pacifiques, que sous La Barre et Denonville, successeurs de Frontenac, qui l'abandonnèrent pour faire la guerre.
L'expédition contre les Iroquois terminée, les administrateurs restaient libres de s’occuper de la colonisation proprement dite; Colbert l'avait dit à Talon, le roi désirait qu'après cette guerre, on engageût les soldats à se fixer dans le pays, « en faisant à chacun d’eux une légère gratification au nom de Sa Majesté, et leur procurant même, des anciens habitants, quelques terres défrichées outre celles qu’on pourrait leur accorder pour les mettre en culture ! ». Un projet de règlement ? de Tracy et Talon, daté du 24 janvier 1667, pose les principes de cette colonisation militaire. On s’efforcera, disent les auteurs, de rapprocher les habitants, ce qui sera utile contre les Iroquois aussi bien que pour la facilité
1. Instructions de Colbert à Talon, 21 mars 1665, dans Clément, III?, 395. DAT ICO GTaNn LS
du service religieux fl’administration de la justice et des soins médicaux, la surveillance en commun des bestiaux; il faudra d’abord grouper ces villages autour de Québec (Montréal n'était encore qu'un lointain poste de traite), et sur ces terres nouvellement occupées, imiter le système romain des praedia militaria, c’est-à-dire faire défricher par les soldats pour établir ensuite les familles qui viendront de France.
En fait, nombre de soldats devinrent habitants, et fondèrent eux-mêmes des familles, car le gouvernement prit soin, pendant plusieurs années, d'envoyer au Canada des jeunes filles qui trouvaient mari dès leur débarquement. Tous, cependant, n'avaient pas le courage de mettre leurs concessions en valeur : c’est que la tâche était rude, de déposséder la forêt pour semer des moissons dans les clairières conquises; les bois conviaient les aventureux à la vie nomade du chasseur indigène; beaucoup alors quittaient les rives du bas Saint-Laurent et partaient vers l’ouest, à la recherche du castor et de l’orignal; en vain, les gouverneurs se plaignaient de ces désertions; jamais ils ne purent les empêcher.
Talon, pourtant, ne cessait de répéter que le sol canadien offrait mille ressources variées; lui-même n'’hésitait pas à faire des essais pour donner l’exemple; on pourrait, disait-il dans une lettre au roi, en 1666, cultiver le chanvre si l’on n’expédiait plus de fil de France; il serait facile d'exploiter les bois pour la construction des vaisseaux et de pêcher la morue sur les rives si poissonneuses de l’île Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent !. Ailleurs, il énumère tous les ouvriers qui trouveraient du travail au Canada, et cite notamment les boulangers et brasseurs, les charpentiers menuisiers et « bûcherons faiseurs d’ustensiles », les tanneurs et cordonniers, les fourreurs ?. Il imposait des tarifs aux marchands ÿ, pour prévenir des gains excessifs sur les denrées d'importation, et, par là même, encourager émigrants nouveaux et cultivateurs anciens.
Malgré tant de services, Talon avait des ennemis au Canada; dès 1666, il demandait au roi son congé ‘ : « J'aurais moins de
1 AT col. C--G-rCan.,-il, 216:
2 IT, id, Lo 1e
Jde 147410;
4. Id., id., 229 ss. — Cf. id., 309, lettre à Colbert du 27 oct. 1667 : « Je ne sais comme je suis avec les PP. Jésuites, depuis qu’ils se sont vus frustrés,
peine et plus d'approbation, disait-il, si je voulais laisser l'Eglise sur le pied d'autorité où je l’ai trouvée ». D'autre part, Courcelles, moins énergique ou plus souple, ne partageait pas toutes les idées de Talon ‘. Puis le départ de Tracy, en 1667, laissa le gouverneur et l’intendant seuls en présence; dans ces conditions, Talon soilicite de nouveau son congé, puis repasse en France ?; mais Bouteroue, désigné pour le remplacer, ne semble pas avoir beaucoup réussi ; Courcelles l’accusait d’être entièrement dévoué à l’évêque et aux Jésuites ®, et Talon, alors en France, ne cessait pas d'agir comme représentant officiel du Canada, soumettait des mémoires au ministre, préparait un convoi d'émigrants; dès le 45 mai 1669, Colbert était décidé à le renvoyer en Amérique; toutefois, pour des raisons que nous ne connaissons pas, Talon différa son départ d’un an et ne revint à Québec qu’en août 1670 “. Malgré ce délai, Bouteroue ne fut guère qu’un intendant par intérim, et le séjour de Talon à Paris fut utile à la colonie, car il fournit à Colbert l’occa sion de s’entretenir longuement avec une des personnes qui connaissaient le mieux le pays et pouvaient y intéresser le gouvernement métropolitain de la manière la plus intelligente. Les années 1669-1672 comptent, en effet, parmi les mieux remplies de l’histoire canadienne. Talon développe l'œuvre de la colonisation; en même temps, d'accord avec Courcelles, il lance des explorations sur toutes les voies par où la colonie doit grandir.
« Vous savez bien, écrit Colbert au gouverneur général, le
aux environs de Québec, de certaines concessions sur lesquelles ils comptaient; on assure qu'ils en ont mal au cœur, cependant ils ont la prudence de n’en rien témoigner ».
1. Voir une lettre autographe que Talon ajoute à sa correspondance officielle, le 6 août 1667, Ar. col., C. G. Can., II, 303.
2. Id., id., 322. Plusieurs auteurs, notamment Clément (op. cit., III, 389), placent en avril 1668 le départ de Talon. Cette date est celle de la nomination de Bouteroue; Talon assistait à la séance du Conseil de Québec où fut enregistrée cette nomination, le 22 oct. 1668. Il ne partit qu’à la fin de l’année. (Voir Ar. col., C. G. Can., IL, 7185.)