DUVERNEY ET MONTMARTEL
mesurée et la plus légitime, il se courrouçait et partait brusquement pour Plaisance. Plaisance était une maison de campagne qu'il avait à Nogent, près de Paris, et qui était comme la tente sous laquelle Achille abritait ses colères. Il est vrai qu'à peine Duverney s'était-il retiré à Plaisance, on le suppliait d'en sortir, et qu'il n'était sorte de soins qu'on n'employât pour apaiser son courroux. Chacune de ses retraites était suivie d'un triomphe. Etait-il doue si nécessaire à l'État? Assurément on tenait grand compte de lui; mais il y avait encore autre chose, et sa souveraine importance n'était pas toute dans son propre personnage. Il y avait son frère Montmartel , le grand financier, le banquier de l'Europe, avec qui Duverney vivait dans une intimité parfaite; lorsque Duverney partait pour Plaisance, la caisse de Montmartel se fermait, et lorsque la caisse de Montmartel se fermait , le contrôleur général ne savait plus comment fournir à la dépense.
Après tout, il y avait chez Paris Duverney, au milieu de ses travers, un grand fonds de patriotisme ; quand on le touchait par cet endroit, il se rendait. Malheureusement aux sentiments du citoyen se mêlaient trop souvent les ressentiments de l'homme, et quand celui-ci exerçait une vengeance personnelle, c'était au bien public qu'il se vantait de sacrifier sa victime. Du pouvoir ce n'étaient pas les splendeurs qui le tentaient; au plus haut de sa fortune, il se contentait d'un titre purement honorifique de conseiller d'État et de celui d'intendant de rÉcole Militaire ; mais comme l'École Militaire était son œuvre, sa création propre, sous un titre inférieur il y régnait en maître. De même il lui plaisait de peser, sans charge officielle, sur les affaires de l'Etat ;
154 DUVERXET BT M. DE CREMILLE.
il voulait être un conseiller de la couroane hors du conseil. Ainsi, dédaigneux des apparences du pouvoir, il en recherchait resseotiel; maiâ quant aux iouanges personnelles, il n'y en avait pas d*as.^z fortes pour déconcerter son orgueil. Qui donc, hors lui, parmi les contemporains de Frédéric II , de Marie-Thérèse , de Montesquieu et de Voltaire , anrait accepté un compliment comme celui--ci : « Dès qu'une tête comme la vôtre, la plus forte peut-être de toutes celles de TEurope, commence à s'étonner, songea-vous, monsieur, qu*im tel exemple est capable d'en renverser un million d antres*? »
L'homme qui écrivait eo ces termes incroyables à Paris Duvemey, M. de Crémille, n*était pourtant point un adulateur de bas étage. C'était hii-même un personnage considérable, un de ceux avec qui les généraux et les ministres avaient à compter, car il était auprès d'eux ce que M. de Chamlay avait été auprès des généraux et des ministres de Louis XIY. Pendant la guerre de la succession d'Autriche, de 1742 k 1748, il n'avait pas cessé d'être maréchal général des logis, c'est-à-iÛre chef d etat-major des grandes armées des Pays-Bas ou du Rhin. Il avait d'abord été désigné pour remplir ces importantes fonctions auprès du maréchal d'Estrées, mais on avait jugé qu'il valait mieux le garder à Versailles pour sui>Te, selon l'expression du maréchal de Belle-Isle, c'est-à-dire pour diriger la correspondance du ministre de la guerre avec l'armée d'Allemagne*. A défaut de M. de Crémille, le comte d'Estrées, étant en-
1. Crémille à DuTeroej, 31 décembre 1757. CorrespondaneB de Onremey et de Crémille. [Mu, 2>. G.].