Le comte de Mauléon
, yous voyez d'ici un amas de maisonnettes sans profondeur et dominées par un toit pointu : c'est un village et son clocher. Nous ne vous montrons pas un village de
fantaisie : quiconque a voyagé plus loin en France que de l'Arc-de-Triomphe à la barrière du Trône n'ignore pas qu'un grand nombre de bourgs se compose, encore aujourd'hui, d'une rangée de cabanes sur les deux bords d'une ornière; cette ornière, à la vérité , s'appelle grand'rue.
Combien elle est tranquille la grand' rue de Saint-N... ! On n'y entend ni le bruit d'une charrette qui passe, ni celui d'un cheval qui va le pas, train habituel et allégorique des échanges dans les campagnes. Le plus grand industriel de l'endroit est un sabotier, profession de luxe là où la plupart des habitans marchent pieds nus. A Saint-N. . . on ne vend pas toutes les choses nécessaires à la vie; mais la sous-préfecture voisine n'est qu'à trois lieues de pays, et les chemins qui y mènent ne sont guère impraticables pendant plus des deux tiers de
l'année. Une église, un cimetière, et un cabaret toujours plein, voilà les monumens, les lieux publics et de réunion à Saint-N.... De nombreux enfans y représentent seuls la vie et le mouvement, lorsqu'ils se débattent et se roulent au soleil d'été, comme si l'instinct de la misère les poussait à se pénétrer de chaleur pour toute la mauvaise saison qui viendra. Là on ne connaît d'autre harmonie que la prière souvent menaçante du mendiant qui vient des communes environnantes visiter les riches, ses fermiers, un bâton à la main , et prélever lui-même la taxe des pauvres.
On ne cultive d'autres arts que ceux du manœuvre et du journalier ; nous ne parlons pas des tisserands , parce qu'ils ne sont guère du monde où nous habitons : race à part, population souterraine, qui n'est jamais moins enterrée qu'au cimetière ; arti-
sans lyborieux qui se vouent, eux et leurs enfans , aux maladies chroniques , afin de gagner seulement le pain d'aujourd'hui ; malheureux (jui recherchent l'humidité des caves , parce qu'elle est bonne au chanvre et au lin, et qui s'inquiètent de la qualité de leur toile, comme s'il devait leur en revenir une chemise et un linceul !
Nous avons besoin de répéter qu'il ne s'agit pas en ce moment d'une peinture idéale; nous songeons encore moins à calomnier personne : mais il y a une infinité de villages qui ne peuvent être classés parmi les habitations que par l'impôt, un grand nombre de populations qui ne s'aperçoivent de la patrie que par la conscription et la guerre, une multitude d'hommes qui n'appartiennent à l'humanité que par ses maux.
ASaint-lN... s'élevaient, jusqu'à la hauteur d'un étage, la cure d'abord, et puis
deux maisons que leurs murs récrcpis et blanchisà la chaux revèlissaieut d'uuairde propreté tout-à-tait aristocratique; peu éloignées l'une de l'autre , presqu'à égal chemin de l'église, elles semblaient marquer le séjour de deux puissances temporelles , existant sous la même protection spirituelle, dans cette espèce de féodalité que constituent souvent de nos jours le prêtre , et à côté de lui, quelques privilégiés de l'aisance , de l'éducation , et des conditions de toutes les admissibilités en général. Un ancien soldat, appelé Duverger, un vieux notaire du nom de Belmar, en étaient les habitans. Tous deux amis, tous deux honorables, ils composaient à eux seuls leur société réciproque; et, suivant la fatalité des plus franches communautés entre intimes , l'un apportait plus (|ue l'autre dans leur échange de visites , de soins et de bons
procédés ; car l'ancien soldat avait une femme jeune et charmante, et elle tenait lieu au vieux Belmar de la fille qui ne lui était jamais née , malgré ses vœux ardens ; et cette femme avait auprès d'elle une mère dont 1 esprit et les souvenirs dataient du même temps que ceux du notaire. Afin de compenser ces précieux avantages qu'il relirait actuellement de la société de M. Duverger, M. Belmar offrait en perspective l'agrément d'un fils qui devait lui revenir bientôt de Paris.
L'intérieur des deux maisons différait comme les antécédens et l'humeur des propriétaires. Chez M. Duverger,le salon formait l'œuvre capitale de son entente et de son goûl ; le cabinet et la bibliothèque étaient, chez M. Behnar, les objets de son luxe et de sa prédilection.
Je n'entreprendrai pas sans hésitation de
vous peindre le salon de M. Du verger , ces sortes de peintures ne doivent jamais être confiées qu'aux maîtres; car !e salon résume aujourd'hui la position , la fortune , les prétentions et le caractère de ceux qui l'habitent , et parfois aussi de ceux qui le fréquentent. Dans quelques maisons vouées à la politique par excellence , le salon est tout un programme, ailleurs c'est un prospectus. Vous voyez donc bien qu'il faudrait peindre avec trop d'art ce qui se compose de si peu de naturel; mais heureusement nous sommes dans un village bien reculé dans l'intérieur des terres, et le propriétaire de notre salon n'est qu'un ancien soldat de l'empire qui a oublié de devenir baron.
Quand on a quelques cents francs de rente à la campagne, on doit aux passans, à ses amis , on se doit à soi-même d'orner
ses fenêtres de grands rideûux rouges en coton croisé , tombant un peu raides sur des patères dorées qui donnent le ton au reste de rameublement. M. Duverger, seul ordonnateur du luxe intérieur que nous allons décrire , n'avait pas manqué sur ce point important à la tradition, i .JdaJnaup Le buste en plâtre de Napoléon ornait une console placée en face de la porte d'entrée, comme pour dire : «Comprenez-vous où vous êtes, vous lous qui entrez ici? » Cet avertissement , puéril aujourd'hui, a eu pendant quinze ans son énergie et sa loyauté. Au-dessus du buste s'étendait une grande ligne de batailles : Eylau, Marengo, Austerlitz, souvenirs d'hier déjà fabuleux , et pourtant notre exemple demain ; histoire ancienne qui ne vieillit pas , parce qu'elle reste pro- ,phétie menaçante.
'«'j; L'heure même qu'on ne clierclie jamais
que dans une idée de présent ou d'avenir très prochain, M. Duverger avait voulu qu'elle rappelât chez lui un passé impérial ; sa pendule était son meuble à lui. Elle était d'or et du petit modèle figurant le soldat laboureur ; elle représentait à ses yeux la réalisation de toutes ses théories en fait ^ d'existence , et du sublime en fait d'art. Les rhumatismes avaient mis ordre à ce que Duverger ne fût pas plus favorisé que les autres hommes, et ne pût jamais pratiquer sa poésie. Aux deux coins de la cheminée se dressaient deux larges pots de porcelaine remplis de fleurs artificielles ; la nature et le mois de mai n'avaient jamais prévalu contre ce printemps de papier. Duverger pratiquait le culte des choses une fois faites , et de la symétrie préexistante; ce brave homme portait dans son cœur l'horreur innée des restaurations.
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Une grande table de noyer à dessus de marbre occupait le milieu du salon ; c'était là que le journal de la veille attendait le numéro du lendemain, avant d'aller prendre sa place dans la collection non interrompue depuis dix-huit ans, sauf le numéro du vingt-neuf juillet mil huit cent trente, lequel, pour cause majeure, n'a pas paru!...
Le plafond en lambourdes grises, sur un fond blanc jauni , un papier à ramages recouvrant les murs, des fauteuils en velours' d'Utrecht au nombre de six , un même nombre de chaises rembourrées de paille , garnissant tant bien que mal le tour du salon , et les côtés de la cheminée de bois , peinte en marbre , pour plancher des carreaux froids; voilà le salon de M. Duverger, tel qu'il existait en l'an de grâce mil huit cent trente-quatre.
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C'est là que madame Duverger et sa mère ont passé depuis douze ans ce moment de la journée qui s'étend entre le lever et le coucher, car les journées se tiennent et sont d'une seule pièce en province. M. Duverger se plaisait à Saint-N..., parce qu'on ne peut pas recommencer incessamment de conquérir le monde, que la ville ou la campagne importe peu à celui qui a vu l'Espagne, la Prusse et la Russie; et parce qu'enfin la pipe et la mé-
. ^ iH^|moire d'un soldat peuplent toujours assez ^ jcisa terre natale. Madame Duverger et sa mère — 1>'/5|'^^ regrettaient rien à Saint-N..., parce qu'elles y étaient venues d'une commune voisine où le nombre et l'industrie des habitans ne rendaient pas leur méchanceté plus aimable.
Monsieur Duverger fumait, racontait ou allait à la chasse ; madame Duverger travaillait à l'aiguille et enseignait souvent au
vieux notaire l'indulgence et la libéralité au sujet de son (ils Arthur, lequel trahissait fréquemment son existence par des demandes d'argent, et lorsque monsieur Belraar s'était laissé convaincre , madame Duverger l'en récompensait par ces mille prévenances de jeune femme si flatteuses et si douces à un vieillard ; la mère écoutait , et avec cet instinct qu'il n'est donné aux hommes ni de délinir ni de craindre, elle se demandait, non sans inquiétude, ce que deviendrait la bonté jusqu'alors bien pure et bien désintéressée de sa fille pour un jeune homme qu'elle n'avait fait qu'entrevoir cinq ans auparavant, à l'époque des vacances, dans le cas où ce iils, cet Arthur, ce messie tant annoncé arriverait , dangereux d'esprit , de figure et de nouveauté, etalors elle se disait en pensant à madame Duverger : « Ma pau- « vre enfant , ma Marguerite , elle est si
« jeune encore et si jolie! » Et nous ajoutons : elle est grande, elle est brune , sous ses cheveux noirs , l'ineffable bonté de sa physionomie , la grâce de ses mouvennens adoucissent la puissance originaire de ses traits réguliers, à un degré plein de séduction ; femme par le mariage, toujours vierge par le cœur et les idées, elle a réuni et mêlé d'une manière admirable dans son maintien et l'expression habituelle de son visage, des attraits qui ordinairement se succèdent et des charmes qui s'excluent. A la campagne, on a toujours eu pour elle une admiration naïve. Le monde n'aurait peutêtre eu rien de naïf à lui offrir , mais elle aurait pu croire à chaque pas qu'elle y était adorée. .■;
Monsieur Belmar se flattait bien que son fils Arthur ne serait pas indigne défigurer à côté de Marguerite , et il ne doutait pas
qu'elle et lui ne s'aimassent bientôt d'amitié; mais les idéesd'amour étaient loin du \ieux notaire,trop habitué d'ailleurs à voir partoutdes contrats pour se préoccuper de sentiment.
Quelques contemporains de monsieur Belmar prétendaient ne lui avoir connu que deux prédilections dans sa vie, sa femme et un bon feu; l'habitude du mariage et la variété des saisons ne les avaient pas altérées. Depuis la mort de madame Belmar, le vieux notaire n'avait pu s'empêcher de reporter insensiblement un peu de son affection devenue disponible à l'objet survivant et éternel , dieu merci ! de sa seconde passion; il se chauffait donc dans tous les temps, mais rarement au soleil; il touchait à ses quatre-vingts ans.
Monsieur Belmar aimait encore son fils, mais il avait souffert qu'Arthur passât huit années à Paris, et ne revînt qu'une fois dans
l'intervalle, l'embrasser à l'époque des vacances: cette tolérance n'était pas toujours interprétée à l'honneur des sentiinens paternels de monsieur Belmar; les médians, il y en a partout, lui reprochaient de n'avoir pas de tendresse pour son fils, et de ne pas pardonner à un pauvre enfant qui avait en naissant donné la mort à sa mère. Les personnes charitables, il s'en rencontre d'aventure, disaient que monsieur Belmar avait cru répondre par sa conduite aux gens qui ne lui trouvaient qu'un défaut , celui d'être faible, et leur donner la preuve qu'il savait se montrer fort au besoin, et faire violence aux sentimens les plus irrésistibles. Nous comprenons (ju'un honnête homme qui n'achèterait pas le plus beau titre de gloire au détriment d'un ami, d'un voisin, ambitionne et achète l'apparence de la vertu qu'il n'a pas, au prix de ses affections individuelles 5
— delà prétention des vertus qui nous manquent n'est pas la plus coupable de nos faiblesses.
Un soir du mois de septembre, M. Belmar quitta son feu, enfonça dans une de ses poches une petite lettre qu'il avait reçue le matin même , et vint trouver ses bons amis; toute la famille Duverger était réunie au salon; elle remarqua quelque chose de nouveau, d'extraordinaire dans la personne et la physionomie du vieux notaire; cependant M. Duverger prévint toutes les questions et commença à haute voix, selon sa coutume la lecture du journal : aprèschaque article, M. Belmar ajoutait, en se frottant les mains : « Qu'est-ce que cela nous fait à nous? » Lorsque le lecteur en vint aux nouvelles, le vieux notaire interrompit, en disant : « les journaux ne donnent pas les << meilleures. » , . ,;. , . ,
Votre fils est-il arrivé? demanda Marguerite, emportée par sa curiosité.
— Je n'ai pas dit cela vous allez plus
vite que lui, il vient seulement.
— Il ne fait que cela depuis deux ans , répliqua M. Duverger; s'il est vrai que les morts vont vite, les médecins arrivent bien lentement.
— C'est-à-dire, continua monsieur Belmar, qu'on ne me croirait pas^ si je n'avais là, au Tond, une preuve manuscrite du fait que j'avance; et le vieux notaire tira son mouchoir de sa poche , et puis une lettre dont il se mita lire le contenu en appuyant sur chacun des mots :
<^ Mon bon père ,
« J'accours —
mil '^mr^y^^^
Monsieur Duverger partit d'iiii grand éclat de rire :
« J'accours dans vos bras; Arthur a be- « soin de votre tendresse, et le docteur de « votre expérience; l'une et l'autre me sont « acquises à des titres dont je suis triste de « ne pas me sentir tout-à-fait digne. J'ai « souvent réclamé votre indulgence, je ne « veux plus que votre amour ; comptez sur « moi, vous qui avez toujours été assez gé- « néreux pour n'en jamais désespérer.
« Je quitte Paris demain, dix-sept; trois « joursaprés, je vous embrasserai, monbon « père et mon meilleur ami. »
« Arthur.»
Madame Duverger gronda le vieux notaire
qui leur avait dissimulé cet événement jusqu'au soir ; elle l'accusa de paresse , d'égoïsme et de malice. Monsieur Belraar s'accommodait volontiers de cette dernière accusation. Monsieur Duverger haussait les épaules, et le reste de la soirée se passa à causer d'une nouvelle qui faisait un heureux , deux indécises et un incrédule.
Letroisième jouraprèscettesoirée un grand bruit se fit entendre à Sainl-N. . . Aussitôt les femmes du village coururent aux portes faute de fenêtres et virent un cavalier jeune , élé-
gant, traverser îe village de toute la vitesse de son cheval, et s'arrêter devant la maison de Monsieur Belmar. On se souvint alors que le vieux notaire avait un fils; ceux qu'Arthur avait obligés on secourus autrefois se rappelèrent même son nom, et bientôt on colporta de cabane en cabane mille conjectures et mille histoires : Arthur, à la vérité , n'était déjà plus Arthur à la sixième édition; c'était Arlur, ou bien Alure; pareil désagrément attend encore de plus grands héros, mais ce sont les savans qui s'en occupent.
Arthur Belmar avait donc conquis enfin son diplôme de docteur en médecine; il avait employé à ce triomphe quatre années de plus que les régie mens n'en imposent; il était en conséquence très inférieur Ou très supérieur à la majorité de ses condisciples;
nous ne voulons pas le flatter; nous raconterons.
Arthur venait de finir par une thèse littéraire des études médicales fort mélangées de préoccupations politiques. Laborieux et ardent, à peine avait-il amassé qu'il avait brûlé de répandre, et concluant de ce qu'il savait à ce qu'il voulait enseigner , logique interdite à beaucoup d'hommes, il s'était fait étudiant et journaliste. Il ne passait les examens qu'à de longs intervalles, mais il faisait exactenjent la revue des faits et événemens de la politique : enhardi par sa facilitéd' écrivain, il se tirait merveilleusement j à l'école , des discussions les plus spécieuses. Quand sa mémoire faisait défaut, il imaginait; fort de ses connaissances positives, il s'était fait estimer dans la presse; quand il n'y avait pas eu à imaginer, il
s'était souvenu. Il avait beaucoup vu. Il savait d'une foule de choses ce qu'on en pense, et ce qu'on en doit dire 5 de beaucoup d'hommes ce qu'on en dit et ce qu'il en faut croire ; il avait travaillé à quelques élévations et à quelques ruines, modestement; et il était devenu à la fin, ni trop enthousiaste, ni trop malveillant 5 croyant au bonheur et n'en désespérant pas pour son compte. Mais son plus grand défaut, dont ses amis, c'est-à-dire ses rivaux, ne se plaignaient pas, c'est qu'il savait trop bien attendre; réputation, fortune, il oubliait que tout cela est au concours , et qu'il faut, tout au moins, se faire inscrire afin de les mériter ; Arthur n'y avait jamais songé. Ces défauts et ces mérites composaient en définitive un jeune homme aimable et bon, prêt à l'abandon de lui-même; on ne
disait pas de lui qu'il fût beau, mais il plaisait , et sa physionomie prenait le charme ou l'intérêt du sentiment qu'on faisait naître en lui. Vif et changeant par caractère, indolent par modération, il ne faisait simplement et sans bruit que les bonnes actions et les sacrifices.
Le bonheur et la joie marquèrent les premiers jours de l'arrivée d'Arthur à Saint-N... Monsieur Belmar faillit brûler sa maison tant il fit bon feu , en signe de bon accueil à son fils. Monsieur Duverger no tarda pas à s'apercevoir que ses habitudes ne s'arrangeraient guères des idées du jeune médecin, et qu'il avait trouvé peut-être un ami, mais non pas un camarade; Marguerite sentit vaguement qu'il y avait quelque chose de changé à son existence, et sa mère comprit que son devoir était de surveiller, do
diriger ee changemenl de la manière la moins préjudiciable à la règle, et la moins hostile au passé.
La seule présence d'Arthur anima tout à Saint-N... 11 allait interrogeant ses voisins; puis les voisins de ses voisins; donnant partout des conseils qu'ilappuyait d'un peu d'argent ; ici, c'était un ruisseau qu'il faisait pratiquer, et par une simple précaution, il diminuait, lui médecin, une cause de miasmes et de fièvres; là, il Taisait jeter quelques brouettées de pierres, et en une heure de travail rendait praticable un endroit de la ruejusqu'aiors bourbeux et respecté. Arthur ne poursuivait pas avec moins d'à-propos la réforme des préjugés et des routines pernicieuses; mais il rencontrait à ses elïbrts des obstacles imperceptibles et tout-puis sans. L'habitude n'est pas seulement une seconde nature , c'est aussi une seconde re-
ligion, et toutes les religions sont sacrées aux malheureux. Le libéralisme et l'intérêt bien entendu ne peuvent suppléer sur ce point le temps et l'exemple. Arthur s'étonnait de ce que coûtent les plus petites innovations, et se souvenant du bon marché des grandes théories, il devint triste, et se trouva comme désenchanté de ses anciens succès littéraires; mais il avait un bon cœor et la charité peu à peu lui fit entreprendre ce que son orgueil désespérait de réaliser; il comprit (jue celte formule : « faite comme je vous dis » , était désormais trop monarchique et qu'il fallait proposer par l'exemple. Arthur, l'élégant parisien, essayait de se faire paysan à la campagne , et il était lier d'y réussir; dévoûment sublime apparemment, car il était peu récompensé.
Monsieur BeUnar ne voyait pas sans regret son fils négliger chaque jour quelque nouvelle
partie de cette tenue merveilleuse et de cette attitude supérieure qu'il n'avait rencontrée qu'autrefois, dans le bon temps, chez ses cliens de noble race et de grande maison . Monsieur Duverger était humilié qu'un jeune homme qui s'était fait remplacer sous les armes, prétendit à une autorité quelconque près de lui et sans lui; Marguerite hésitait encore sur le compte d'Arthur; les meilleures femmes sont incertaines quand il s'agit d'interpréter la conduite et la vie autrement que par un amour; madame Sauvai ( c'était le nom de la mère de madame Duverger) applaudissait seule au zèle et aux nouveaux goûts du jeune médecin. Plus Arthur se rapprochait du costume et des manières du pays , et plus il était charmant' à ses yeux ; enfin , Arthur s'embellissait pour elle des attraits et des dangers qu'il perdait, croyait-elle , pour
Marguerite. Elle aurait voulu qu'il ne conserva de la ville que sa science , car la pauvre femme sentait qu'elle en aurait besoin prochainement.
Arthur allait ainsi rendant service aux autres et à lui-même ; les résultats simples, féconds, positifs, qu'il faisait obtenir si promptement à des malheureux, le réconciliaient tous les jours avec la philantropie, jusques-là décevante, et, en croyant le bien possible, il se sentait plus satisfait. Après avoir employé les belles années de sa jeunesse, la grande ardeur de son libéralisme sincère , à beaucoup prêcher et à ne jamais convertir , il était tombé dans un fatalisme désespérant. « L'homme s'agite et Dieu le mène, >> répétait -il fastueusement après beaucoup d'hypocrites, lesquels n'ont d'autre ambition que de mener les hommes et d'agiter les empires; mais Arthur commen-
çait à revenir à des idées plus humaines et il se corrigeait par ses œuvres. La puissance et l'autorité lui venaient en proportion de l'estime et de la considération qu'il avait acquises. Mais Arthur ne comprenait pas encore qu'autrefois il avait entrepris do commencer par la fin ; s'ill'avait compris, il n'eût pas manqué de l'écrire à ses anciens confrères , afin de les détourner de la fausse route où ils s'engagent.
Cependant, il n'était pas décidé qu'Arthur
s'établirait définitivement à Saint -N
M. Belmar, en retrouvant son fils si parfait, si bien formé aux façons élégantes de parler, d'agir el de s'habiller, avait plusieurs fois exprimé des espérances qui dépassaient ia valeur et l'étendue de la commune entière; M. Duverger se plaisait à prédire quô les goûts simples, les pencha ns modestes d'Arîbiir n'étai'^nl qu'une réaction passn-
gère, et une manière orguciiieuse de descendre jusqu'à de pauvres campagnards; Arthur avait voulu laisser quelques jours d'ambition à son père, afin qu'il fît connaissance avec cette passion , si peu habituelle à sa nature : il avait permis à M. Duverger de ne pas croire à la persévérance d'une génération autre que la génération impériale, et il allendait, pour annoncer une résolution , qu'il en eût une.
Une fois, Arthur se rencontra seul avec Marguerite, chez elle, dans le salon 5 il faisait un de ces beaux jours de septembre qui prolongent l'été aux dépens de l'automne;
malgré le ciel pur et serein , Marguerite était triste; la présence d'Arthur semblait impuissante à la distraire; il en fut humilié; mais faisant un retour sur sa conduite et un appel à ses antécédens , il ne tarda pas à se reconnaître coupable de l'inditlërence et de l'ennui de Marguerite. Qu'ai-je fait , se ditil, depuis mon arrivée à Saint-N... ? J'ai \oulu être laborieux , et je suis devenu maussade; voilà comment on fait haïr les meilleures qualités. J'ai déjà l'air d'être importun à Marguerite, à la plus jolie femme que j'aie vue! Insensé! c'est la première fois que j'y pense ! Quelques misérables déceptions ont aussi laissé dans mon cœur trop d'injustice et d'amertume. Parce quel'on m'a trompé... un peu trop souvent peut-être, resterai-je l'esclave de sots ressenti mens contre l'amour? J'ai résolu de ne plus jamais travailler à plaire, mais je
ne me suis pas condamné à être injuste envers toutes les jolies femmes qui se trouveront sur mon chemin. Cette pauvre Marguerite! je l'ai vraiment traitée comme une coquette, elle, si simple, si bonne! et j'ai semblé ne pas m'apercevoir de sa beauté , de son esprit; car elle doit avoir de l'esprit. Et là-dessus Arthur attendri demanda de sa voix la plus douce à Marguerite pourquoi elle demeurait pensive.
Elle répondit négligemment :
— Je me sens triste , et ne suis pas assez savante pour vous donner la raison de ma tristesse, le temps peut-être !
— Cette bonne journée dans une mauvaise saison devrait pourtant apporter l'espérance , en montrant qu'il peut naître diieureux momens au milieu de la vie la plus monotone.
Arthur savait bien qu'il prêtait occasion à une réponse délicate; et , en elîel, l'aveu de sa mélancolie équivaut de la part d'une femme à une confidence , à une révélation du cœur, et constitue immédiatement l'intimité; c'est un premier pas dans une route périlleuse :
Marguerite le sentit et se hâta de répondre :
— Cette espérance dont vous parlez, vous en aurez besoin pour vous-même, si vous demeurez à Saint-N... avec nous; mais vos talens et votre ambition vous appellent ailleurs.
— Mes talens! J'en ai fait une épreuve assez ingrate à Paris, et mon ambition n'est plus que d'être heureux.
— Heureux , cela veut dire en votre langage : admiré, riche, aimé? (Une femme littéraire aurait ajouté compris).
— Aimé remplace et renferme tout cela.
— Vous n'épouseriez pas ia (ille d'un de jios paysans ?
— Je n'ai pas parlé de mariage.
Marguerite rougit , et la conversation en restait là. M. Duverger rentra, gronda sa femme à l'occasion de nombreux riens indispensables. Marguerite opposa la douceur d'un ange à ces récriminations (jue sa mère lui avait appris à supporter comme nécessaires dans un bon ménage. Madame Sauvai avait enseigné à sa fille les égards que la résignation doit à l'injustice, les ménagemens que la douceur doit à la passion et à la colère.
M. Duverger se montrait d'ordinaire reconnaissant de la complaisance de sa femme; mais cette fois la présence d'Arthur éveillait son orgueil, excitait sa vanité. Il fut
moins naturel, il i'ut moins bon; le calrae, la douceur de Marguerite lui semblèrent un défi , une insulte à sa supériorité.
— Ah ! voilà, s'écria-t-il, la perfide résignalion des femmes; elles s'en enveloppent comme le porc -épie de son armure, puis elles se croient inoffensives, quand de mille traits acérés elles vous irritent et vous provoquent. Yous abusez de ce qu'un homme ne peut descendre aux infinies délicatesses de vos sentimensde femmes, comme disait l'autre jour cet excellent monsieur Arthur, ou plutôt, comme je dis moi, de votre infirmité de femme ; mais j'ai , Dieu merci ! et je vous conseille d'acquérir, mon excellent monsieur Arthur, ce que je possède assez bien, la science des sciences...
— Pas davantage, interrompit Arthur.
— La volonté !
— La volonté, continua madame Sauvai , qui était descendue de sa chambre au bruit du dialogue précédent , ia volonté donne la force, elle implique la constance et la régularité;... il n'est pas régulier de se quereller devant un tiers, vous n'y songez pas. Vous savez bien aussi que vos discussions m'ébranlent , moi si frêle 5 ce motlà dans ma bouche ne vous scandalisera pas, mon gendre, j'ai soixante ans passés.
Marguerite se hâta de tendre la main à M. Duverger, qui lui pardonna sérieusement , et la scène Unit par un embrassement général , à l'exclusion de ce pauvre Arthur.
Mais il se sentit pénétré d'admiration en présence d'une générosité, d'une vertu si grande. Marguerite se revêtit à ses yeux des attributs d'un ange; cette femme qu'il n'a-
vait pas inéiiie aperçue, Arlliur se persuada qu'il l'avait rêvée; mais nous n'en croirons pas tant de sa part. Arthur a commencé par être romantique, et il doit lui en rester quelque chose toute sa vie. Mais laissons-le dire, puisqu'il est sincère; laissonsle résoudre en son cœur un problème dont la solution importe à beaucoup de malheureux et dont il avait abandonné , selon sa coutume, la solution au hasard , au caprice. Le sort en est jeté. Arthur ne quittera plus Saint N....; c'est là qu'il veut, c'est là qu'il a toujours dû vivre. . . près de son père; de madame Sauvai qui a été si bonne pour lui lorsqu'il était enfant; près de Marguerite; qu'il
peut bien appeler sa sœur qu'il aimera
comme un frère dévoué, jamais plus, jamais autrement. Oh ! qu'il la respecte et la vénère en ce moment là ! Comme il s'abuse et s'étourdit des prétextes les plus saints ! mais
ce n'est pas assez de sa propre imagination, les circonstances extérieures lui viennent en aide, et concourent à le tromper : il prend un journal afin de dissimuler son extase, et il voit à la première page une défection politique; à la seconde, une honte; à la troisième, quatre suicides; à la quatrième, un charlatanisme effronté ; et alors faisant honneur, sans scrupule, à sa conscience, à un noble dégoût d'une résolution qui tenait à son cœur et à Marguerite, il quitte la famille Duverger, va trouver son père, s'asseoit auprès de lui, au coin du feu, l'embrasse, lui serre la main et dit :
— Vous avez bonne opinion de moi , mon père?
Et M. Belmar pressa la main de son (ils avec inquiétude.
— Vous êles même devenu ambitieux à mon occasion. Eh bien ! je réaliserai tous vos désirs, mais sous vos yeux : décidément je reste à Saint N.... où votre nom sera béni ; j'y fonderai notre maison, entendez-vous, notre maison, par mon travail^ mon dévoiiment à mes semblables, etl'estime publique. Jedeviendrai tout ce quepeuvent faire aujourd'hui d'un citoyen les suifrages de sesconcitoyens. Je resteàSaint-N... et pour peu que je m'y amende encore (et qu'elle devienne veuve, ajouta-t-il tout bas) je m'y marie. Que dites- vous de mes projets?
— Tu me demandes, répondit froidement monsieur Belmar, ce que je pense du mariage et de ton établissement ? Eh bien ! voici mon opinion : on se marie pour soi, on fait un état pour vivre de son utilité aux autres; il y a des femmes et des malades partout, cependant, il faut autant que pos-
sible ne déranger personne; il est bien entendu que tu n'épouseras pas la femme d'un autre; mais si tu vas l'établir à côté de quelque praticien déjà en exercice, tu lui rendras la vie difficile , inquiète ; c'est un mauvais commencement. Moi , vois-tu ? je suis pour la vénalité des charges; j'aimerais mieux donner au mérite pauvre les moyens de renchérir sur tous ses rivaux, parce que je trouverais à cette manière de procéder deux avantages , la possession consacrée , et puis la concurrence maintenue et tournant au profit du plus digne. Mais je ne veux pas parler politique en ce moment , car il s'agit de nous entendre, je voulais seulement te prier d'acheter la clienlelle de ce brave homme qui s'est établi parmi nous, il y a deux ans, parce que nous avions presque cessé de compter sur toi. Tu vas donc le ruiner avant qu'il ait pu commencer sa
fortune? 11 ne faut ruiner personne, pas même d'après les règles du libre exercice et de la bienfaisante émulation. Si tu m'en crois, j'y mettrai du mien et toi du tien. Je te ferai l'avance de deux années de ta pension, et tu iras proposer la somme au bon docteur. Aussi bien , je le sais dans de tristes affaires, et nous lui rendrons service sans qu'il ait à nous témoigner de reconnaissance ; il en sera plus à son aise et nous aussi. »
Arthur s'empressa d'accéder à la proposition de son père; il offrit au médecin, déjà en titre à Saint-N..., six mille francs de sa clientelle , et l'affaire se trouva terminée au bout de quelques semaines.
Désormais tout était beau, tout était bien à Saint-N... aux yeux d'Arthur. Un peu plus d'optimisme encore , et tout se fût trouvé pour le mieux dans la plus laide et la plus
enfoncée des localités possibles. S'il continuait à donner des conseils aux ignorans et aux pauvres du village, ce n'était pas qu'il les trouvât malheureux ; il eût pensé faire injure à Marguerite d'admettre qu'on ne fût pas heureux autour d'elle, et par cela seul qu'on demeurait près d'elle , mais il avait plus que jamais besoin de se montrer bon , généreux , afin de donner le change à sa tendresse. Arthur aimait Marguerite et ne se l'avouait pas encore ; il se trompait lui-même, il trompait les autres en restant de bonne foi; il s'imaginait rendre un pur hommage à une beauté divine, à des vertus adorables ; il reportait dans l'exercice de sa profession un amour qu'il n'osait manifester ailleurs. Dévoué à toute heure , prêt à tous les sacrifices , il réalisait à Saint-N... l'idée d'une Providence et d'uri Dieu : amour et charité!
Chaque soir, M. Belraar allait passer deux ou trois heures chez ses amis Duvergerj Arthur y \enait souvent; la mère de madame Duverger, complètement rassurée du côté du jeune médecin , prenait plaisir à le vanter elle-même, et ne se défiait pas de la puissance des éloges faits par une vieille et vénérable femme à la gloire d'un jeune homme; plus elle avait craint pour sa fille, et plus elle était prodigue de complimens aujourd'hui qu'elle avait cessé de craindre. Le vieux notaire pleurait de joie à ses discours; jusques-là, M. Duverger paraissait sympatiser avec l'auditoire, mais lorsque sa femme se laissait attendrir et le manifestait sans détour, je ne sais quel instinct brutal de jalousie le rappelait à cette injustice la plus légitime , et pourtani la plus inutile de toutes , celle qui nous fait contester à un ennemi des (jualités qui nous sont
préjudiciables et dangereuses. Marguerite osait alors discuter contre son mari , parce (ju'elle croyait ne soutenir que les intérêts de la vertu et de la vérité ; sa mère , pour la première fois, ne lui donnait pas tort dans la même persuasion; M. Duverger redoublait alors d'humeur et de partialité ; M. Belmar se croyait obligé, par modestie, de prendre le parti de M. Duverger ; Arthur persévérait dans le bien ; tout le monde s'appliquait donc, en conscience, à grossir, à multiplier les périls , et la situation se compliquait de toutes parts, à force de naturel et de simplicité. Les discussions finirent par être de véritables querelles où l'amour-propre et l'amitié s'engagèrent chaque jour davantage, si bien qu'un jour M. Duverger éclata : — Que me veut-on , Vécria-til ? j'aime et j'estime Arthur. Je rends justice à son esprit , à sa science , à ses efforts ;
ceux qui ont quelque chose de plus à aimer en lui , ne doivent pas se trouver chez moi, ne doivent s'appeler ni ma belle-mère, ni ma femme, ni mes amis, entendez-vous?
C'était de la jalousie exprimée maritalement, c'est-à-dire sans réplique.
Il se fit un profond silence.
M. Duverger ne se sentant pas à la hauteur de la situation qu'il venait de créer, sortit et trouva dans les fumées de sa pipe des images suffisamment fantastiques pour le distraire d'une réalité qu'il n'estimait pas, au fond, fort inquiétante. Il rentra bientôt , et reprenant la conversation où il l'avait laissée dans sa pensée : — Cet Arthur, dit-il , est un bon jeune homme né pour une innocence plus grande que celle qui lui a été permise à Paris 5 il expie en ce moment auprès de nous par l'assiduité, le I. 4.
travail , et l'absence de passion , des jours perdus, inutiles, et quelque amour insensé; il proteste contre lui-même, et vous, femmes toujours complaisantes et toujours dupes, vous voudriez rendre à une simple réaction, le culte qui n'est dû qu'à la persévérance et à la vertu. Mais j'ai tort de me fâcher, ne faut-il pas que les femmes se trompent infailliblement sur quelque chose ou sur quelqu'un? Cela dit, M. Duverger se trouva calme , et tout-à-fait sans rancune, tant il était content de lui-même , et se croyait vengé.
H se flattait !
Telle était en effet la situation habituelle et réciproque de monsieur et de madame Duverger, qu'il jugeait toujours plus raisonnablement et qu'elle rencontrait plus souvent la vérité. La vérité est-elle donc chose de hasard et d'occasion ? Je ne sais ;
toujours est-il que M. Duverger consultait le sens commun et son expérience acquise , tandis que Marguerite obéissait à de simples pressentimens , et elle devinait parfois très juste. Ces pressentimens avaient été jusqu'à l'arrivée d'Arthur, la seule cause de trouble dans le ménage ; car M. Duverger leur faisant plus d'honneur que d'ordinaire ils n'en méritent , les prenait pour des idées et les haïssait à ce titre. M. Duverger conservait religieusement la tradition du despotisme.
Le véritable amour détourne des petits succès. H rend généreux parce qu'il rend désintéressé sur tout le reste; Arthur se laissait amener partout où il plaisait à M. Duverger de conduire la conversation , et il lui en abandonnait bien volontiers le dernier mot. M. Duverger passa insensiblement de la rivalité à une sorte de pitié pour la faiblesse
du jeune médecin; Marguerite et sa mère avaient d'ailleurs cessé leurs éloges; enfin , par une inconséquence assez commune à l'amour-propre, M. Duverger accueillit Arthur avec un empressement proportionnel à l'opinion peu flatteuse qu'il en prenait. Il l'attira, en vérité, dans sa maison, et lorsque sa belle-mère essaya de lui soumettre quelques observations à ce sujet , il était trop tard: M. Duverger ne pouvait plus se passer des triomphes que l'insouciance et l'adresse involontaire du jeune médecin ménageaient à sa supériorité. Soyons justes envers tout le monde , M. Duverger ne recherchait pas la victoire pour lui seul ; et dans tous les avantages que le fait obtenait sur le droit, et la théorie, il voyait un hommage à l'empire et à sa génération.
Bientôt Arthur eut droit de bourgeoisie chez M. Duverger; il y déjeûnait quelque-
l'ois , il y dînait souvent ; il sortait de chez lui pour aller voir un malade , et puis, sans pouvoir se rendre compte du détour , il se trouvait auprès de Marguerite. Madame Duverger contractait peu à peu l'habitude de la société d'Arthur; sa mère observa même qu'elle s'ennuyait quand il ne devait pas venir; qu'elle ne travaillait plus lorsqu'il parlait; elle s'en émut péniblement, car elle s'inquiétait de prêcher à un mari la prudence, toujours voisine en pareil cas, de l'arbitraire et de la tyrannie. Elle craignait encore d'ouvrir les yeux à sa lille sur un danger que Marguerite aurait nécessairement voulu braver au nom de Thonneur et de la vertu. Le plus sage lui paraissait d'opposer des obstacles matériels aux tête-à-tête , aux entrevues , et de jeter toujours quelque incident positif au milieu des conversations lorsqu'elles tourneraient à ce mysticisme
sentimental , précurseur des aveux et des personnalités ; elle répondait bien que de son vivant elle suffirait par sa présence , et au moyen de ses infirmités , à fournir ces obstacles et cesincidens, mais sa prévoyance et son amour s'étendaient au-delà de sa vie , et elle pensait à la mort , en vue de sa chère enfant.
Madame Sauvai hésitait , elle était malheureuse; sa santé déclinait rapidement; Arthur s'en apercevait , et s'en autorisait auprès de M. Duverger et de sa femme ,
pour tenter quelques visites au milieu du jour; un dimanche que M. Duverger était à la chasse et Marguerite à l'église , ie jeune médecin entra sous prétexte de demander des nouvelles de madame Sauvai , mais madame Sauvai était seule , et il obtint d'ellemême ce qu'il avait compté savoir de Marguerite. « Soyez le bien-venu, lui dit-elle, « en souriant; M. Arthur, vous le voyez, « on me délaisse, on m'abandonne; et Dieu « que ma fdie est allé prier, vous a dépê- « ché vers moi. Je l'en remercie , car j'é- « prouve depuis quelque temps je ne sais « quel besoin de vous parler et de vousen- « tendre. Ce que j'ai à vous dire est dans « mon cœur, et ma vieille mémoire me rc; « fuse les mots qui seraient dignes de la dé- « licalesse de mon sujet ; ce que je voudrais « entendre de votre bouche , ne s'exprime « peut-être pas davantage ; en réalité, te-
« nez, je n'ai rien à dire, si ce n'est que je « suis inquiète et malheureuse ; et ce que « vous aurez à me répondre , c'est que j'ai
« tort et que ce n'est point votre faute
« mon généreux et sincère M. Arliiur! » Et elle lui tendit la main avec affection.
Arthur protesta de son dévoûment et de son amitié, mais une vague inquiétude s'était emparée de son ame; et il ne put s'empêcher de baisser les yeux sous le regard bienveillant, triste, et presque interrogateur de la mère de Marguerite.
Elle parut se recueillir un moment et reprit :
« J'ai connu votre mère, Arthur; elle « était mon amie, et je l'ai tenue mourante « dans mes bras , au jour de votre nais- * sance ; j'ai recueilli le dernier souille ,
« d'une vie qu'elle vous Iransmettail loule « entière; et avec son dernier souffle, son « dernier vœu : elle m'a dit, en parlant de <( vous: « soyez sa mère! »... je l'ai été « long'temps; je vous ai tenu dans mes « bras, sur mon sein que ma fille quittait à « peine; Marguerite est votre sœur
Et elle s'arrêta à ces derniers mots ; mais Arthur ne les avait pas entendus; il pleurait sa mère!
« Je ne fus pas toujours libre d'exaucer « envers vous un vœu sacré; vousconnais- « sez les deux ou trois graves circonstances « qui m'en empêchèrent, mais, je vous « le répète avec plaisir , avec confiance , « n'est-ce pas, Arthur, Marguerite est pour « vous une sœur ?
— Une sœur — un ange!
~- Un ange, répéta madame Sauvai, eC- , frayée de l'accent avec lequel Arthur avait prononcé ces paroles; un ange! ah! ce mot
réveille en moi de terribles souvenirs; un ange hélas! il n'y en a pas sur la terre.
— Vous calomniez votre fille.
— Malheureux Arthur , pourquoi me forcez-vous de la défendre? — Ecoutez -moi donc, c'est une bien vieille histoire , mais les enseignemens n'ont pas de date.
« H y a plus de trente ans de ceci : une « jeune fille vivait chez ses parens pauvres « et honnêtes dans un petit bourg assez « semblable à Saint N — : elle avait reçu, « pour son malheur et par le bienfait de « celui qu'on appelait alors le seigneur « du village , un commencement d'ins- « truction brusquement interrompu à « la première révolution où le seigneur « laissa sa fortune et la vie. Je vous dirai « tout-à-l'heure le nom de cette jeune fille; « le peu qu'elle avait appris la rendit véné- « rable aux yeux des bons paysans, son père
« et sa mère; ils n'osèrent plus lui témoi- « gner autre chose que du respect. Elle « était une demoiselle. Les enfans préfèrent « volontiers cette sorte d'admiration à la « tendresse elle-même; c'est qu'ils en abu- « sent plus facilement.
« Elle s'éleva donc comme une plante « sans soutien, penchant au gré de sa na- '< tureet de ses instincts.
« Heureusement ils étaient honnêtes !
ff Elle lut dispensée de travailler, de rien « ajouter au bien-être de la famille, tant « on ménageait la délicatesse de ses mains , « mais, en retour, elle resta privée des « conseils et des leçons de sa mère. Les plus « pauvres et les plus ignorantes ont des tré- « sors de sagesse et de prudence^ Arthur.
« Delà vie, elle ne voyait que les peines « et les travaux matériels; elle ne s'en ef- « frayait pas. Elle espérait bien de cette
« révolution dont le retentissement arrivait « jusques-là , qu'elle tiendrait ses pro- « messes , qu'elle aiîranchirait les esclaves « et les faibles. Vous voyez combien ses « rêveries mêmes étaient sérieuses.
«■ Aussi , elle ne devait pas s'étonner « lorsqu'un homme plus âgé qu'elle, ayant « daigné lui jeter, en passant, un regard de « compassion et d'amitié, entreprit de l'ob- « tenir. A la différence des âges, cet homme « aurait pu opposer la différence de posi- « tion, car alors il était riche.
« Elle eut pitié de l'orgueil et de la joie « de ses parens, et consentit à un mariage « avec Monsieur S...
A cette initiale du nom de la mère de Marguerite, Arthur devint plus attentif.
« Je vous ai promis fjour plus tard le « nom de la jeune fille. Elle suivit son
« iDOri, et. alla vivre, dans une petite ville , " à quelques lieues de ses parens. Là , elle « passa plusieurs années paisibles: cequ'elle « entrevoyait du monde la consolait de ne « l'avoir pas connu plus tôt. Ce qu'elle « entendait raconter d'une foule de maris la « rendait indulgente au sien; enlin , lors- « que après cinq années de mariage , elle < mit au monde une petite fille, la tendre «< mère se crut la plus heureusedes femmes. « Vers la même époque, et par des cir- « constanôes inutiles à vous dire, un jeune « homme fixa sa résidence dans notre pe- « tite ville. En échange de quelques ser- '* vices de bon voisinage, ce jeune homme « se trouva bientôt admis dans l'intérieur « de notre famille , il y plut et s'y mêla ; « monsieur S — aimait tant à raconter, etle « jeune homme était un auditeur si zélé, si « complaisant et si crédule!
« Il était bon comme vous, Artliur, mais « il avait gardé de brillans souvenirs d'un « monde inconnu à ses nouveaux amis, « d'un monde où il avait éprouvé le plaisir, <' goûté la parfaite indépendance; sa mé- « moire gâtait donc son esprit et son cœur; « et lorsqu'il lui arrivait de comparer la vie « de madame S... entre un mari âgé et un « enfant, avec l'existence de tant de femmes « moins jolies , c'est-à-dire moins dignes « d'être heureuses , il se prenait de compas- « sion pour elle. Imprévoyant jusqu'à la « pertidie, comme on l'est sans le vouloir à « votre âge, Arthur, il s'imaginait lui devoir <« la révélation d'un malheur qu'elle n'a- « vait pas encore soupçonné. Il se nn't à « lui raconter les bals, les spectacles comme « ils ne sont plus, le monde comme il de- ' vrait être. Par le prestige de sa parole, " il réussit à la conduire en injagination à
« des fêles rnagniliques, à la mener parmi « les autres femmes, à l'élever au-dessus tkî « toutes les autres. Madame S..., je ne crois « pas vous l'avoir dit encore, était jolie; sans « être pâle et souffrante , elle intéressait.
« 11 l'aima.
î< D'abord, il ne se rendit pas un compte « fidèle de ses sentimens. Le vague, lesob- « jets étrangers de sa conversation le ras- « surèrent sur le fond même de sa pensée. « 11 exaltait, il séduisait madame S. . . etseflat- « tait simplement de la distraire. Vous le blâ- « mez, Arthur , vous le trouvez coupable, « et pourtant il conservait cette bonne foi « commune à tous les hommes, lesquels, « par cela seul qu'ils n'ont pas calculé les « moyens, ne se croyent pas responsables w des résultats.
« La pauvre femme puisait sa confiance « et sa force dans son enfant ; sa petite fille
^< pressée contre son sein , lui semblait une « protection, et lui même; lui, que ce « spectacle d'une tendre mère attendris- « sait noblement, il se penchait alors « vers ce petit être , et le couvrait de « baisers.
« Mais il arrive une situation du cœur où « tout est charme et danger; de plus, les ca- « resses prodiguées à l'enfant allaient jus- « qu'au cœur de la mère; elles y portaient une « émotion singulière et chaque fois moins « maternelle; enfin, la petite fille, l'ange «r gardien, n'était déjà plus qu'un prétexte « et leur complice. Madame S... s'en ap- « perçut, non pas la première, et elle eut M honte de cette hypocrisie plus criminelle « que la vérité. Elle essaya de le fuir, mais « comment faire? son mari lui-même la
« condamnait à le voir, à l'entendre. — Lui
« que les soins de madame S..., à l'éviter, « rendaient plus habile et plus hardi à sa « rencontre, accusa madame S. . . de le haïr, « que sais-je encore? il le lui prouva; et la * pauvre femme que son amour dévorait ne « put supporter cette misérable injustice. « Elle lui jura de toute l'énergie de son « cœur qu'elle ne le haïssait pas; elle lui « prouva mille fois, avec un ton de vérité « qui dût faire tressaillir de joie son mau- « ^ais ange, qu'elle l'aimait, qu'elle l'ado- « rait; mais les mots sacrementels : Je « t'aime! manquaient encore à ses aveux « brûlans , et lui, qui les voulait enten- « dre , il tentait de les obtenir en jurant < qu'il était haï. Pitoyable mensonge!... « ridicule subterfuge!... si puissant à un « moment suprême qui va décider de toute « une vie , de l'honneur , et souvent de plucf sieurs existences; ces mots si chers...
«• elle allait les dire... Pâle, tremblante..: « il... lui.., était à ses genoux, et l'appe- « lait un ange, comme vous appeliez tout- « à l'heure, Marguerite. — Monsieur S... « entra...
* « Le soir du même jour, Ernest J... « fuyait la petite ville, emportant le bon- « heur d'une famille entière, et la malédic- « tion d'un honnête homme. M. Sauvai « mourut de chagrin, un mois après, par- « donnant à sa femme, en faveur de son « enfant...
« Je croyais avoir expié ma faute par « trente années de chagrins ; les tourmens « que j'endure aujourd'hui à cause de Mar- '< guérite sont une expiation nouvelle et « dernière, car elle est au-dessus de mes « forces. »
Et madame Sauvai tendit à Arthur une
main froide qu'il léchaulï'a de ses baisers.
Puis elle continua , mais tout bas , et par
intervalles : « Si vous m'avez compris , Ar-
« thur, si votre cœur m'a entendu , je ne
« nie plaindrai pas du mal qui m'envahit
« tous les jours... je mourrai tranquille...
« ne soyez pas touché de mes larmes; re-
« tenez plutôt, iixez mes paroles dans votre
« mémoire; Marguerite est jeune, jolie,
« faible à son tour. 0 vous le meilleur
« et le plus généreux des hommes ,
« permettez qu'elle s'ignore elle-même;
« n'éveillez pasl'amede mon enfant; ne lui
« vantez pas sa résignation en lui appre-
« nant qu'elle est vertu et sacrifice; n'en-
« treprenez jamais de lui décrire un monde
« auquel ma fille ne peut prétendre. Êtes-
« vous bien sûr d'ailleurs de ces plaisirs,
« de ce bonheur auquel vous avez i énoiicé « si vite ? Pourquoi en inspirer le goûl à « ceux que Dieu n'appelle pas à en subir « l'épreuve? Arthur, vous êtes bon, n'agis- « sez jamais comme l'ennemi le plus cruel « d'unefamillequivousadopteetvouschérit; « cette jeunesse de cœur qui embellit encore « ma fdle, laissez-la passer, et suivre le « destin de cette autre jeunesse qui s'enfuit '< si rapide et si ignorée. Je ne vous repro- <( che rien jusqu'à présent, mais je vous en « conjure par ma mort qui s'approche, dé- « liez-vous des circonstances les plus sim- « pies. Les âmes honnêtes ne se perdent « que par la conliance , l'abandon et le na- « turel; craignez-vous, craignez Margue- « rite, et plaignez-moi;.,, à mon âge, le « souvenir d'une faute est plus qu'un re- « mords, Arthur; cest la honte et la peur « à la veille du jugement; assurez-moi le
fl prix (le mon sacrilice ; sauvez mon en- « Tant;... déjà la mélancolie s'est emparée n<» (le son ame; la mélancolie dans un mé- « nage est une faute grave ; elle semble une IP, plainte éternelle , adressée au cœur ou à « l'imagination de ceux qui en deviennent « les témoins... Arthur, j'en appelle à votre « expérience des illusions de votre hon- « neur; devant Dieu, devant la mère de « Marguerite, oseriez-vous jurer que vous
* n'aimerez jamais mon enfant, et qu'elle « ne vous aimera jamais ?
Arthur pâlit.
« Et maintenant que vos yeux ont été .« ouverts sur le danger, je m'en rapporte à
• votre prudence, Arthur; l'erreur vous « est désormais impossible; il ne vous res- « lerait plus que l'improbité; non, non ,
« désormais je ne crains rien — Arthur , « pardonnez-moi de vous poursuivre de la « vérité, mais il faut qu'elle vous éclaire, et « que sa lumière vous inonde 5 il y va du « salut de ma fille, un mot donc , un mot
« encore »
Elle n'eut pas la puissance de le faire entendre ; Arthur reçut dans ses bras , la malheureuse femme épuisée, et dont la vie ne se manifestait plus que par des larmes qui s'échappaient lentement de dessous ses paupières.
Arthur conclut de tout cela qu'il était aimé de Marguerite, cette pensée lui rendit la générosité facile. 11 évitait religieusement de rencontrer la jeune femme , et ne faisait
à la famille Duverger que de rares et courtes visites dont le temps se passait à interroger , à conseiller Madame Sauvai sur sa santé. Mais comme il n'avait plus rien à se dissimuler à lui-même, il se livrait tout entier ù sa passion : il sentait bien au fond , ce qu'une pareille situation avait de précaire, de trompeur, et voilà peut-être aussi ce qui le consolait de ce qu'elle présentait de rigoureux. Il Ht venir des livres qu'il ne lut pas; il commença des travaux qu'il n'acheva pas. Il finit par s'abandonner à l'imprévu , cette divinité des hommes et des circonstances désespérés.
Le jeune médecin retourna à ses malades ; jour et nuit, il courait les chemins, sautant les fossés, les haies , traversant les ruisseaux, guérissant, consolant tout le monde, et ne parvenant pas même à sedistraire.
Pendant ce temps-là, Marguerite s'a-
percevait de l'absence d'Arlliur , et le manifestait naïvement. En vain, elle essayait, d'après les conseils de sa mère, et les murmures de son mari , de reprendre la tradition de son existence là où elle l'avait brusquement interrompue. La monotonie est comme la glace j quand une fois on l'a brisée, on ne peut plus y revenir sans s'y abîmer.
— Mon fils devient fou, répétait monsieur Belmar à ses amis; il remplit ses devoirs , il fait le bien, mais non pas avec cette tranquillité dont je me flattais d'avoir été pour lui un excellent modèle, et qui seule assure la continuité des meilleures choses. Je suppose, tenez , qu'il s'abrutit ou qu'il se venge; si vous me demandez de quoi
— J'allais précisément le faire, interrompit monsieur Duverger.
— Eh bien ! je vous répondrai que je
n'en sais rien. Seulement cet état qui m'afflige, m'a paru s'aggraver à partir d'un certain dimanche où il s'est trouvé seul à secourir madame Sauvai ; un médecin devrait pourtant se tenir prêt à des scènes de ce genre , et pires encore; après cela, je ne vous accuse pas, madame Sauvai, je ne
puis soupçonner ((u'il vous aime je dis :
d'amour.
— Et il aime? demanda Marguerite vivement.
-11». — Je n'en sais rien, mais il y a quelqu'un qui le préoccupe.
;! — Une femme? dit Marguerite.
— Je n'en sais rien; mais ce doit être une femme. Figurez-vous, monsieur Duverger , car je suppose qu'un homme est le meilleur juge d'un autre homme mille pardons, mesdames ; hier donc , j'entendais Arthur [»rononcer à mi-voix , dans sa
chambre, des paroles qui ne (inissaient pas; je pensai d'abord qu'il b'sait; rien n'est fatigant comme une lecture à mi-voix, et j'entrepris d'aller l'en avertir; mais quelle est ma surprise en approchant! Ces mots, qui n'appartiennent ni à la science, ni à la médecine, frappent mon oreille à plusieurs reprises: Je t'aime!
— Je t'aime!... reprennent à la fois madame Duverger et sa mère. =''
— Je t'aime; c'était toujours la même chose, si bien qu'il ne me fut même pas possible de croire qu'il s'amusait à conjuguer un verbe. Je ne comprenais pas ce que cela
voulait dire Vous souriez tristement,
madame Sauvai; vous pensez que j'ai beaucoup vieilli; eh! sans doute, sur ce point et sur bien d'autres , les hommes vieillissent plus vite que vous ;... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : je ne comprenais pas , et
j'écoutais toujours: Il disait des choses si extravagantes que les oreilles m'en tintent depuis ce moment-là ; et voyez la bizarrerie de l'organisation humaine, moi qui dans ma jeunesse ai dû suppléer la mémoire absente par des registres minutieux , je me souviens de ces choses extravagantes comme de mon pater en français.
Marguerite provoqua M. Belmar en paraissant douter de sa dernière assertion.
— Vous ne me croyez pas ?
— Nous vous croyons , ajouta madame Sauvai qui craignait que M. Belmar ne se mit à révéler, sans le vouloir, l'amour d'Arthur.
— Mais non , madame Duverger ne me croit pas. Eh bien ! je vais la convaincre : Arthur disait, ou plutôt, il écrivait, car voici le papier que j'ai rencontré le soir,
sur sa table et dont je veux vous faire part afin que nous avisions en commun, au salut de mon pauvre Arthur.
Madame Sauvai voulut s'opposer à ce qu'elle appelait une indiscrétion ; mais M. Duverger prononça dans sa sagesse, qu'on n'écrirait que pour être lu ; jamais madame Duverger n'avait adhéré de si bon cœur à une proposition de son mari.
Ce fut donc M. Duverger qui lut à haute voix ces lignes dont la date remontait en réalité à quelques jours avant l'entretien de madame Sauvai avec Arthur.
« Le souvenir des premiers momens écou- « lés près d'elle, caresse délicieusement mon « ame, fait vibrer tout mon cœur. Voici les « premiers accens qu'il en tire, moins har- « monieux, moins touchans , moins pures
« que mes émotions;... mais impuissans les « sons de la terre pour exprimer une joie « des cieux.
« Après huit ans... (M. Duverger relut « une seconde fois ce passage comme s'il « avait craint d'avoir mal vu d'abord) tu « m'apparais de nouveau 5 mais plus belle « et plus séduisante ; l'inexpérience a fait '( place en toi à la timidité; de vagues pen- « sées altèrent noblement la pureté de ton « front; tu m'apparais avec toutes les vertus « d'un ange.
— Il y tient , l'insensé , murmura madame Sauvai.
« Elle, un ange maintenant! et moi tou- « jours rien que l'étudiant moqueur et spi- « rituel, peut-être!... qu'on écoute encore « volontiers, qu'on supporte quelques in- « stans sans trop de peine; — vingt-cinq « ans, de l'étude, quelque chose... un peu
« plus que rien pour la figure et les ma- « nières; quelque mérile, peut-être... C'est
« moi tout moi ! mais elle un
« ange!...
« Moi , un homme comme elle en ren- « contrerait partout , à chaque pas ; un jeune « homme, comme tous les bals en offrent « mille , comme les spectacles en renfer- « ment tant au parterre. Un de ceux qui « forment le tond commun d'où se déta- « chent çà et là des personnages sur lesquels « les yeux s'arrêtent, et que la mémoire
« n'oublie pas si vite. — Moi rien que
« cela !...
« Elle, un ange!... Comme les malheu- « reux en rêvent après des jours de deuil , « au lever d'un jour meilleur?
« Et je me plains , et je m'afflige.. . Puis
« viennent m'assaillir des rétlexions qui li- « dent les tempes ! Les pleurs qui sillonnent « et creusent les joues!...
« Cependant... Je puis la voir... lui par- » 1er... et ce bonheur-là, tous les jours! « vaine faveur qui ne me satisfait pas!
« plutôt un seul baiser, et puis partir!
« Où irais-je? Et que m'importe!... Demeu- « rer des jours sans la voir, souffrir, pleu- « rer, mourir!... mais un adieu, un bai- « ser. Est-ce une récompense trop grande « à tant d'amour?...
« Désirs impuissans! Vœux funestes!
« Injustice, ingratitude!... Car enfin , « qu'ai-je fait pour mériter plus que d'au- •< très le bonheur de m'approcher d'elle? « La voir, lui parler, n'est-ce pas assez ? « Combien je souffre! et combien je me « sens heureux!... C'est que je l'aime...
Des points , lit remarquer Je lecteur.
« Oui je t'aime! entends-le mille ibis! « à toi tout mon cœur, toute mon ame!... « Je t'aime! je t'aime! plus encore que tu <i ne chéris ta mère!... Je t'aime, je t'ad- « mire, je te vénère, comme le jeune en- « tant son Dieu!...
— Quel blasphème ! s'écria madame Sauvai.
— Pauvre Arthur! pensa Marguerite.
« Je ne juge plus de la beauté que par ta « figure, de la grâce que par ta grâce, de « l'esprit que par ton esprit; tout ce que '< le monde a d'aimable est en toi ! Les « fleurs! sur tes joues et sur tes lèvres; « un ciel pur, dans ton ame; le prin«
« temps , c'est ton âge ! l'aurore , c'est * ton réveil , avec ton sourire ; un beau « soir, c'est ta mélancolie!!!
« Ma sœur, mon amie, mon ange!...
— Encore des points.
«( Entends ma voix , je t'aime!... »
Cette lecture fut suivie d'un profond silence; chacun se recueillit: M, Duverger, M. Belmar cherchaient consciencieusement le mot de l'énigme ; madame Sauvai l'avait trouvé depuis long-temps.
— Si tout cela rimait , reprit le premier M. Belmar, je dirais: c'est de la poésie, et dès-lors il n'y aurait pas à se préoccuper autrement du sens ou de la pensée de ces quelqueslignes; malheureusement, c'est delà
prose; mon (ils doit avoir voulu exprimer quelque chose, un amour.
— Évidemment, ajouta M. Duverger.
— Après huit ans? hasarda Marguerite étourdiment.
— Oui, après huit ans, répétèrent à la fois messieurs Belmar et Duverger.
Marguerite rougit.
Madame Sauvai voyant le danger essaya de mentir en ces termes :
— Tous les jours de la vie, dans une grande ville, un jeune homme est exposé ^ rencontrer une femme, un de ces anges, comme on les appelle , puis à les perdre de vue complètement, car il y a encore des rangs
si tranchés, des fortunes si diverses Cette
femme, on la retrouve parfois, on croit l'aimer; maison retrouve, en même temps, le rang
et la fortune qui vous séparent, et alors on retourne auprès de son père, dans son village 5 à propos, monsieur Duverger , ne pensiez-vous pas comme moi, avant-hier quand vous disiez : « Qu'Arthur expiait « aujourd'hui près de nous, des jours per- « dus, un amour insensé? »
— C'est vrai , répondit M. Duverger , dont madame Sauvai avait réussi à intéresser Famour-propre à un mensonge.
Marguerite parut adhérer à cette explication, et se mit immédiatement à en rêver une autre.
Madame Sauvai resta anéantie sous cette fatalité qui tendait à la rendre complice d'événemens qu'elle s'épuisait à prévenir, et elle admit pour la première fois l'idée d'une destinée plus forte que la prévoyance et les résolutions humaines. Dès ce mo-
ment, l'énergie morale par laquelle elle avait surtout vécu depuis six mois, tomba, et madame Sauvai fut réputée dangereusement malade.
vu.
M. Beiraar n'avait retenu des lignes écrites par son fils , que les mots par lesquels il exprimait ses chagrins. « Des réflexions qui rident les tempes; des pleurs qui sillonnent
ou creusent les joues. » 0 mon Dieu! et pourquoi tout cela? pensait-il, parce qu'il aime; moi aussi, j^aiaimé; mais au lieu de réfléchir , j'ai agi , et trois mois après Adélaïde s'appelait, devant Dieu et devant les hommes ;, madame Belmar. J'ai pleuré, mais
quand elle est morte ta mère. Pauvre
Arthur, que tu es heureux de t'aflliger pour de moindres sujets! car enfin, Dieu est juste, et les petites douleurs ne doivent pas pénétrer aussi profondément que les grandes; elles émoussent seulement notre sensibilité, dont le fond, après tout, n'est pas inépuisable, puisque je vis encore, et même d'une vie assez paisible de temps en temps.
Arthur n'est donc pas tant à plaindre que madame Duverger paraît disposée à le croire; n'importe, je n'en dois pas moins mes avis à mon (ils , et il les aura.
La première (bis qu'il rencontra son fils, après ce monologue, M. Belmar Tapostropha de la manière suivante :
« Je sais tout, mon Arthur; et de bonne « source; car je le sais de toi-même, qui « dois être fort bien renseigné sur les af- « faires de ton cœur. . , tu aimes un ange.. . »
— N'est-ce pas qu'elle est un ange , interrompit Arthur enchanté?
-r Je n'en sais rien ; cela signifie probablement qu'elle est trop jeune; alors, tant pis pour elle et tant pis pour toi; sachez attendre sans vous désoler, ni donner d'inquiétudes à vos amis; tu l'aimes, je pense qu'elle t'aime; avec cela, on peut fort bien prendre son mal en patience , la trop grande jeunesse ne peut pas durer si long-temps, lorsque toute la vie est si courte;
ainsi, tu vas me promettre que tu ne réfléchiras plus; il paraît que ce régime-là ne te convient pas; au fait, à ton âge , à tous les âges, il est moins triste d'imaginer que de réfléchir. Tu continueras d'aimer cet ange, sans préjudice de l'amitié , de la reconnaissance que tu dois à ton père; de la bonne humeur que tu dois à nos bons amis de la maison Duverger; mais ce nom m'inspire une idée, au lieu de confier à un misérable papier, tes secrets, pourquoi n'en parles-tu pas à madame Sauvai? — L'amour et les vieilles femmes ont plus de rapport qu'on ne le pense, elle le donnerait des conseils, et te ferait apprécier, au plus juste, des diflicultés qui ne sauraient être insurmontables. Je te recommanderai à son expérience, tu retarderas ses derniers momens , elle avancera tes affaires, car voilà comme il
faut s'aider en ce monde , inénie à la veille de le quitter.
Arthurétait habitué aux méprisesdans lesquelles tombait assez souvent la bonhomie de M. Belmar; il répondit sansétonneraent, que madame Sauvai n'était plus en état de recevoir de confidences, et qu'il ne destinait d'ailleurs à aucune publicité le papier qui lui semblait avoir causé une grave méprise.
— Quoi, reprit M. Belmar, cet amour brûlant , ces larmes , ce ne serait là que de la littérature? j'en suis fâché, et j'ai bien raison de l'être. En effet , si lu as déjà aimé une jeune fille, à ce point d'en parier de souvenir avec tant d'ardeur, je regrette qu'elle ne soit pas devenue ta femme , et sans doute, tu le regrettes plus que moi. Si, au contraire, il ne s'agit, sur ton papier,
que d'une fiction, je te plains encore davantage; l'homme capable de faire des amplifia cations sur un pareil sujet n'est qu'un pauvre homme , et madame Duverger aurait eu raison, sans le savoir, quand elle a dit de vous : pauvre Arthur!
— Et à quelle occasion , mon père?
— A propos de ce papier , et de cet ange dont je te parlais ou plutôt dont vous parliez
— Marguerite aurait lu?
— Pour Marguerite, je n'en sais rien, mais madame Duverger a entendu lire ? Mais qui donc entends-tu par Marguerite? seraitce, par hasard, cet ange?...
— Madame Duverger s'appelle aussi Marguerite!
— Je n'en savais rien , ma foi 5 une femme s'appelle, pour moi, comme son mari; je disais, à la vérité, Adélaïde, en parlant
à ta mère , mais un mari peut donner à sa femme tout ce qu'il lui plaît , môme un nom ;
Marguerite, Marguerite ? est-ce que tu
suis , en cette circonstance , Arthur, la coutume de Paris?
— Peut-être, en effet
— Eh bien! elle est mauvaise, à coup sur, la coutume de Paris. Je regarde cette séparation que tu fais entre le nom de la femme et celui du mari comme un commencement de divorce ; le divorce est-il désirable, je n'en sais rien encore; mais au moins, la loi seule le prononcera , j'espère
— Elleadit : pauvre Arthur!
— Oui, ma foi, mais sans aucune mauvaise intention , je te le jure !
— Je ne lui en veux pas, mais racontezmoi, je vous en supplie, comment ejle a été amenée à parler de moi.
— Tout le monde en parlait, après ces
belles pages que tu as écrites apparemment en vue du journal de la sous préfecture! M, Duverger, madame Duverger , madame Sauvai. Mais je vais me dépêcher d'aller leur dire , de ne plus chercher si loin le mot de l'énigme, et de rire de la compassion qu'ils ont failli éprouver pour toi ; c'est singulier, mon bon Arthur, il me semble que je t'en veux de ce que tu n'aimes personne , c'est donc la vraie fatigue et la vraie peine qui t'accablent et le changent ainsi la physionomie; tu resteras près de nous, désormais; madame Sauvai est assez mon amie , assez dangereusement malade pour que lu lui consacres tous tes soins; tu viendras le soir , passer le temps auprès de son lit , et si tu as absolument besoin de composer, tu nous raconteras les huit années que tu as passées loin de moi , je le veux.
— Je suis fâché que la découverte d'un manuscrit sans importance ait pu troubler un seul moment votre quiétude, et vous porter à mettre des indifférens dans la confidence d'une velléité littéraire sans intérêt. Ce serait lui donner une gravité dont elle n'est pas digne, que de changer, à son occasion, le moindre détail à nos habitudes, et surtout à nos devoirs. Permettez-moi de distribuer, selon ma conscience et la jusstice, mon savoir et mon temps; madame Sauvai ne se plaindra pas d'Arthur; racontez-lui votre proposition et ma réponse; dites-lui que ma résolution est inébranlable d'agir toujours dans le même esprit, et vers le même but, et croyez-le bien, mon père, vous aurez, vous aussi, puissamment contribué à adoucir les derniers momens de
votre vieille amie.
— Je ne savais pas qu'il y eut un rapport si intime entre ton éloignement et la santé de madame Sauvai; ce que tu me dis-la me semblerait une plaisanterie renouvelée contre les médecins ; mais évidemment ton esprit est plus au sentiment qu'à l'épigramme.Je ne me flatte pas de comprendre la profondeur de ma mission; cependant, je l'accomplirai et madame Sauvai saura bientôt les détails de cet entretien, je te le promets; en retour, je te demanderai simplement une confidence : Pourquoi vivre, comme tu le fais, d'exallation et de tristesse? Tu semblés pratiquer le bien sans en éprouver aucun bien toi-même ; c'est mauvais signe; les bonnes actions qui ne profitent pas à votre conscience, sont presque toutes à refaire; soiscertain qu'elles n'ont pas été véritablement utiles aux autres. Voyons, es-tu fâché d'avoir quitté Paris? la politique, la
littérature? Les six mille francs que nous avons dépensés à acheter ta clientelle ne forment pas un engagement inviolable; nous les perdrons, si cela est nécessaire, pour te sauver des regrets et de l'ennui.
— Je vous jure, mon bon père, que je ne regrette rien auprès de vous, et que l'ennui n'est pas compatible avec mon activité.
— Tu me réponds comme on fait aux gens qui vous interrogent par politesse, et sans vous faire même l'honneur d'une curiosité sincère. Cela ne peut suffire à mon amitié, à mon orgueil. Chacun ici t*admire et te vante. J'apprends les bonnes actions , et je ne puis que me mêler à la foule de tes admirateurs. Ce que tu penses m'importe plus à moi que ce que lu fais ; tes pensées, si elles sont justes, je puis revendiquer un peu de la gloire qu'elles t'apportent; car j'ai contribué à te les donner, au moins de
mon argent et de mon discernement à choisir tes maîtres; et puis enfin, sans professer la phrénologie au-delà du bon sens, un père est toujours flatté d'avoir donné une belle organisation à son enfant; quant au mérite de vos actions, il vous revient plus directement; ainsi, mon Arthur, puisque tu vis pour les autres, par tes œuvres, je te demande de vivre désormais un peu pour moi, par la conversation et la sincérité ; tous les soirs, nous allumerons un bon feu, et là, au lieu de délayer ton imagination dans l'encre, tu me diras le dernier mot de beaucoup de choses dont je n'ai jamais entendu parler que par le journal et les livres.
Arthur allait répondre.
Mais on frappe à la porte ; Arthur pâlit ; il ouvre en tremblant. Pourquoi? Il n'en sait rien encore. — C'est madame Duver-
ger, elle est seule, elle vient sans motif et sans prétexte, vive, légère, étourdie. Arthur paraît rembarrasser,et non pas sa démarche. 11 tient, à la vérité , les yeux fixés sur elle, et semble l'interroger quand elle n'a rien à répondre , attendre lorsqu'elle n'a rien promis. L'inquiète curiosité d'Arthur rappelle Marguerite h elle-même; s'adressant à lui : — Eh bien! Monsieur, dit-elle, eh bien ! c'est moi... on vient vous consulter.
Margueriteavait trouvé son motif, sa transition, elle respira, dénoua les rubans de son chapeau et s'assit; ni monsieur Belmar, ni Arthur n'avaient encore pensé, dans leur étonnement, à lui offrir un siège.
— Oui, reprit-elle, je veux vous consulter...
Et cette fois elle parut croire à ses propres paroles.
— Vous, Madame ?
— Moi, monsieur Arthur; mais pour une autre... Non, tenez, franchement, c'eslpour moi. Vous évitez trop soigneusement de me parler loin du lit de ma mère; j'ai pensé que vous aviez peur de me dire la vérité; j'en ai besoin pourtant, et je vous la demande , et prenant la main de monsieur Belmar : aidez-moi , lui dit-elle, aidez-moi, je vous en conjure, à obtenir de voire iils ce qu'il s'obstine à nous refuser.
Et madame Duverger faisait alors des efforts incroyables afin de se persuader à elle-même qu'en effet elle s'était proposé un but en venant chez monsieur Belmar, et que ce but était bien celui qu'elle déclarait en ce moment ; et elle reprenait peu à peu l'air convenable et le ton naturel.
Arthur se reprochait déjà comme une
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faiblesse ou comme une fatuité, l'émotiou vive qu'il avait ressentierien qu'à l'approche de madame Duverger. Monsieur Belmar habitué à commencer toujours sa réponse au point précis où ses interlocuteurs laissaient leur demande , et à procéder toujours de leurs deux ou trois derniers mots, continua les instances de Marguerite afin d'obtenir d'Arthur les renseignemens désirés sur l'état de madame Sauvai.
Arthur s'efforça consciencieusement de consoler Marguerite. Il réussit à lui prouver que madame Sauvai avait franchi un de^es degrés par lesquels passe de toute nécessité la décadence de l'individu, et dont le moment difficile et douloureux d'abord assure l'existence jusqu'au degré suivant. Marguerite avait versé des larmes à cette démonstration bien douce, et, dans sa probité, elle s'étonnait qu'une telle consolation fût la
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suite et la conquête d'une entreprise au moins inconsidérée de sa part; le succès ({ui étourdit et excuse les esprits étroits, les âmes communes, la rendait sévère envers elle-même; et ses pleurs devenaient toujours plus abondans. Monsieur Belmar s'attendrissait, et afin de dissimuler sa faiblesse, il ajoutait, à chaque redoublement d'émotion , une bûche à son foyer.
Arthur contemplait Marguerite avec ravissement, et s'enivrait de ses larmes ; debout, les mains jointes, il adorait; Marguerite leva vers lui ses beaux yeux pleins de larmes; invocation sublime et tendre! révélation de l'a me à î'ame; échange myslériux et complet ; Arthur et Marguerite se sentirent lout-à-coup plus timides sous le regard confiant et tranquille de monsieur Belmar.
Le vieux notaire croyait d'abord n'assister qu'à une scène de douleur très naturelle. H finit par se souvenir qu'il avait à peu près l'âge de madame Sauvai, et le chagrin de Marguerite lui devint dès lors cruel à lui-même et insupportable. Il fut obligé de quitter sa place et de laisser Arthur avec sa cliente.
Ni Arthur ni Marguerite ne s'étaient encore aperçus qu'ils èiaient seuls; mais leur cœur battait plus vite. Arthur remarqua le premier l'absence de son père, et se trouva heureux de celte liberté qu'il n'avait pas cherchée, qu'il ne s'était pas faite : un mouvement irrésistible le rapprocha de Marguerite; et, se penchant vers elle, il muriaura de sa voix la plus douce : — Vousm'accusiez tout-à-l'heure de vous éviter, de vous fuir, donnez-moi la force de mériter encore
ce témoignage qui est le prix du plus grand sacrifice que je puisse tenter d'accomplir en ma vie, et promellez-moi que vous ne chercherez jamais une explication injuste à ma conduite. Ne m'accusez plus, car je n'ai promis à personne de ne pas me défendre. Si vous saviez, madame, combien je suis malheureux, et combien de malheurs me semblent encore réservés, vous ne refuseriez pas de me tendre voire main par compassion et comme appui. Oui, je puiserais un courage, une puissance infinie dans un pareil souvenir; mon serment ne serait pas désormais au-dessus de mes forces; et votre mère serait obéie.
Marguerite se leva et lenditavec confiance sa main à Arthur qui la saisit et la couvrit de baisers. — Obéissez maintenant, dit-elle, et (juelque soit votre serment, accomplissez le
vœu de ma mère; il ne peut avoir pour but que le bonheur de ceux qu'il intéresse. Ne craignez pas que je vous accuse ou que je cherche à votre conduite des motifs indignes de vous. Je ne dois, je ne veux rien savoir des secrets qui vous lient; mais une voix intérieure me révèle qu'il s'agit de moi. Je remercie ma mère d'avoir, choisi un si noble confident de ses desseins sur sa fille.
Qu'elle était belle, Marguerite, demandant au ciel les inspirations qui devaient la sauver d'une situation dont elle appréciait bien le péril; elle fut entendue parce qu'elle était sincère. 11 y eut alors quelque chose de céleste dans sa confiance, et tout ce qu'elle imaginait semblait aussi beau que la vérité. Lorsqu'elle relira sa main
de la main d'Arthur, il n'osa pas la reprendre.
M. Belmar, qui était resté quelques instans dans son cabinet , reparut et vint reprendre , sans rien dire et sans rien avoir entendu, sa place habituelle au coin du feu.
Marguerite ne tarda pas à faire ses adieux à monsieur Belmar, qui lui reprocl.a, en l'embrassant toutefois , de le négliger un peu depuis quelque temps.— Néanmoins, ajouta-t-il, je suis sans rancune, et je le prouve; écoutez-moi : c'est une confidence. Et monsieur Belmar lui dit tout bas :
« Vous vous rappelez cet écrit de l'autre « jour, qui vous a fait dire : « Pauvre Ar- « ihur !... » Madame Duverger fit un mouvement de tête affirmatif. « Eh bien ! cela « n'est pas vrai... les huit années, l'ange,
« l'amour sont absolument imaginaires , « Arthur m'en a fait l'aveu, quelques mi- « nutes avant votre arrivée ; ainsi donc, ne « le plaignez pas... plaignez-moi plutôt, « car je me voyais déjà grand-père... »
Ces paroles causèrent une peine réelle à madame Duverger; Arthur pouvait donc se marier un jour ? cette pensée lui servit de punition, comme elle sert de moralité à ce chapitre.
VIIÏ.
Pendant ce lemps-là, monsieur Duverger exerçait un jeune chien à rapporter; et tandis qu'il prodiguait à son élève les menaces
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et les coups, un jeune paysan rôdait à l'extérieur de la maison, s'ingéniant à trouver le moyen d'y pénétrer sans appeler ni frapper à la porte. Il avait passé déjà cent fois devant les fenêtres ; il s'était arrêté plus souvent devant la porte de la maison qu'il examinait en retournant son chapeau de la main gauche, tandis que de la droite, il avançait une lettre. Tout son manège ne lui avait encore val/i que l'attention de plusieurs commères, lesquelles le traitaient ostensiblement d'imbécille; une d'elles, plus charitable, lui indiquait bien du geste et de loin qu'il y avait un marteau à la porte, et la nécessité avec la manière de s'en servir ; le pauvre Pierre lui criait : — Oui ! bien fort, mais c''est tout ce qu'il entreprenait. Chaque fois qu'il s'approchait trop près de la porte, la voix de monsieur Duverger lui arrivait avec ses intonations militaires, et le bras
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du jeune paysan restait tendu, comme paralysé, vers !e marteau. C'est que le pauvre Pierre servait depuis son enfance dans une maison où la paix et le bonheur n'avaient pas toujours habité, et qu'il avait appris, à ses dépens, que tous les momens ne sont pas bons pour arriver, alors môme qu'on vous envoie ou qu'on vous attend. Il pensait en lui-même : « A quoi me servirait-il d'avoir « marché toute la nuit pour faire vingt « lieues en quatorze iicures , si j'allais me « présenter juste dans le moment où mon « message dérangerait le plus les gens, el « rencontrer leur plus mauvaise humeur j « il semblerait qu'on n'est pas heureux là- « dedans, pour le quart-d'heure; attendons « un peu. » Et Pierre, épuisé de fatigue et de faim, reprenait avec courage les petits moyens que nous avons vus; de tempsen i. 8.
temps, il essuyait la sueur ruisselante de son front , et rejetait en arrière, afin d'y voir plus clair, ses longs cheveux retenus habituellement derrière ses oreilles, et qui en retombaient parfois, comme des rideaux mal attachés. Enfin, par un de ces mouvemens involontaires à ceux qui espèrent, ou qui implorent depuis trop long-temps, il leva les yeux en haut, et il fut exaucé : car Marinette la servante de la maison, lasse d'être assise au pied du lit de madame Sauvai s'était mise à regarder à travers les vitres , Pierre éleva vers elle son chapeau et sa lettre. Marinetle ouvrit la fenêtre et lui cria :
— Que voulez-vous?
— Une lettre, Mademoiselle, que j'apporte de vingt lieues d'ici, pour monsieur Duverger, ancien militaire.
— Vous Y êtes, c'est ici, et l'on va vous ouvrir.
Pierre soufïla , lança aux commères un coup d'œil de mépris et de supériorité, et il attendit sans cesser de regarder la fenêtre d'où lui était venue la délivrance.
— Par ici ; entrez donc, s'écria bientôt monsieur Duverger , en sortant à moitié dans la rue; et la porte n'était pas encore retombée sur nos deux personnages que le cachet de la lettre ayant été rompu, monsieur Duverger lisait avidement ce qui suit:
« Cher ami, « Jadis, tu m'as sauvé la vie; j'aimais à
« me le rappeler jusqu'à présent comme a un service, mon bon Albert, je me trom- « pais!... voici le fait : J'avais une fille... « charmante , et que j'adorais!... Aujour- « d'hui , j'ai besoin d'un homme instruit , « intelligent, discret. Tu as près de toi, m'a- « t-on dit , un jeune homme plein d'ins- « truction ; c'est ce qu'il me faut; qu'il « vienne avec toi, qu'il me parle ; et ensuite « je la tuerai , ou je lui demanderai pàr- « don.... »
Et monsieur Duverger qui ne comprenait pas encore, se tourna du côté de Pierre , en se frottant les yeux, et lui dit :
— Eh bien ! et vous , est-ce que vous devinez ? Puis , sans attendre de réponse , il continua sa lecture.
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« Tu m'as compris... c'est un médecin « quej'appelle; j'attendsletien.Si je nepou- « vais pas payer assez cher sa visite et sa « discrétion, tu ajouterais le surplus, et ma « reconnaissance t'en tiendrait compte en <x attendant mieux.
« Un père malheureux, un ami dévoué :
« Antoine Bruchard. *
P. S. « Pauvre Louise !... un jeune
« homme attaché au service de monsieur le
« comte de Mauléon t'apportera ma lettre;
« tu le feras boire et manger pour toutes les
« bontés de son maître à mon égard 5 il te
« conduira, il te guidera cette nuit , car je
« t'attends demain matin. »
Une jeune fille charmante... un comte de
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Mauléon plein de bonté pour ie père, homme de rien. . Mais silence , il y va de l'honneur d'un ami, attention aux jugemens téméraires... et aux actions encore bien plus.
Amènerai-je Arthur qui parle si volontiers parfois et de tant de choses?... Et raison de plus, s'il cause de notre aventure, ce sera au milieu de beaucoup d'autres. Je ne le crois pas discret , mais il est fou , cela revient presque au même pour notre objet, d'ailleurs, il n'est pas méchant. Allons! allons! ne le soyons pas nous-mêmes, il est bon, il est généreux; et puis, s'il ne l'était pas!... je le conduirai ; nous irons ensemble chez ce pauvre Antoine. Je lui ai sauvé la vie, ditil, c'est possible, je n'oserais pas le rappeler; cela sent le vaudeville, à ce qu'on prétend, mais je lui sauverai l'honneur, ou je lui conserverai sa pauvre lille. L'honneur!... il y a trop peu de gens qui n'aient pas eu le
leur compromis en quelque manière, pour qu'une action de cette nature ne soit pas appréciée dans tous les temps; courons chez Arthur. *r ' :'^
Et apercevant madame Duverger :
— Ah! vous voilà, ma femme; l'air a-t-il enfin dissipé votre mal de tête? Dans tous les cas, M. Arthur pourra vous donner ses avis; je vais le chercher.
— Mon ami, M, Arthur est chez son père.
— Qui te l'a dit?
— Je l'y ai vu en entrant toul-à-l' heure chez M. Belmar.
— Ah! fit M. Duverger... Montez chez votre mère qui déjà s'inquiète et se tourmente, elle est bien bonne! — Ou plutôt, veillez à ce qu'il ne manque rien à ce
brave garçon. — Gommenl t'appelles-tu?
— Pierre, monsieur, pour vous servir.
— Mon ami, ne t'impatientes pas, je reviens tout-à-l'heure avec l'objet demandé par l'ami *de ton maître.
Marguerite ne savait que penser, mais les femmes n'ignorent jamais long-temps ce qu'elles ont envie de savoir 5 Pierre , d'ailleurs, aimait à parler de son maître , et le faisait toujours avec bonheur. Pierre n'hésita pas à se vanter d'appartenir à la maison de M. le comte de Mauléon, où il avait été élevé et nourri depuis son enfance. Madame Duverger conclut des discours de Pierre que celui-ci n'était pas , à proprement parler , lin domestique. En effet, son intelligence subordonnée à sa probité lui avait mérité, dans une foule d'occasions , les emplois qu'on ne distribue d'ordinaire qu'à des
confidens. Pierre enfin, raconta le château, les propriétés, la beauté, la jeunesse de M. le comte de Mauléon. « 11 est plein d'hu-
« manité avec cela, avait-il ajouté, et ce-
" pendant, il a des ennemis, oh! mais
« beaucoup d'ennemis, dans le village de
« Senneterre et dans tous les environs.
« Les hommes surtout, les hommes lui en
« veulent, et je ne sais pourquoi... car ils
« commencent toujours par le vanter ; ils
«' s'honorent de lui parler, presque de le
« servir. Ils l'attirent chez eux, et quand ils
« ont touché sa main, ils feraient volontiers
« de leur main une vraie relique , si le
« besoin et les en tans n'y mettaient empê-
« chement. Oui, voilà toujours comme ça
« commence; mais tout-à-coup on entend
« dire qu'il est fier : alors, ce sont les fem-
" mes qui parlent; elles disent qu'il ne va
« jamais chez elles que pour se moquer de
« leur misère, au bout de quelque temps, « et les mépriser en allant chez d'autres; « les hommes en rient d'abord , et puis « après, ce sont eux qui se fâchent le plus « fort; ils voudraient le tuer. Les femmes, » elles, quoiqu'on dise, sont moins cruel- « les; elles se contentent de répéter qu'il est « fier, elles ajoutent bien quelquefois qu'il « est méchant; mais c'est parce qu'on ne « peut pas dire toujours la même chose. »
Madame Duverger ne put s'empêcher de sourire à cette discrétion pleine de malice.
L'apparition subite de M. Duverger faillit etfrayer Arthur; il fit un pas en arrière, et se tint prêt à (juelque chose d'extraordinaire.
— Je vous attends, Arthur.
— A vos ordres, M. Duverger.
— M. Belmar , soyez sans crainte si votre fils passe la nuit hors de chez vousj je l'emmène pour plus d'un jour, peut-être; si vous avez besoin de consolation , je n'ai besoin de vous indiquer ni ma rue ni mon numéro. D'ailleurs, il sera peut-être inutile que vous vous dérangiez, car je n'ignore pas qu'on vous apporte la distraction a domicile.
En prononçant ces mots , M. Duverger lixa involontairement Arthur; et le jeune homme ne douta plus qu'il ne s'agît d'une explication suivie d'effet.
— Je ne demande que le temps de faire les préparatifs indispensables même 'pour un Noyage de deux jours.
— Votre cheval est-il en état ?
— Parlai tetnen t.
— Eh bien! il ne faut plus que voire science, votre jugement... et votre manteau pour empêcher le tout de se refroidir pendant la nuit; et dans une heure, si vous le permettez , nous partirons.
— Volontiers.
M. Duverger s'approcha d'Arthur, lui prit le bras amicalement, et l'ayant entraîné dans l'embrasure d'une fenêtre.
— 1} n'y a que vingt lieues à faire, ot au bout, une bonne action,
— Partons, monsieur.
— Pas si vite. Apprenez d'abord (ju'il s'agit d'un vieux camarade. Bruchard est pauvre, infirme, vous entendez bien , et sa lilleestsa seule consolation, ou plus communément, sa garde-malade. Vous ne man-
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querez pas de la guérir, s'il y a lieu, car il paraît que le brave homme suppose un peu plus ou un peu moins qu'une maladie; je ne connais pas encore vos idées là-dessus. La guérir, voilà votre affaire; la sauver, voilà la mienne. Si ce partage vous convient, vous me rejoindrez dans une heure à la maison; là aussi, heureux Arthur, votre office est nécessaire. Décidément , vous me rendez jaloux. A bientôt!
Les voilà, ils parlent, ils traversent la grand'rne au milieu de la haie qu'a formée, sur leur passage , la curiosité des femmes et des enfans. On se demande où il va,
M. Diiverger, où il va, M. Artliur , avec son porte-manteau , évidemment mieux garni que de coutume; où il retourne, ce jeune homme plus vif et de meilleur mine, à cheval, quelous lesjeunes gens de la commune. On invente, on crée, on finit par médire. La médisance est la poésie des désœuvrés.
A la sortie du village , les chevaux commencèrent à trotter et à s'espacer entre eux selon la vitesse de leur train. Le cheval d'Arthur s'était pris d'un beau sentiment de déférence pour celui que M. Duverger avait fait prêter à Pierre , et il s'obstinait à ne courir et à ne s'arrêter qu'après lui. Ce léger incident égaya l'humeur de M. Duverger qui s'amusait à y voir comme un juste retour des anciennes prétentions du jeune médecin à marcher à la tête des opinions et des temps.
— Tenez , lui cria-t-il , votre bête est i'image des idées de votre génération, sans comparaison. Vous vous évertuez à les faire passer avant tout le reste 5 elles avancent, mais à la suite de beaucoup de choses que vous dédaignez et qui vous priment.
Et lançant alors son cheval au galop , il dépassa celui d'Arthur afin d'appuyer sa proposition d'un exemple. Arthur, habitué aux réfutations écrites , mûries , éloigné de ses adversaires d'autrefois, prenait plaisir aux répliques vives, animées, à brûlepourpoint de M. Duverger , et il se contentait de répondre à de longs intervalles , juste ce qu'exigeait l'honneur de son système , mais en ménageant toujours le bonheur du soldat avec sa victoire.
Cependant le jour baissait; des nuages arrivaient incessamment du côté du nord, 1. 9.
noirs, épais, el s'ailoiigeunl sous le ciel pur de la journée, diminuaient la hauteur de l'atmosphère et raccourcissaient l'horizon. Le soleil couchant déchirait encore çà et là , et trouait en plusieurs endroits la continuité de l'ombre, et de ses teintes rougeâtres simulait un lugubre crépuscule.
Tout-à-coup le vent fraîchit; au loin , les oiseaux s'appellent et s'assemblent; les cavaliers hâtent lepasde leurs chevaux, ils ne craignent ni la pluie ni l'orage; mais l'approche de la nuit fait cette impression sur tous les hommes : on se hâte à sa venue par un mouvement involontaire , alors même qu'on ne doit pas toucher le but avant le jour suivant. M, Duverger et ses compagnons espéraient simplement atteindre la forêt, qui marquait à peu près la moitié de l'espace à parcourir, vers minuit, et voir le
clocher de Senneterre dans la matinée; l'état des chemins leur interdisait d'aller plus vite.
Enfin la nuit est venue , la nuit noire d'automne. M. Duverger et Arthur s'enveloppent de leur manteau. Pierre veut également faire quelque chose en faveur de sa propre conservation. Il tire en conséquence, de sa poche, une paire de gants de peau, vieux présent de son maître. Il en met un , et garde l'autre afin de n'avoir pas épuisé toutes ses ressources, dans le cas où le froid augmenterait. Prévoyance humaine, que tu «s ingénieuse et que tu es sublime en tes moindres elVets!
Que faire en voyage? achevai, la nuit?
M. Duverger fut d'abord tenté de rappeller à lui-même et aux autres une de ses campagnes , ou tout au moins une attaque noc-
lurne. Les circonslanccs auraient prêté à son récit un peu d'à-propos et de couleur locale. C'est pour cela peut-être qu'il n'en fit rien. Les historiens et les chanteurs ont leurs caprices. Arthur rêvait à sa dernière entrevue avec Marguerite. Pierre s'occupait de découvrir les mauvais pas et de les faire évitera ses deux compagnons de voyage.
lis ne causaient plus.
Tandis qu'ils marchaient tous les trois de Testa l'ouest, un homme, un cavalier aussi, allait de l'ouest à l'est , attentif a se diriger par les chemins que Pierre et les siens devaient prendre. Un long manteau jeté autour du corps de cet homme, laissait seulement à son bras droit sa souplesse et sa liberté. Un large chapeau de feutre , bordé de velours noir, entouré d'un large ruban noir dont les bouts flottaient au vent, cou-
\rail sa tête. Il avançait seul et bien armé. De temps en temps il s'arrêtait comme s'il avait voulu donner à d'autres le temps d'arriver. En effet, il entrait dans son plan de ne rencontrer les trois voyageurs que bien loin de la commune, et calculant la probabilité d'après les indices qu'il avait obtenus d'Antoine Bruchard lui-même , il se disait :
— Pierre a dû arriver vers une heure de l'après-midi. 11 est convenu que tout service demandé à M. Duvergerpar un vieux camarade équivaut à un ordre formel de son capitaine. 11 est encore convenu que M. Duverger ne manquera pas à ses antécédens les plus chers pour trahir , en cette occasion, son ancienne vertu de l'armée, l'exactitude, cenoble pendant del'obéissance. Si je me trompe, le vieux soldat n'est alors qu'une chimère, et je cesse de croire, à son égard,
à la tradition. Si je ne me trompe pas, il est inutile de me presser; pourtant la route ne me promet guère de plaisir.
Bien décidément , le désœuvrement est un vice et il faut que j'apprenne à fumer.
En attendant, je marche en plein ennui , et aucun danger charitable ne viendra m'en retirer. Heureux , ma foi , ceux qui ont peur. Je ne comprends pas, lorsque j'y réfléchis, comment j'ai pu essayer d'attendre , par une vraie nuit d'automne , au beau milieu d'une stupide forêt, sans tigres, sans hyènes, sans brigands, autrement dit , pour le français, sans voleurs. Montez-vous donc l'imagination afin d'avoir peur d'un renard ou d'un loup, peut-être d'un échappé de bagne, et qui me faisant l'honneur de me prendre pour un gendarme , s'enfuira!
Heureux, douze mille fois heureux, ceux qui peuvent avoir peur.
A la vérité, ce ne sont pas les peureux qui manquent , mais les motifs de trembler qui s'en vont. Cette police se fait d'une manière désespérante, quoiqu'on en dise, et c'est à ne rien laisser debout. Ne se sont-ils pas imaginés, récemment encore, de doubler la prime à la destruction des louves et des sanglicis. J'aimerais mieux cent fois qu'on ressuscitât l'institution des rosières et des prix de vertu. Combien se sont flétris sous leur couronne!.. A propos , Victorine avait été rosière ; c'est mon plus vieux souvenir : Anna , Julie avaient bien mérité de l'être.
Heureux aussi les grands coupables 1 mais toujours autrefois, dans le vieux temps. Leurs victimes leur apparaissaient fréquemment; les victimes d'alors avaient des at-
tentions singulières; aujourd'hui , elles se résignent avec une facilité déplorable. C'est à donner en doute si l'on en fait encore. On sait, d'ailleurs, qu'il faut, de nos jours, un mérite extraordinaire afin de réussir à se former un nombre raisonnable d'ennemies.
Elles vous méprisent très vite, à ce qu'elles prétendent , mais on sait ce que cela veut dire : elles avaient commencé à vous oublier, à en aimer un autre... Cependant Julie est morte, la pauvre enfant! et plusieurs sont tombées plus bas que la tombe. Eh bien donc, victimes, apparaissez! La nuit est sombre , et le moment admirablement choisi. Venez à mes côtés, montez en croupe. Soyez aussi fidèles que vous l'avez été à vos sermens , dont je vous ai toujours dégagées très vite. — Ah! c'est toi, Ernestine , la première; justement, c'est toi que j'ai cru le moins aimer... II
me semble que je touche et caresse encore tes longs cheveux d'ébène... quand je ne trouve sous ma main que la crinière de mon cheval... Et toi, Fanny, n'appuies-tu pas sur ma joue le velouté de ta joue enfantine... Oh! mon Dieu, non, je ne sens que le velours des rubans de mon chapeau , chassés par le vent. Mais toi, à qui j'ai déjà donné un souvenir, toi, qui m'as tant aimé et qui en es morte! toi , que je pouvais empêcher de mourir, disais-tu, en te répétant une fois, mais comme dans le passé, une seule fois : Je t'aime. Eh bien , je l'ai dit : Je t'aime, entends-tu bien... Ressuscite et apparais !
Rendons justice à cet homme. En ce moment , une sueur froide couvrait tout son corps. Il ne commandait plus à son imagination, elle le possédait comme un remords. A ses victimes essayèrent de se mêler des veni-
geurs, des pères, des frères, des maris. Il en mil le plus grand nombre hors de combal, en leur criant : — Vous le saviez, vous, mais j'étaisbrave; vous le vouliez, vous, car j'étais riche.
Telle était, à la lin , la puissance de son illusion, qu'ayant entendu un craquement dans l'air, il leva les yeux et crut voir comme une forme humaine , blanchâtre, suspendue et se balançant au-dessus de sa tête. Il sourit à sa frayeur et ne se dérangea pas. La sensation d'un choc violent à la tète et le sang qui coulait lui révélèrent bientôt que tout n'était pas fantasmagorie dans ce spectacle. Un arbre courbé, fiUigué, rompu par le vent, venait de tomber, et une de ses branches avait ouvert le front du cavalier. Subitement rendu à la réalité , cet homme s'indigna contre elle, à la njanière de certains superstitieux et incrédules qui
lui supposent toujours un motif et des intentions, et il ne put retenir cette exclamation :
— Non, le sang qui jaillit de ma tempe ne me paraîtra jamais une expiation.
Qu'ai-je fait après tout, et de quoi suis-je donc coupable envers ces femmes d'abord , et après, envers l'innocence et la justice, en général : Pour ces femmes , je suis tel souvenir plutôt que tel autre qu'elles auraient eu; pour l'innocence et la justice, en général, je ne suis qu'un nom, qu'un coupable, au lieu d'un autre. D'ailleurs, tandis que je crois les voir ici, ces touchantes victimes, où sont-elles? Les unes au spectacle, les autres s'apprèient pour le bal; quelquesunes, les plus à plaindre, indilféremraent couchées auprès de leur mari campagnard. . . Allons, mes ombres, rentrez dans les cou-
lisses , comme les nonnes de Robert-le-Diable à l'Opéra ! Aussi bien je vais faire comme le machiniste, et sililer.
Et quand il eut sifïlé, mille oiseaux criards lui répondirent en fuyant.
Il essuya son front, et se fit de son mouchoir un appareil à sa blessure. Ses sens, rafraîchis par le sang qu'il avait perdu , se calmèrent ; il piqua son cheval, et continua son chemin.
M. Albert, Arthur n'avaient eu pendant ce temps-là d'autres apparitions , de leur côté , que celle de vers-luisans çà et là au pied des haies. — Oh! mon Dieu! s'était écrié M. Albert à cette vue, comme la nuit vous change et vous prédispose un homme étrangement !
— Qu'avez-vous donc"? s'était empressé de lui demander Arthur.
— Vous allez rire , vous moquer de moi, mais il vient de me passer par la tête quelque chose de si extravagant , que je crois avoir eu ce que vous appelez une idée.
— Dépêchez-vous, contez-nous cela.
— Ce ver-luisant qui brille plus qu'un diamant de cent mille écus, et quia le mérite de briller dans l'ombre , tandis qu'il faut mille bougies pour faire reluire un diamant de la plus belle eau; eh bien, ce ver, si la chimie s'occupait de fixer l'état où il se trouve dans ce moment, au moyen d'un esprit, d'un sel, que sais-je? Je ne suis pas savant, moi... maisbast! c'est peut-être encore là l'histoiredu grain de sel sur la queue d'un oiseau pour le prendre; cependant^ puisqu'on nous conte, dans je ne sais quel Magasin, que le diamant n'est que du charbon, à sa place, j'aimerais tout autant être
un ver-luisant. Çà vit, çà mangeetçà brille,
bien
tant.
bien des gens n'en sauraient faire au-
— Eh bien! mais vous êtes sur le chemin des grandes découvertes; on commence par soupçonner faux, et l'on finit par rencontrer vrai. Je recommanderai le ver-luisant à un de mes anciens camarades les plus studieux , lequel a cherché long-temps le moyen de faire de l'or, et quia fini par découvrir les entreprises au capital de six cent mille francs , actions de trois cents francs; intérêt fixe: vingt pour cent; vous voyez qu'il a réussi. Quant au charbon, c'est une autre affaire; le diamant n'est que du charbon, dit-on , mais le charbon n'est pas du diamant; le diamant, c'est du charbon plus quelque chose; le charbon est du diamant moins quelque chose , c'est-à-dire, en d'autres termes , qu'on n'a pas encore dé-
couvert ce qu'est le diamant , et qu'on a trouvé ce que le charbon n'est pas... Vous sentez-vous pius satisfait?
— Non , j'aimerais mieux vous entendre raconter autre chose.
— Je me rappelais tout-à-l'heure un de mes rêves d'étudiant.
— Oh ! pas d'amour, je vous en prie.
— N'ayez pas peur. C'était après une de mes premières stations dans un amphithéâtre, vous savez, ces sortes de tombeaux où les vivans se renferment avec les morts , à leur détriment réciproque. Voici :
« J'ai vu treize squelettes auxquels un diable apprenait à danser. C'était dans une salle tendue de noir avec des peaux de nègres. Elle était éclairée par une lampe qu'entretenaient les derniers soupirs des mou-
rans de notre monde! Je n'ai pas bien vu par quelle communication secrète arrivait ce gaz d'un nouveau genre: mais la flamme qu'il jetait, d'un rouge tremblant et terne ,
brillait sans interruption Il en meurt
tant!....
« La danse continuait aux sons aigus d'une musique effrayante; le chef d'orchestre frappait avec une tète emmanchée au bout d'un os sur le ventre d'un hydropique ; un autre soufflait dans un tibia sans moelle; un troisième donnait du cor, au moyen d'un long tube intestinal cent fois recourbé sur lui-même ! —
« J'ai vu les rondes du groupe osseux!... Us paraissaient heureux , ces squelettes ; leurs plaisirs m'ont fait envie! J'ai demandé au maître de me recevoir parmi ses joyeux
élèves, et il m'a répondu :
.... Bientôt !!!!...
— Bien. Vous vivez encore, et néanmoins, vous croyez aux rêves.
— Quelquefois! 11 n'y a que huit ans de cela.
— Il me semble que nous marchons depuis un siècle; pressons le pas.
Et ils continuèrent leur chemin silencieusement.
t. 'lO.
;>7 .SfitOa!
Ferdinand , comte de Mauléon , nous vous connaissions déjà et nous vous avions reconnu sous votre manteau. Il n'y a que vous qui couriez ainsi la nuit par les che-
mins, car il n'y a que vous, de vingt lieues à la ronde, qui ayez des intrigues, hélas! et des bonnes fortunes. Peut-on appeler de ce nom les véritables entreprises où vous perdez les jours de votre jeunesse, d'un âge plus précieux bientôt , car vous avez touché trente ans ? Ferdinand , vous plairiez malgré vous , et vous vous en êtes fait une occupation permanente. Comte de Mauléon, vous pourriez aspirer au commandement, au gouvernement de vos semblables, et votre ambition paraît se borner à braver la conscience qu'ils ont de leurs droits , à vous mettre à la merci de leur colère, après avoir flétri, ruinéleurs affections, leurs espérances. Votre front est noble , et vous pensez à peine ; sur ce front, il n'y a pas de rides, mais vous n'avez rien accompli de sérieux; l'orgueil et l'ironie donnent à vos lèvres une expression toute moraleet toute puissante; mais
■vous ne pouvez vous prévaloir que de votre ironie, et si autour de vous, dans ce monde que vous préférez, ii y a un sujet digne de vos railleries , ce n'est que votre propre orgueil.
Il est grand le magnétisme de vos yeux; il se répand le long de vos cils noirs , et de là s'échappe en mille influences : votre coup d'œil n'est pénétrant que selon votre volonté, car vain et dédaigneux, vous croyez n'avoir rien à apprendre chez les autres, et vousabaissez à demi votre paupière afin de ne 'aisser voir que le charme et la douceur de votre regard; mais il y a des instans où moins perfide et plus homme, vous fixez ceux que vous voulez dominer et séduire.
Heureux et privilégié, la pâleur de votre visage, que l'abus et la satiété ont produite, son amaigrissement, contribuent encore à la perfection de son ovale au Heu de le dégrader. Votre taille, affaissée par une langueur
inexprimable, est plus noble que l'attitude de certains hommes dont l'énergie, la force, et une bonne conscience relèvent et assurent le maintien. Dieu , quand il a voulu punir son ange révolté, a dû lui laisser la même puissance en lui donnant la même inutilité qu'à vous, Ferdinand, comte de Mauléon!
Le comte de Mauléon habitait six mois de l'année à la ville et six mois dans son château , résidence magnifique et seigneuriale, dominant le petit village deB... L'époque de son séjour était à la fois un lemps de bien - être général et de quelques douleurs privées. Ferdinand de Mauléon, maître, à vingt-cinq ans, d'une grande fortune aujourd'hui compromise , pratiquait l'aumône et croyait ensuite avoir • accompli toute la loi , comme s'il avait pratiqué la charité selon l'Évangile; très
— iéS-l —
indulgent aux inlirmités , il n'admettait pas les douleurs morales; jamais il ne s'était moqué d'un imbécile ( nous ne disons pas d'un sot), mais il avait souvent plaisanté ceux qui pleuraient; le travail, le pain, l'argent, il en donnait sans calcul et sans reproche ; quant aux autres sortes de consolations , il fallait les chercher ailleurs, à moins d'être femme et jolie. Alors il vous persuadait que vous étiez la plus heureuse, comme la plus belle des créatures , et qu'il vous aimait; et il vous le répétait un mois durant, plus ou moins, selon vos mérites et les occasions. Son or ne lui avait jamais servi à séduire, mais à consoler, autant qu'il était en lui, celles qu'il avait séduites.
Du reste , il ne cessait point d'aimer mais de préférer. ia
Pierre nous a déjà fait savoir que son maître comptait un grand nombre d'enne-
mis parmi les hommes, mais qu'il com^ mençait toujours par s'en faire aimer; il en était là encore avec M. Antoine Bruchard. M. Bruchard l'appelait avec orgueil son noble ami.
Depuis six mois, en effet, le comte de Mauléon allait déjeûner chez M, Bruchard, et l'emmenait ensuite dîner au château.
Cette préférence soutenue étonnait beaucoup de personnes , et leur inspirait une grande idée de la pureté de la fille à M. Bruchard, la jeune et si jolie Louise. Cependant Louise avait perdu depuis quelques mois, chaque jour, un peudesagaîté, de sa fraîcheur. Elle aimait Ferdinand, on n'en doutait guère, mais fallait-il se borner à l'accuser d'un sentiment involontaire ? cette simple incertitude était un bel hommage rendu à la pauvre enfant : mais son père était un si brave homme, et Louise , une si
bonne fille! Ferdinand, qui du moins n'avait pas rafï'eclation dusuccès, avait apporté longtemps, par son assiduité , un grand témoignage à la vertu de la jeune fille : c'étaient là ses nobles actions, à lui. Mais enfin Louise était devenue malheureuse et tourmentée jusqu'à donner des inquiétudes sérieuses pour sa vie; elle aimait Ferdinand et secroyait nécessairement perdue aux yeux du monde comme elle l'était aux siens. Louise était ignorante, voici les faits :
Mauléon n'avait manqué aucune occasion de flatter i'amour-propre d'Antoine Bruchard et de le distraire de son intérieur et de sa fille ; mais Antoine Bruchard s'était obstiné à prendre au sérieux et comme adressés à lui-même, les honneurs que le comte de Mauléon n'adressait en réalité qu'à la beauté de sa fille. Si Ferdinand le priait d'aller chasser sur une de ses terres, afin
de la délivrer, disait-il, du gibier qui l'infestait, Antoine Bruchard n'y allait pas, parce qu'il aurait fallu quitter Louise, sacrifice auquel il n'avait jamais consenti qu'en échange du plaisir et de l'avantage d'accompagner M. le Comte en personne. Si parfois M.vie Comte l'invitait à visiter ses jardins, et à jouir de son parc comme d'une propriété à lui, Antoine Bruchard emmenait sa fille; enfin, soit instinct, soit défiance de la part du vieux Bruchard, toujours est-il que Mauléon ne s'était jamais trouvé seul avec Louise... une fois excepté! mais cette fois-là, le Comte rassemblant dans un seul mot toute sa supériorité, toute sa beauté, toute sa puissance, lui avait dit: Je t'aime! et Louise, au lieu de fuir, avait laissé tomber sa main dans la main de Mauléon ; et lui, il avait pressé la main de la Jeune fdle, puis il avait attiré la jeune fille elle-même
contre son cœur. Ce charme enivrant du mot: Je t'aime! le comte de Mauléon l'avait fait respirer longuement à Louise dans un
baiser Le premier baiser unit
devant Dieu, dit-on. Moins romantique, mais pure jusque-là à un degré que les romantiques eux-mêmes n'ont jamais rêvé, Louise se regarda dès-lors comme unie à Mauléon; or, épouse et mère, c'était pour elle une seule et même chose. Son ignorance peut seule donner la mesure de ses tourmens.
Cent fois l'idée lui était venue de tout révéler à son père, mais la mort lui avait toujours semblé plus facile. Les mots , cette ressource de la pudeur et de la diplomatie, lui manquaient pour exprimer un effet bien fugitif, mais dont elle sentait bien qu'elle n'aurait pas tout dit, si elle n'avouait qu'un baiser reçu sur ses lèvres. Louise pleurait sa mère,
pleurait sa virginité, et pensait à mourir. Bruchard assistait à l'agonie de sa fille et ne savait qu'imaginer. Déjà plusieurs médecins de campagne avaient balbutié les mots de spleen et de marasme ; un autre, plus positif, avait parlé d'amour; un dernier, attribuant les désordres manifestés par l'estomac à la réaction d'autres organes, avait dit: Grossesse! Celui-là, Brucliard voulait le tuer. Et pourtant le pauvre docteur croyait avoir traduit en langage usuel etscientifîque un soupçon sans malveillance. Comme il avait exprimé parle mot mariage l'idée d'un rapprochement naturel, la simple jeune fille se laissant prendre à la chasteté de la question , s'était accusée elle-même, et le docteur voulant prévenir , selon sa conscience, un malheur ou un crime, avait conseillé, sous forme d'ordonnance, une bonne et véritable union à la municipalité et à l'église.
Or , il en est des pensées violentes et des suppositions comme de la calomnie ; c'est-à-dire qu'il en reste toujours quelque chose. M. Bruchard persistait donc à vouloir tuer le médecin qui avait accusé sa fille, et néanmoins , il l'avait presqu'accusée luimôme auprès d'un ami sûr, il est vrai; et il éprouvait enfin le besoin d'être raffermi dans sa vieille confiance en son enfant. Voilà pourquoi il faisait venir Arthur.
M. Bruchard ne pouvait soupçonner que Mauléon; mais l'attitude parfaitement calme, les manières toujours prévenantes et naturelles du Comte, lui imposaient. M. Bruchard se promettait bien de le tuer, en cas de malheur, mais il fallait attendre. Mauléon, dont toutes les fautes n'avait point été heureuses et auquel l'éclat et le bruit répugnaient comme choses de mauvais ton , avait de son côté cherché à les prévenir; il était
donc venu au-devant d'Arthur et de M. Duyerger, afin d'essayer d'obtenir par une explication qui préviendrait toute surprise, et par un arrangement aussi avantageux que possible à sa victime, silence et tranquillité. 11 avait de l'argent et en conséquence ne doutait de rien.
Voilà pourquoi Mauléon était à cheval au beau milieu de la nuit et de la forêt, comme nous l'avons vu tout-à-l'heure.
Marchant toujours et en sens opposé , M. Duverger , Arthur et Mauléon finirent par se rencontrer , précisément au croisement de plusieurs routes , où s'élevait une croix de bois.
— Qui vive? s'écria machinalement M. Duverger.
— C'est ton maître, Pierre, si tu es là.
— 'Pour vous servir, monsieur le comte,
répondit Pierre, toujours ému à la voix de Mauléon, comme tous les bons animaux domestiques à la voix de leur maître.
— Eh bien, prends le galop, et ne le quitte plus jusqu'à la maison de M. Bruchard , où tu vas annoncer l'arrivée de ces messieurs. Tunedoism'avoirnivu, ni entendu. M'as-tu bien écouté?
-ii*h Bien, Monsieur.
—1 Bien compris ?
j'fiTr- Très-bien, Monsieur.
Et le comte de Mauléon appliqua sur les flancs du cheval de Pierre un vigoureux coup de cravache qui parut pourtant l'exciter moins que les deux hop ! hop ! dont le geste fut accompagné.
Pierre avait disparu.
oJ^eçQfnte de Mauléon avait cette habitude des gens supérieurs de faire beaucoup de chQSiçs §n même temps. C'est ainsi qu'il
avait déjà salué de quelques phrases parfaitement convenables M. Duverger et Arthur, et que la conversation était engagée. Mauléon dirigea si bien les premières banalités inévitables, que les trois interlocuteurs se trouvèrent tout de suite au cœur même de la question.
— Ainsi, monsieur le comte, disait M. Duverger, vous supposez que la maladie de Louise n'en est point une, et qu'elle est sans remède.
— Hélas î Monsieur , je ne suppose rien quant à la maladie ; mais il ne serait pas d'un homme, il ne serait pas d'un ami de M. Bruchard , de ne trouver aucun remède à son malheur. Monsieur Arthur est de mon avis?
— Certainement , répondit Arthur, aujourd'hui tout rend facile la réparation à l'égard d'une pauvre fille. 11 n'y a plus de ces
préjugés de caste avec lesquels on élevait des barrières infranchissables entre les hommes, et à une faute on donnait pour suite à peu près nécessaire, un crime. Aujourd'hui l'on peut toujours épouser celle qu'on est censé avoiraimée.
— Oh! Monsieur, vous outrez, ce me semble, les exigences d'une situation déplorable, sans doute , mais au fond assez commune. Si M. Duverger, si vous , monsieur Arthur, malgré votre jeunesse et votre réputation très méritée , vous aviez dû pratiquer la généreuse doctrine que vous exposiez tout-à-l'heure, peut-être auriez-vous rencontré un obstacle dans le code pénal qui condamne sévèrement la polygamie. Je crois qu'avant les chosesjustes, il faut mettre les choses possibles ; c'est souvent moins beau, mais c'est toujours plus utile, plusprolitable.
— - Je reconnais, Monsieur, dit Arthur, i. U.
que bien peu d'hommes ont conservé le droit de se montrer rigoureux envers les autres , en matière de probité à l'égard des femmes.
— Pourquoi donc çà? interrompit M. Duverger. Ce que j'ai fait, est fait, sinon bien fait; cela me regarde, et pas les autres. Où irions-nous sans cela ? voilà ma philosophie à moi ] etcertainement l'homme qui a séduit la fdle de Bruchard sera le gendre de celuici et le mari de celle-là : voilà ma probité à moi, ou nous verrons : voilà mon dernier mot à moi.
— Vous m'avez parlé de votre philosophie. Monsieur, de votre politique etde votre probité; je vous l'avouerai, je suis venu en ambassadeur, et je ne voulais foire que de la diplomatie. Monsieur Arthur sait que la discrétion est une des vertus de sa profession, cela prouve que dans la profession de
monsieur Arthur les choses ne se passent pas toujours et nécessairement selon la règle, et qu'il y a des exceptions consacrées.
— Au fait, monsieur le Comte, appelons enfin les choses et les hommes par leur nom. Louise aura un enfant, n'est-ce pas; et le père se nomme?...
— Qu'importent les noms? le fait principal, le fait qui peut coûter la vie à la malheureuse Louise, à d'autres encore, vous le connaissez. Permettez-moi, monsieur Duverger, d'en conférer maintenant avec monsieur Arthur tout seul. C'est au médecin que je veux avoir affaire en ce moment. Au premier rayon du jour, je verrai M. Duverger, si je dois en outre avoir affaire à un homme.
Arthur n'était ni le plus malheureux ni le plus embarrassé des trois. Il savait bien ce que la stricte probité lui commandait de
répondre; mais il savait bien aussi qu'il aimait Marguerite, et sa conscience très positive réprimait l'élan de ses principes généreux. Étrange situation ! incroyable effet d'une probité intelligente! Arthur inclinait plus vers le comte de Mauléon , en même temps qu'il estimait plus M. Duvcrger. Mon Dieu ! combien sont rares les situations désintéressées î
Arthur sentit toutefois qu'il était temps d'arrêter là un dialogue qui tournait à la provocation. 11 craignit que M. Duverger, malgré son âge et sa raison , ne voulût pas permettre au comte d'attendre le jour, et n'exigeât unesatisfaction imraédiatedu doute suffisamment offensant déjà exprimé par le comte de Mauléon. Il se jeta dans la mêlée, plaida, pria, dit de fort belles choses; mais la supériorité que le comte de Mauléon conservait en défendant des théories qui sem-
blaient indignes à M. Duverger, irritait celui-ci ; et peu à peu il se sentait envahi par ce noble amour-propre qui met la vie d'un homme au service de ses idées , lorsque son talent n'a pas suffi à les défendre.
Louise n'était déjà plus qu'un prétexte, M. Duverger voulut se battre sur-le-champ.
— Et vos témoins, demanda Arthur.
— Vous, répondit M. Duverger.
— Jamais.
— Eh bien, nos chevaux nous en serviront au besoin . II fait sombre , nous nous battrons de plus près. Deux cigares allumés à nos lèvres nous serviront réciproquement de point de mire.
A ces mots , le comte de Mauléon laissa échapper un éclat de rire, mais si naturel, que dans tout autre moment, M. Duverger
eût été fier de l'avoir provoqué; Mauléon dit ensuite :
— Je suis désolé de ne pas pouvoir répondre à une si noble impatience j j'aime mieux vous confesser mes faiblesses ou ma peur : l'exemple du seul ami intime que je me sois imaginé avoir , m'a appris qu'un duei avec un homme à cheveux blancs était la chose du monde la plus traître, la plus inégale: Le pauvre garçon fut blessé la première fois, et passa pour un imbécile; la seconde fois, il toucha à son tour , et on faillit le condamner comme assassin, il finit heureusement par se réhabiliter en tuant plusieurs de ses amis^ que des convenances de position ou des intérêts accidentels avaient forcés de le blâmer un peu trop haut... Comprenez bien, maintenant, qu'avant d'accepter , j'ai besoin de voir à qui j'ai affaire.
— Vous êtes un lâche et un monstre, se-
cria M. Duverger, en sautant en bas de son cheval.
— Ni l'un, ni l'aiitre, mon cher monsieur Duverger, répondit avec une parfaite nonchalance Mauléon qui mit aussi pied à terre.
Arthur lit de même.
— J'ai mes pistolets, M. le Comte!
— Et moi les miens; mais je ne voudrais pas m'en servir. Je vous demande la faveur de prendre l'un des vôtres, en retour du sacrifice que je vais vous faire de mes doctrines de tout-à-l'heure; car je conseils à me battre avec vous , la nuit, sans témoins, c'est-à-dire avec toutes les circonstances aggravantes imaginables. Convenez-en, M. Duverger, demain matin ou plutôt aujourd'hui, car il est cinq heures (et Mauléon fit sonner cinq coups à sa montre), bien des gens pourraient se permettre de m'appeler lâche
— ids —
et monstre; jugez un peu vous-même de la valeur de ces deux mots-là.
— Vous ne vous battrez pas ainsi, s'écria Arthur,. ou vos balles n'iront à vous qu'à travers mon corps.
— Monsieur, dit Mauléon, vous êtes notre unique témoin; M. Du verger me permettra de vous constituer ledéposilaire de quelques dispositions importantes.
— Faites, Messieurs, mais je vous attends.
On attacha les chevaux aux arbres qui bordaient la route.
On eût dit que le ciel lui-même obéissait aux volontés de Mauléon. Les nuages amoncelés jusque-là s'étendirent , et il se fit un peu de jour sur la terre.
Le comte de Mauléon entraîna Arthur à vingt pas de M. Duverger, et il lui dit :
— J'étais venu secrètement au-devant de
vous, afin d'aviser ensemble aux moyens de dissimuler au besoin le malheur de mademoiselle Bruchard, ou tout au moins de sauver aux yeux de son père et du monde le plus d'apparences possible. M. Duverger n'entend rien ; il veut se battre. Ce n'est pas sa faute : il a fait toutes les campagnes de Napoléon. Je sais, comme vous, que ce duel est impossible; il n'aura donc pas lieu. Seulement comme il faut arriver au village deB. . . que M. Duverger n'y arriverait jamais sans avoir brûlé un peu de poudre, il va tirer sur moi. Croyez-moi, M. Arthur, il ne visera pas juste. Le froid a engourdi nos mains, et puis votre compagnon est ému. Je vous en conj ure, fiez-vous à moi; d'ailleurs, ses armes sont sans doute grossières. Enfin, Monsieur, ne doutez pas de mon destin, je vous en supplie encore. 11 n'y a pas trois mois qu'à Paris, le plus savant lutin, qui est en même temps une
fort habile et fort jolie femme, m'a fait les cartes et prédit de longs jours. Laissez-moi faire, tout le monde vivra... même l'enfant de Louise; car une fois M. Duverger satisfait , nous aurons à aviser ensemble un dénoûment sérieux et convenable de cette affaire. — Je compte sur vous.
— Je n'accepte pas! je risquerais mille fois ma vie plutôt que d'assister en spectateur impassible au jeu impie que vous me proposez. Si l'on vous tuait...
— N'ayez pas peur; je vous donne ma parole d'honneur que je suis invulnérable. — Quant à M. Duverger, vous savez mes principes : il y a moins d'inconvénient à tuer un homme utile, un homme d'avenir, qu'un homme sur la tête duquel le public a pu apercevoir seulement deux cheveux blancs.
— Eh bien, s'écria en ce moment M. Duverger, Messieurs, j'attends.
Mauléon entraîna Arthur, qui finit par avoir confiance dans les paroles du comte.... et dans l'obscurité de la nuit. D'ailleurs M. Duverger n'était pas homme à revenir sur sa détermination.
Le sort désigna M. Duverger pour tirer le premier.
Le comte de Mauléon alla se placer à dix pas devant lui ; il écarta un coin de son manteau, afin d'offrir à son adversaire un point blanc qui lui servit de mire.
— M. Duverger coupa l'un des rubans du chapeau de Mauléon.
— A vous, dit Arthur, enfin soulagé d'un poids énorme.
Le comte de Mauléon affecta de viser longtemps, tira, et la balle se perdit, sans rien rencontrer.
Les trois acteurs de ce drame comprirent
que désormais la scène était changée. M. Duverger ayant reçu satisfaction, la générosité lui faisait presque un devoir maintenant de rester neutre entre le comte et son ami Bruchard. Mauléon, délivré de M. Duverger, ne craignait plus personne; car Arthur n'était qu'un médecin , dont la mission est supérieure à la morale courante du monde, puisqu'il console et porte secours, et ne s'occupe jamais de venger.
Mauléon, M. Duverger, Arthur remontèrent à cheval , et aperçurent enfin les premières maisons du village de B...
Mauléon salua en disant au revoir, et prit un sentie? qui conduisait à une porte particulière de son château.
Et alors, M. Duverger, s'adressant à Arthur : — J'ai fait mon devoir... Un peu trop tôt peut-être, et assez maladroitement; je
n'avais pas le cœur plus chaud, mais j'avais la main meilleure autrefois. Soyez, Arthur, ce que je ne peux plus être, soyez l'ami de Bruchard.
— Comptez sur moi ; j'ai le pressentiment que le comte de Mauléon épousera Louise ; mais il faut pour cela de l'habileté, de la patience. Maintenons, même en cas d'évidence, M. Bruchard dans un doute salutaire, consolons la pauvre enfant, et ne désespérons de rien ; Dieu est grand !
Le moment d'une grande douleur et d'une grande épreuve approchait pour Marguerite. Un de ces brusques changemens de température et des conditions almosphéri-
ques, révolutions qui deviennent plus que journalières et qui tuent tant de monde, précipita madame Sauvai vers le cercueil.
M. Duverger, Arthur étaient absens depuis trois jours, lorsque la mère de Marguerite, prenant la main de sa fille et la portant à ses lèvres déjà froides, s'éteignit. Marguerite ne crut pas d'abord à la mort ; elle pensait n'assister qu'à un de ces assoupissemens de toutes les facultés physiques et morales, après lesquels les vieillards lancent souvent quelques étincelles de vie. Elle murmurait encore à l'oreille de sa mère des paroles bien douces, bien tendres, comme elle avait coutume de le faire dans ces momens-là et avec bonheur ; car madame Sauvai rouvrait toujours les yeux pour remercier sa pauvre fille , lorsque celle-ci venait de lui promettre des choses souvent impossibles, mais sages , et qui dans leur sens éloigné ,
s'appliquaient à la conduite à tenir vis-à-vis d'Arthur.
Cependant madame Sauvai ne se réveillait plus; — je ne l'aimerai jamais, s'écria Marguerite se croyant certaine d'avoir retrouvé la vie pour sa mère; — noble
mensonge! madame Sauvai te reçut dans les cieux , en souriant sans doute à l'extrême faiblesse de cet extrême effort de la puissance humaine.
Marguerite, éplorée, s'effraya de sa solitude ; elle entendait pour ainsi dire tomber ses larmes; le bruit de ses prières même^ si doux au cœur, épouvantait ses oreilles; elle appela sa mère, elle appela M. Duverger, elle appela Arthur... La voix seule de la société lui répondit, il fallait pourvoir aux soins de l'enterrement; Marguerite écrivit donc à son mari :
^■'« Reviens, disait-elle; ma mère m'a
« quilLée, lua mère est morte., Où ètes-
« vous? Où siiis-je moi-même? Je suis
«! anéantie,. iBt I'od; réclame de moi des soins « impossibles. Je souffre, j'ai peur. . . Yiens. -TyXç^.dçrniei^.mot était raturé ; Marguerite a;Yait d'abord éçcU ; , Venez, • i ., ;
Louise', ja PfVUvre Louise attendait, tremr^ biante et résignée tout à la fois, l'arrivée des amis de son père. Elle avait peur; et elle espérait. Jusqu(Bs-là, elle était demeurée comn>e écrasée, la malheurov^sc enfant, entre les, soupçons de M. Bruchard et les désespérantes consolations, ; qu'Arthur prenait parfois la peine d'essayer auprès d'elle. MainteuJ)nt elle allait avoir des juges : Un pçrjC et uti amant n'en sont plus. Et puis , Arthi^r ét^it un jeune n)édecift^. La -Science et la jeunesse réunies, quelle infaillible gar rantie de noblesse et , d'indulgence. Les
femmes sont admirables pour deviner, apercevoir et comprendre au premier abord toutes les ressources d'une situation. Nous entendons parier seulement des situations où le cœur est intéressé. On ne doit flatter personne.
Arthur et M. Duverger descendirent seuls à la porte de M. Bruchard. Il avait été convenu qu'on ne parlerait pas de la rencontre du comte de Mauléon dans la forêt. L'entrevue de M. Bruchard et de M. Duverger (ut touchante quoique militaire. Les deux cavalier^ étaient harassés de fatigue; M. Duverger s'empressa dedemander un lit, ajournant au lendemain les choses sérieuses.
D'ailleurs il se tenait pour engagé d'honneur à intervenir le moins possible dans une affaire, où, militairement parlant, il avait déjà été désintéressé. Au fond, il comptait bien qu'Arthur le vengerait; c'est ainsi que
loyal adversaire et bon ami à sa manière , il conciliait en lui-même tous les devoirs de sa position, et qu'il allait dormir par làdessus profondément.
M. Bruchard vint avertir sa fille de l'arrivée d'Arthur et de M. Duverger ; l'ayant trouvée moins pâle, et plus confiante que de coutume , il se reprocha prCvSque d'avoir dérangé le médecin.
-^ Ce n'était donc que de l'ennui , demanda-t-il à Louise ? La pauvre fdle se jeta au cou de son père et l'embrassa en versant des larmes.
— Allons, allons, reprit M. Bruchard en secouant la tête, décidément, j'ai bien fait de faire venir le médecin. Cette enfant ne sait parler qu'avec des larmes, et ce langagelà est un peu au-dessus de l'intelligence d'un vieux soldat Qu'as -tu donc ,
mon Dieu , que me veux - tu avec tes baisers , avec ces pleurs. Veux - lu que je t'embrasse, je ne fais que cela depuis que je le vois si malheureuse. Veux-tu que je pleure ; je ne fais que cela encore, mais quand je ne suis pas devant toi.
La scène était devenue déchirante , et Arthur était là. — Monsieur, dit-il à M. Bruchard, permettez-moi de prendre dès à présent auprès de vous, auprès de votre fille l'autorité dont j'ai besoin pour être responsable devant tous du ministère que vous m'avez appelé à remplir ici. Ce qui vient de se passer tout-à-l'heure est de trop; je veux entendre votre fille à l'instant même, et elle n'a plus le calme, ni la liberté de me répondre ; elle est plus au mal qu'elle vous a fait qu'à celui dont ellesoulfre <?lle-môme. Je vous en conjure, dans l'in-
térêt commun, abdiquez pour quelque^, jours vos droits de père. Louise, il le faut, ne voyez que moi , ne pensez qu'à moi ; etbientôt, je vous rendrai à vous, monsieur, ;> votre fille, à vous, mademoiselle, votre père. Je ne vous prierai pas d'avoir confiance en moi, je vous y obligerai, parce que la foi app^elle h; foi, et que j'ai la certitude de ce que je vous dis; , , ; yjauoM — .élliatà ludriA i'; f.ùb u! in-sojJOfinsq fl'v.'.do
Monsieur Bruchard, contînua-t-il, vous devez l'exemple , il faut absolument que vous commenciez par vous remettre de l'émotion qui vous trouble encore. Vous êtes chasseur, allez passer la journée à la chasse ; ^j, .Duverger ne s'en offensera pas, et vous vous en trouverez bien. Rentrez ce soir ayec confiance j de bonnes nouvelles vous attendront au retour: je vous le promets. Arthur avait parlé av(^c tant d'assurance
qu'il avait persuadé M. Bruchard, et Louise en même temps. Ils se prirent à; ^espérer tous les deux en celui qui leur promettait ,> au lieu de les consoler ; et il se lit dans leur horizon si sombre, un point rayonnant et bleu.
M (-«i J'obéis^ répondit M. Bruchard ; je vous laisse toute entière cette journée que vous devez employer pour moi, pour nous. Au revoir donc, et merci déjà de tout le bien que vous m'avez fait; vous venez de m'apprendre quelque chose que je m'étais refusé à croire: c'est qu'il y a encore de nobles professions au monde après celle de soldat. Je croyaisqu'il n'y en avait que d'utilesiijisinttbnedijn
En effet, la croyance que vient d'exprimer M. Bruchard, caractériseencore aujourd'hui une génération glorieuse^ mais (|ui finit'.^'
— iSA —
Autrefois c'était la noblesse qui professait et pratiquait la doctrine de M. Bruchard: c'est maintenant une race d'hommes de 50 à 65 ans; mais, hélas! ils ne forment pas, eux, une aristocratie. La demi-solde et ia retraite : voilà leurs liefs et apanages.
M. Bruchard partit pour la chasse.
Louise se trouva seule et face à face avec Arthur. -jol Dasiei
Qu'elle était belle, ainsi confiante et résignée devant lui, la tête un peu penchée, les yeux à demi baissés, les bras tombant, dans toute l'attitude, enfin, d'une personne qui ne veut opposer à son juge que son innocence etsii pudeur. Arthur, que l'imagination n'abandonnait pas assez, pour un médecin, crut apercevoir une de ces images de ia vierge, où elle est représentée , écrasant de son pied divin , la tête du serpent, et il souhaita la défaite du serpent au comte de Mauléon
Ce moment de poésie passé , Arthur revint, selon son habitude, aux idées les plus pratiques , quelques-uns diraient les plus triviales, et il pensa que le comte de Mauléon devait et pourrait bien épouser Louise.
Comme il croyait avoir trouvéle remède, et le remède possible, lejeune médecin éprouva le contraire de ce que ressent un médecin consciencieux auprès d'un nouveau malade : Arthur sentait en lui une grande foi en son art, et cette foi, qui est elle-même une grande puissance , passa de son cœur sur sa physionomie mobile. Il commença enfin celte série de questions qui n'est le plus souvent qu'un détour, qu'une manière de donner le change sur la confidence qu'on a besoin d'obtenir. Nous pourrions réclamer le huit-clos pour cette heure solennelle dans la vie d'une honnête fille séduite; mais nous pensons que l'imagination est presque
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toujours plus immorale que la réalité, et qu'on peut tout raconter à la condition de ne rien avilir. ^^p ? c!t>iJt.iliiKj
Après avoir recueilli ces mïllé informations , qui, pour le désespoir peut-être éternel de la médecine, s'appliquent également à tingt maladies différentes, Arthur en vint à la question capitale, question toujours grave, même dans les indispositions légères, parce quelle met en jeu, soit les intérêts soit l'amour-propre. -'^i^ «i^-
' — N'avez -vous , lui dit-il, rien dans votre vie qui vous oblige à assigner vousmême, à ''votre mal , une origine et une nature q[ùe là science ne peut que chercher'? lobilnoD cl 108 9g(uulo9l 'i&f^noh
Dsi'ïîi ; ^aoiriooq aooW Maoido'b uioa-Ml
'''tiouise la pâle , pâlit encore , mais ce fut lotit èe qu'il obtint, 'il n'était pas démontré, même en cet
instant, pour Arthur, que Louise portât dans son sein les conséquences de sa faute. L'état de la malade était vague, les signes équivoques. -q
Les révélations du comte de Mauléon autorisaient seules une présomption plutôt qu'une autre; mais Arthur voulait obtenir de Louise l'aveu de son amour et de sa faiblesse. Ce n'était de sa part , ni cruauté , ni curiosité indécente, mais il savait tout ce qu'une pareille conlidence lui donnerait d'empire sur la femme qui l'aurait faite; or, il croyait, comme les plus fougueux , mais les plus sages partisans de la liberté humainQ, qu'on ne peut rien obtenir pour le bonheur des individus que par la soumission des individus. Il insista.
-'1^ Yous vivez , ajouta-t-il , sans distraclion, sans plaisir; votre père est votre unique société ?
— La plus habituelle , Monsieur.
— 11 est un âge où les affections , les joies de la famille ne suffisent plus à remplir le cœur. Cet âge-là, vous y êtes parvenue.
— J'ai seize ans.
— Avez-vous pensé parfois qu'un ha^ sard... un mariage, par exemple, pourrait ajouter quelque intérêt à votre existence. Enfin , n'avez-vous jamais rien désiré audelà de votre situation présente...
— Moi , monsieur...
— Oh ! ne craignez pas que j'attribue à la vanité , à l'ambition , des désirs qui ne viennent que du cœur et de la nature. Mais quelle qu'en soit l'origine, il y a de ces mouvemens... de ces passions involontaires, comme toutes les passions, et qui , à un certain âge, toujours voisin du vôtre chez les femmes, nous emportent, puis nousacca-
blent et nous font souffrir, comme vous souffrez aujourd'hui. Le médecin qu'on appelle alors et qu'on trompe le plus souvent, s'agite, se perd, prononce au hasard, et ne guérit jamais : il y a un malheureux , une victime , et pas un malade. Vous êtes la fdie d'un soldat, mademoiselle, et je m'expose peut-être à n'éveiller chez vous que des idées médiocrement bienveillantes, en vous disant qu'il faudrait quelquefois, souvent, considérer un médecin comme un prêtre : lui taire , si l'on veut , les maux physiques, mais lui confesser tout ce qu'on a dans l'ame, joie et douleurs. Je vous le jure, les signes apparens de votre maladie ne si* gnifient rien; les caractères physiques sont
nuls et cependant je sens, à je ne sais
quelle impression secrète, qu'un homme honnête et dévoué a une mission à remplir auprès de vous. C'est vous qui ordonnerez
entre nous deux : que voulez -vous que je dise et que je fasse?
-Bè J- .
— La vérité, votre devoir.
— Prenez garde j votre intention ne saurait être de na'embarrasserayec ,^es,[flïOtp* J^a vérité... je vous avoue en toute humilité qu'elle m'échappe... mon devoir, il me sera dicté par la confiance qu'il vous plaira de mettre en moi. Rien en deçà, rien audelà...
? f—^Q^f^ "fie demandez-vous donc? s'écria Louise avec désespoir.
pr,j' — ,pe que je n'ai point mérité encore, mais ce dont je suis digne ; et j'en jure p^' votre pureté, par vos vertus.
Louise étendit la main , comme pour éloigner d'elle les éloges d'Arthur...
\ ti¥w<i)h ! laissez-moi, laissez-moi dire. Oui,
c'est par votre pureté, par vos vertus, que je le jure : je suis digne de vous entendre , je suis digne de vous sauver , j'en trouverai lés moyens; car j'ien ai déjà la; force. i-m Quand on aime véritablement une femme , on peut compatir aux malheurs: de toutes les autres , on est capable d'y porter consolation et secours; et moi , qui aime. .... ,■>;» / -^idjpe jeune iille, ajoute vivement Louise..»' j.,,
, .,— Elle... une jeune fille... Margueriteov 'lie / îui
ogArthur murmura tout bas ce dernier niot, pjais reprenant : Mais pardonnez -moi, dit-il, cet oubli du sérieux , delà gravité de mil: profession. Je ne sais pas jusqu'où m'entraînerait le désir que j'ai de vous être
1 if;Hoi /iqui aime Wi^es tfCMS mots avaient plus servi Arthur, qup les plus habiles né-
gociations diplomatiques n'ont jamais servi une cause et un pays; ils composent un véritable talisman auprès des femmes... lorsque toutefois ils ne deviennent pas un motif de haine et de jalousie.
Louise se sentit tout-à-coup rapprochée d'Arthur; pour elle, ce n'était plus un médecin, c'était un homme.
Arthur ayant étendu la main , Louise y mit lentement la sienne , et osa lever ses yeux sur les yeux d'Arthur. Ce n'est jamais une circonstance indifférente d'avoir un air intelligent , discret et distingué. Louise se laissa prendre à la physionomie d'Arthur, et, répondant aux seules paroles qui l'eussent décidée : Et moi qui aime j elle dit à mivoix : El moi aussi !
Arthur tressaillit; désormais la communication était établie entre eux ; il n'y avait plus qu'à vouloir et à poursuivre.
— Depuis long-temps? reprit Arthur.
— Oh! depuis bien long-temps; et lui aussi , mais moi , je ne le lui ai point avoué tout (Jésuite. Et pourtant... et pourtant il me le demandait tous les jours...
— Et maintenant il le sait, et vous l'aimez encore?
— Encore. Et la pauvre enfant versait des larmes amères.
— Et lui aussi?...
— Lui, monsieur, s'il m'aime encore?
mais s'il ne m'aimait plus, je me tuerais... Est-il vrai, monsieur, qu'on ne peut plus aimer une jeune fdle, quand on lui a juré mille fois qu'on l'aimait, et qu'elle a dit ellemême qu'elle aimait. Je ne sais pourquoi je me suis mise à penser depuis... depuis un jour dont j'ai honte , que cela était possible. Voilà, monsieur, toute la vérité ; voilà pourquoi je souffre. Je me trompe , je vous
trompe. Je souffre encore, parce que jusqu'à présent je n'avais osé parler à personne •le mon amour pour lui , de son amour pour moi ; je souffre encore en ce moment, monsieur, parce que je ne sais quelle peur arrête son nom sur mes lèvres , et que je n'ose pas le prononcer... Il est pourtant bien doux à mon cœur, mais il a toujours épouvanté mon esprit. Si vous le connaissiez , monsieur, si vous lui parliez... je vous reverrais, je vous parlerais ensuite avec une confiance que je ne puis avoir jusques-là. Seulement alors , vous sauriez combien je l'aime, jusqu'à quel point j'ai dû l'aimer. Voyez-le, monsieur, sans cela vous me mépriseriez trop.
Arthur était trop jeune encore pour posséder les vertus parfois sur humaines de sa noble profession ; il eut un mouvement de
jalousie; il est vrai qu'il se rapportait tout entier à Marguerite. Il enviait cette opinion superbe que le comte de Mauléon avait inspiré de lui-même à Louise; Marguerite, pensait-il, parlerait-elle ainsi de moi? Qu'il est heureux cet homme !
On a beau médire des succès de ce genre, ils ne sont, ni si faciles, ni si méprisables qu'on affecte de le répéter. Être aimé , n'est-ce pas agir, dominer par un ascendant moral. Il y a moins loin qu'on ne le pense de l'art de gouverner les hommes à celui d'aimer les femmes et d'en être aimé.
Arthur qui avait la haine de toutes les supériorités, parce qu'il en avait en lui le germe, s'attacha désormais à l'idée du mariage de Louise avec le comte Mauléon, comme à une noble idée de vengeance. Il se fit en son cœur un mélange de jalousie et de dévoûment, de haine et d'admiration,
dont il ne se rendit pas compte et qu'il appela modestement du nom de passion pour le triomphe de l'innocence.
La faute de Louise pouvait à la vérité ne pas avoir les suites qui la font regarder comme irréparable dans le monde; mais qu'importait cette circonstance au sévère Arthur. Le comte de Mauléon avait pour lui le prestige de son élégance et des vices; Arthur entreprendra de conquérir aux dépens du comte le prestige de la vertu et de la loyauté chevaleresque; il viendra ensuite se parer de sa conquête aux yeux de Marguerite.
Ainsi, et sans qu'il en ait eu conscience, c'est dans un motif intéressé, sinon coupable, qu'il puise un courage et une résolulion honorable. Triste el pauvre humanité!
— Louise , dit-il en serrant la main de Marguerite et en sortant de sa chambre , je verrai M. le comte de Mauléon.
Cependant Marguerite pleurait sa mère en priant pour elle. Les larmes sont le plus bel accompagnement de la prière. Il n'en tombe sur la terre que la partie la moins
pure ; le reste monte au ciel avec les paroles, et les féconde; Dieu les reçoit, et sa bonté comprend dans une égale indulgence celui qui les donne et celui qui les fait couler.
Un prêtre vient s'asseoir auprès du lit de mort de madame Sauvai, à côté de Marguerite.
On a beaucoup écrit depuis quelque temps contre cette intervention officielle et subventionnée d'un homme d'église dans les douleurs et les regrets des familles. Mais il est à remarquer que la poésie et le roman ont fait tous les frais de l'indignation soidisant générale. Les cœurs véritablement brisés n'ont pas le loisir de ces récriminations qui prétendent à être sociales , et qui restent déclamations à perpétuité. Sans doute un seul regret sincère et désintéressé honore plus un mort qu'une goutte d'eau
bénite jetée, selon certaine étiquette, sur un cercueil; sans doute la vérité est supérieure à la représentation , le fond à la forme, et l'ame à l'esprit. Mais qu'on nous dise sur quelle terre si rapprochée du ciel, il a été donné à l' homme de se passer de cérémonies et d'appareils.
Est-ce qu'il n'y a pas pour la douleur comme pour la joie humaine, un besoin de se communiquer aux autres et de se répandre; un besoin d'être partagée, comprise. Les formules communes et toutes faites n'empêchent pas les sentimens plus distingués de s'exercer, de se produire; elles aident les douleurs impuissantes et associent la foule à une idée générale qui lui suffit.
Vous nous avez bien dit à combien d'hommes pénétrés répugnaient les formalités de l'église; dites-nous donc à présent à combien
d'autres elles ont heureusement prêté une apparence décente, pour couvrir leur ingratitude et leur sécheresse monstrueuses. [
On les compte les natures d'élite qui auraient vraiment le droit de se révolter contre les formes et les pratiques générales. IN'estil pas étonnant , si toutefois il y a quelque chose d'étonnant au monde , d'entendre les mômes hommes qui s'élèvent contre l'isolement et l'égoïsme , demander que tout lien , tout langage commun disparaisse.
Oui, laissez chacun honorer ses morts à sa manière, et vous verrez bientôt le ridicule avec ses formes innombrables s'asseoir et provoquer le rire sur les cercueils. Allez dans nos cimetières, et dites-noussiles devises de la rue des Lombards sont de beaucoup plus amusantes que les libres épitaphes des tombeaux. Substituez la poésie à la religion , et vous verrez si elle
reste aussi belle, aussi grave , et si ses prêtres ne vendront pas leur encens.
Un prêtre assistait donc Marguerite.
M. Belmar venait parfois mêler quel(|ues consolations pour madame Duverger aux regrets sincères qu'il donnait à madame Sauvai. C'est lui qui se chargea de tous les détails de l'enterrement; car monsieur Duverger, même en ne perdant pas une minute , ne pouvait être de retour à Saint-N. . . que quelques heures avant la funèbre cérémonie.
Lorsqu'il fallut coucher la morte dans sa bière , M. Belmar dit à Marguerite de s'éloigner. Elle implora le temps d'un dernier adieu ; et elle étreignit convulsivement ce que Dieu lui laissait encore et ce que les hommes allaient lui ôter pour toujours de sa vieille mère adorée ; le froid du cadavre glaça ses lèvres, et l'avertit, mieux que
toutes les paroles du monde, qu'il fallait adresser plus haut ses vœux : le rapide envahisseiiMnt de la mort est la plus puissante leçon d'immortalité. Non , les sentimens énergiques dont se compose l'amour d'une tendre mère , s'ils mouraient , ne mourraient pas si vite. Le corps tombe et se brise; son éternité à lui c'est la poussière qui se transforme à l'infini; plus sa transformation est rapide et mieux son éternité est prouvée. Mais l'ame , mais les alfections , mais les sentimens, ont leur éternité dans le sein de Dieu même. Là est leur source et là leur fin ; ils en émanent et ils y retournent.
Malheureux , trois fois malheureux les hommes qui debout devant un tombeau ne savent que fixer la terre , et trouver sous la pierre que de hideux ossemens.
Malheureux , trois fois malheureux les hommes pour qui le ciel est un bonheur
impossible promis à des vertus impraticables.
Qu'ils croient au moins à la métempsycose, et qu'ils murmurent ce cantique impie d'un matérialisme qui tend à la poésie, comme si le matérialisme comportait la poésie :
« Le silence des tombeaux est un hymne au néant. Non, pas de froid monument sur mes restes , mais des fleurs çà et là • un gazon verdoyant, des saules et des cyprès; le parler vague et mystérieux du feuillage , le bruissement des rameaux murmurent au cœur des chants d'immortalité.
« Mes amis viendront s'asseoir sur l'herbe dont je serai la verdure, cueillir, aux tiges qui s'élèveront du fond de mon cœur , des fleurs dont je serai le parfum et l'éclat;
dérober avec respect quelques branches à ces arbres dont je serai la sève et la vie.
« Tous les printemps, je renaîtrai sous des formes plus grandes et plus belles. Peut-être un jour, je couvrirai d'un ombrage mélancolique et sombre la pierre d'une jeune fille. Alors, je me garderai bien de voiler de mes feuilles ces mots si touchans, si tristes à lire sur un tombeau :
Mélaniel...
Vingt ans !.r.
Marguerite se laissa enfin entraîner hors de la chambre mortuaire. M. Belmar la conduisit dans sa maison , où l'appartement d'Arthur avait été disposé pour la recevoir. Marguerite hésita d'y entrer. Elle eut honte de l'émotion qui l'agita lorsqu'elle en eut
passé la porte; et dès ce moment, au lieu (Je prier pour sa mère, elle lui demanda au contraire de prier pour elle. Toute l'étendue de la perte qu'elle venait de faire lui fut révélée. Elle comprit le sens des conseils qu'elle avait jusque-là plutôt écoutés qu'entendus ; elle s'enfuit précipitamment de la chambre d'Arthur ; mais M. Belmar la conjura d'y retourner.
— Vous ne pouvez pas rentrer chez vous, lui dit-il, vous ne devez pas rester avec moi. Votre sensibilité si jeune, si vive, s'offenserait de cette résignation , qui s'appelle de l'égoïsme chez les gens de mon âge; rentrez, Marguerite, rentrez dans cette chambre , qu'a long-temps occupée une femme qui eût été pour vous une mère, et qu'occupe maintenant un homme bien digne, je le crois, d'apprécier vos mérites
et vos vertus. Celte chambre est maintenant la vôtre. N'étes-vous pas à peu près ma fille? allez pleurer votre mère selon votre cœur. Après un baisera ceux qu'on aime, je l'ai bien éprouvé^ moi , jadis, rien n'est plus doux qu'une larme à ceux qui nous ont aimé.
Lorsqu'elle avait entendu M. Belmar parler d'Arthur, et l'appeler, elle, sa fille, Marguerite s'était senti au cœur un mouvement qui alarma sa conscience. Elle supplia M. Belmar de lui permettre de se réfugier dans l'église. M. Belmar refusa , parce qu'il ne se sentait pas la force d'y accompagner Marguerite; et la pauvre femme rentra éplorée, tremblante et humiliée, dans la chambre d'Arthur.
La lettre de Marguerite parvint bientôt à M. Duverger. Louise cessa aussitôt d'être l'objet exclusif de la préoccupation générale. Tout le monde eut pitié de Marguerite
et voulut courir à elle. Arthur n'était pas le moins impatient; mais il était bon aussi, et il se serait reproché comme un lâche abandon de quitter le village avant d'avoir tenté en faveur de Louise quelque démarche auprès de Mauléon. Et puis i! avait à remplir les promesses qu'il avait faites à M. Bruchard , au sujet de sa fdle. Ne lui devait-il pas quelques paroles rassurantes? Arthur commença par rendre la tranquillité à M. Bruchard. Là n'était pas le plus difïicile ; le brave homme ne demandait qu'à ne rien croire de ce qu'il avait redouté. L'innocence une fois garantie;, M. Arthur lui permit de comprendre que peut-être il entrait un peu d'amour dans l'état languissant de Louise , et lui conseilla de l'envoyer passer quelque temps auprèsdemadameDuverger, affirmant qu'elle arriverait à s'y consoler. D'un autre côté, Arthur persuadaà M. Duvergerque les
paroles et l'assistance d'une femme sont nécessaires à une femme dans certaines afflictions du cœur, et que Louise malheureuse empêcherait Marguerite de se trouver trop malheureuse elle-même.
En obtenant ce résultat , Arthur se proposait d'abord d'éloigner Louise de M.Bruchard, de surveiller et de suivre un état qui pouvait rester douteux quelques mois encore, et enfin, en cas de malheur positif, d'en rendre les conséquences moins terribles; et puis , enfin , c'était parler de Marguerite. Est>ce que depuis long-temps la pensée, l'amour de Marguerite ne l'avait pas guidé, suivi partout. Il y a un moment, dans la passion, où l'acte le plus simple, la parole la plus insignifiante et la plus étrangère, ce semble, à la personne, veut encore lui dire : je t'aime!
Ainsi tout n'était pas raison , calme et 1. \i
probité dans la conduite qu'Arthur avait tenue depuis sa visite à M. Bruchard. Mais on avait pris son ardeur pour de la conviction, et il avait paru bon, noble, généreux à tout le monde. Désormais Louise espérait en lui; son père se repentait avec bonheur de ses tristes soupçons; M. Duverger laissait faire avec admiration et confiance. Arthur entraînait tout et sentait sa puissance. Il voulait donc marcher droit au comte et commencer , sinon mener à fin une négociation qui, à ses yeux, pouvait finir, sans trop d'obstacles , par le mariage de Louise et de Mauléon. En effet, pensait-il, le comte de Mauléon avait trop d'esprit pour n'être pas personnellement au-dessus des préjugés de caste, et assez de fortune pour n'en pas attendre d'une femme. Arthur croyait d'ailleurs de bonne foi que l'aristocratie est désormais chose morte, et que le
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sentiment d'égalité qui, dit-on, nous domine, n'est autre chose que la jalousie du rang où l'on n'est pas monté. Il avait de bien nobles allusions, Arthur. Quoiqu'il en soit, il résolut d'aller seul et à l'insude M. Bruchard, entendre les propositions que M. Duverger avaient prévenues par un duel, et commencer enlin la réalisation du plan honorable qu'il avait conçu. Il demanda à se reposer une heure avant de partir avec M. Duverger, M. Bruchard et sa fille pour Saint-N... Étant entré dans sa chambre, il en ferma soigneusement la porte et sortit par une Xenetre qui donnait sur une ruelle obscure du village, et s'achemina vers le château de Mauléon.
En marchant il calculait encore les chances de son entreprise. Il se prit un moment à regretter d'avoir beaucoup perdu depuis plusieurs mois de cet esprit facile et frivole
qui l'avait distingué quand il était journaliste. Il savait bien qu'il y a certaines matières fort graves qui demandent à être traitées légèrement avec certains hommes , en qui la supériorité de l'esprit aide infiniment , quoiqu'on dise, à l'autorité de la morale et de la raison. Et puis sa conscience était un peu troublée; il se demandait quel était l'état de son propre cœur à lui qui allait demander compte à un autre de sa conduite. Arthur sentait sa première intrépidité faiblir, sa tête devint brûlante... 11 perdit la route et s'égarait lorsqu'il entendit au loin une voix qui l'appelait.
C'était la voix de Mauléon ; Arthur changea de direction, et arriva enfin au château. Le comte de Mauléon le reçut avec une polilitesse exquise.
— C'est vous que je cherchais, monsieur le comte, lui dit Arthur.
— Je m'en doutais, Monsieur, aussi quand des fenêtres de mon château je vous ai vu vous égarer dans la plaine, ai-je pris la liberté de vaus rappeler au droit chemin.
— Vous avez bien fait, car chaque pas inutile abrégeait d'un instant une entrevue qui m'honore , mais que vous devez désirer encore pbis que moi, et à laquelle je n'ai que quelques minutes à donner.
La mère de Marguerite est morte , et nous partons dans une heure pour Saint-N...
— Marguerite, reprit le comte de Mauléon , esl-cc une parente de M. Bruchard...
— C'est la femme de M. Duverger.
— Ah! fit le comte de Mauléon en souriant... Elle doit être bien seule en ce moment, conlinua-t-il?
Arthur vit le piège et le tourna. Mais
un mot avait suffi à l'effrayante pénétration du jeune comte. Il s'attacha instinctivement au nom de Marguerite ; il avait je ne sais quel pressentiment de sa valeur , dans les événemens de son avenir.
— H y a, répondit Arthur, des femmes plus dignes de votre pitié, il y a une jeune fille, belle, adorable, qui vous aime, que vous avez séduite, et qui craint d'être abandonnée.
— Louise est en effet fort intéressante, et j'attendais avec impatience les nouvelles que vous êtes venu m'en apporter.
— Si vous l'aviez persuadée elle-même de l'intérêt que vous lui témoignez en ce moment^ ces nouvelles seraient meilleures.
— Louise doit se souvenir que je l'ai sincèrement aimée...
— Mais vous n'oubliez pas, vous, qu'elle vous aime encore; qu'elle vous aimera toujours. Vous Vy avez forcée en la faisant votre femme, la mère peut-être de votre premier enfant.
— Je sais. Monsieur , combien la situation de mademoiselle Bruchard prête à l'attendrissement. Il y a peu de mois encore, je disais à l'un de mes gens, qui avait séduit une des femmes de chambre de ma tante, tout ce que la morale et les intérêts de la société permettent, obligent de dire en pareille circonstance. Ce sont là de ces leçons que le supérieur doit à l'inférieur; la théorie à la pratique et la société à l'individu. Mais entre égaux, Monsieur, ou plutôt entre gens sérieux, il faut rire, aviser, ou se battre ensemble. Le premier moyen ne convient ni à voire caractère , ni à votre profession honorable. Vous aimez, d'ailleurs,
vous respectez les femmes; je vous félicite d'avoir vos raisons pour cela. Le second moyen... on dit généralementqu'il ne prouve rien. M. Duverger s'est battu... sa femme l'ignore. C'est bien; mais si vous vous battiez , vous, et en faveur d'une jeune fdle, •Marguerite, Monsieur, Marguerite le saurait... et demandez-hii si votre prudence et votre sagesse nelui sembleraient pas plus convenables en cette affaire qu'un courage même heureux; on doit sa science à ses cliens; mais son sang, sa vie , seulement à ceux qu'on aime... je veux dire. Monsieur, à ses amis.
Dans cette espèce de duel qui s'engageait, Arthur avait déjà été touché trois fois. Trois fois le comte de Mauléon avait fait habilement intervenir le nom et le souvenir de Marguerite. Il perdait du sang. — Je ne re-
présente ici, répliqua-t-il, aucune des grandes choses qu'il vous a plu, Monsieur, d'évoquer dans voire discours; la morale, la théorie et la société. Je ne suis qu'un homme devant un autre homme, et qui vient lui dire : Don-Juan est un type usé. Il n'y a plus guère que les coiffeurs et quelques jeunes premiers des boulevards qui prétendent à le rajeunir. La régence est finie, bien finie même au théâtre. Je n'ai d'ailleurs aucun motif de penser que vous n'êtes ni de votre pays, ni de votre temps, et je vous défiCj si vous en êtes , de vous étonner sérieusement et de bonne foi que l'idée ait pu venir à tout le monde de votre mariage avec une femme jeune , jolie , honnête, ou qui l'est moins parce qu'elle vous aime. Il n'y a là, en effet, ni de quoi rire, ni de quoi se battre. Il ne s'agit que d'aviser.
— Vous me faites l'honneur de me croire de mon pays et de mon temps ; je dois vous en remercier peut-être. Mais permettezmoi encore d'être de mon âge et de mon tempérament, M. le docteur. Eh bien ! je ne me trouve pas d'âge à me marier, Je n'ai pas non plus le caractère de l'emploi. Si donc, vous pouvez éviter à Louise cette conséquence et cette punition de sa faute de m'avoir pourmari, vousiuiaurez rendu, croyezmoi, un service moins brillant pour le négociateur, mais plus grand et plus durable pour elle. Avez-vous éprouvé, Monsieur , combien il estditticile de s'oublier soi-même dans ses bonnes actions. On est souvent plus désintéressé dans les mauvaises.
— Et pourtant l'intérêt seul pourrait vous retenir en cette circonstance , et vous empêcher de donner à Louise une réparation qui vous est conseillée par tout le reste.
— Vous me rappelez , monsieur, que j'ai une vieille tante que les idées démocratiques n'ont pas encore entamée, et qui récompenserait sans doute mon essai dans le genre bourgeois en me déshéritant.
— N'êtes-vous pas riche déjà sans elle ?
— Riche de désirs, de goûts ruineux, et d'ambitjon peut-être.
— Ambitieux, vous!... oh! devenez-le donc, et nous ne serons pas loin de nous entendre. Les services, le caractère, l'âge de MM. Bruchard et Duverger, le peu de bien que j'ai fait autour de moi, nous ont rendus les maîtres politiques du pays ; aux dernières élections, M. Duverger a nommé le député, qui a nommé le préfet, qui a
nommé que sais-je ? Épousez Louise,
et nous reportons sur vous les affections et les votes du pays tout entier. On vous chérit , on vous exalte , on vous nomme. . . Vous
montez à la tribune, et vous ne vous arrêtez que là où il vous plaît... Fortune, gloire, honneurs; Louise vous apporte tout cela en dot.
— La gloire et les honneurs en 1838... sont devenus d'assez mauvais ton... 11 faut se baisser pour en prendre.
Arthur allait répliquer, lorsqu'un domestique annonça M. Duverger. Inquiet de la disparition d'Arthur, mais soupçonnant sa visite au comte, il était venu le chercher au château. On n'attendait plus que le retour d'Arthur.
Le comte et Arthur échangèrent une poignée de main.
— Vous me permettez de vous écrire , dit Arthur.
— Je vous en prie, répondit Mauléon.
Le retour à Saint-N... se fit avec une sorte de recueillement : M. Duverger redoutait la douleur de sa femme et cherchait en lui-même et non sans inquiétude
quelle coQsolation il pourrait opposera des regrets et à des larmes. Pour la première fois, il se prit à regretter de n'avoir point d'enfant. Ayant alors jeté les yeux sur la fdle de son ami , il remercia , dans son cœur, M. Bruchard et Arthur. Voilà , pensa-t-il , ma consolation trouvée, et il se sentit considérablement soulagé : Louise devait lui tenir lieu des idées et des phrases dont il lui aurait fallu faire les frais auprès de sa femme. Ayant ce grave souci de moins , M. Duverger donna quelques regrets sincères de plus à madame Sauvai.
Arthur, fatigué des émotions violentes par lesquelles il avait été maintenu en état constant de veille depuis plusieurs jours , était la proie d'un de ces demi-sommeils qui commencent par une préoccupation inquiète du présent , se continuent par un rêve atfreux de l'avenir , et sont mille fois
traversés ou interrompus par la conscience (le la réalité. Tant mieux , quand la réalité n'est point affreuse elle-même.
Louise, doucement étendue sur la paille d'une longue charrette recouverte, hésitait à s'affliger ou à se réjouir de ce voyage. Elle n'avait jamais vu madame Duvergcr, et elle n'en avait jamais entendu parler à son père que sous les rapports de sa résignalion et de sa soumission à son mari. Elle ne savait qu'attendre d'une femme irréprochable, elle qui avait failli ; grave , elle qui aimait; jusques-là heureuse, elle qui s'était toujours senti au cœur un peu de mélancolie. Madame Duverger, pensait Louise, ne pourra pas seulement m'enseigner la résignation à la douleur , puisqu'on m'envoie vers elle pour la consoler dans le premier chagrin qu'elle éprouve. Que lui dirai -je à mon tour et que pourrai-je en sa laveur?
J'ignore même comment on doit pleurer sa mère, moi qui ai perdu la mienne étant toute petite; je ne lui apporte en réalité qu'un mauvais exemple.
Et la pauvre enfant se sentait honteuse. Cependant , malgré ses incertitudes et sa honte, elle souhaitait d'être arrivée auprès de Marguerite. Louise était si tendre et si bonne, que par humihté môme, elle n'osait pas lout-à-fait soupçonner une autre femme d'avoir moins de tendresse et de bonté.
On arriva.
Tout était prêt pour l'enterrement de madame Sauvai; M. Duverger , M. Bruchard et Arthur suivirent le corps jusqu'au cimetière, à la tête d'une foule d'habitans accourus de toutes les communes environnantes, car madame Sauvai avait été l'amie des pauvres et des affligés. La décence et la simplicité de la cérémonie furent toute
l'oraison funèbre de la morte qu'elle honorait.
M. Belmar y assista, sans aucune émotion qui se rapportât à son âge. Il regretta madame Sauvai sans se souvenir de luimême ; il n'eut pas d'égoïsme , là où il est le plus difficile de n'en pas avoir : en face de la mort.
Pendant ce temps-là, Louise était restée près de Marguerite, et lui offrait naïvement ses caresses en place de celles qu'elle avait perdues. Marguerite s'abandonnait malgré elle au charme nouveau de cette tendresse d'enfant et de femme tout-à-la- fois.
Chaque jour, l'intimité devenait plus grande et plus douce entre Louise et Marguerite. Lorsque M. Bruchard fut retourné dans son village, où ses affaires et ses goûts le fixaient, les deux femmes se rapprochèrent encore de tout l'espace qu'il laissa 1. 15
vide. Marguerite devint la mère de son amie, et elle trouva dans ce rôle une puissante distraction à sa douleur de fille. M. Duverger était heureux d'une amitié qui lui permettait de s'occuper moins du cœur de sa femme, et il ne voyait jamais Arthur sans le féliciter de l'heureuse idée qu'il avait eue. Seulement il lui recommandait chaque fois de laisser ignorer à sa femme l'amour de la jeune fdle pour le comte de Mauléon, et les soupçons qui en étaient la suite. Louise devait rester aux yeux de madame Duverger une enfant faible et maladive, confiée à l'amitié d'une femme et à l'intelligence d'un médecin , et Arthur se conformait au vœu de M. Duverger.
Les femmes ont coutume d'alimenter leur amitié de perfidies réciproques ou de confidences. Louise et Marguerite ne pouvaient pas échapper complètement à la loi
commune. L'humanité n'admet pas de privilégiés.
Marguerite et Louise causaient souvent d'Arthur ; la première ne tarda pas à s'apercevoir que son amie ne vantait jamais que les qualités du jeune médecin , et semblait ne s'être pas encore aperçu de sa figure, de ses manières, de tout ce qui composait enfin à ses yeux l'être aimable et parfait. Cette réticence l'étonna d'abord, l'offensa ensuite. Marguerite osa des questions plus précises ; Louise y répondit avec franchise : elle ne trouvait rien à critiquer dans toute la personne d'Arthur ; il lui plaisait même. Et pourtant Marguerite sentait qu'il manquait quelque chose à cette justice rendue à celui qui pour elle n'avait pas d'égal au monde: c'est que Louise ne l'aimait pas d'amour, c'est qu'elle en aimait un autre, et qu'il y a toujours dans les éloges même les plusflat-
leurs qu'une femme donne à celui qu'elle n'aime pas ou qu'elle ne doit pas aimer, une omission grave, un rien considérable oublié. Ce rien... c'est tout.
Marguerite le sentait bien et s'en irritait. Comment donc une jeune fille avait-elle échappé à une séduction contre laquelle, elle femme, s'était en vain débattue? Quelle force secrète le ciel lui avait-il donc donné en partage? Marguerite était confuse et humiliée devant une vertu si grande.
Elle s'accusait ; elle accusait Arthur pour n'avoir pas su inspirer au moins à une jeune fille cette vivacité d'admiration qui fait comprendre et excuser l'amour chez les autres. Quand elle voyait Arthur, elle s'efforçait de découvrir en lui quekjue défaut et de le trouver moins aimable. Mais ses efforts tournaient contre elle-même; plus elle avait commencé par être froide et sévère, et plus
elle sortait touchée de l'épreuve. Le hasard allait bientôt donner à sa situation quelque chose de plus vif.
Mais retournons au comte de Mauléon , car le temps marchait pour lui comme pour tous les autres, lui apportant sa part d'embarras et de déplaisirs.
On le sait déjà. Mauléon avait eu une jeunesse fort orageuse. Il avait brillé narmi ces fous qui veulent prendre le temps à rebours et faire rétrograder l'humanité. Sa
grande , sa seule idée , comme celle de ses amis, avait été pendant long-temps de ressusciter le dix-huitième siècle. Ils avaient emprunté à ce siècle ses soupers, ses orgies, son mépris de Dieu et des lois , ses courtisanes échevelées et ses prodigalités sans but et sans fin. Ils avaient été jusqu'à lui emprunter dans un jour de délire les mouches et la poudre , et s'ils n'avaient pas craint de se faire suivre dans les rues , comme des héros de Carnaval, par les gamins criards, ils seraient sortis en plein soleil avec le jabot de dentelle, la culotte courte , l'épée au dos , l'habit à la Française et le tricorne sous le bras. Certes la vie des oisifs du dix-huitième siècle a eu son charme et sa poésie; mais que voulez-vous qu'elle fasse au milieu de notre époque si sérieuse et si positive? Plus d'une fois nos résurrectionnistes allèrent passer la nuit au corps-de-garde
pour avoir essayé de rosser le Guet; plus d'une fois ils s'assirent sur les bancs de la police correctionnelle, accusés de tapage nocturne dans quelque cabaret de bon ton. La position n'était pas tenable. — Mais ce ne furent pas ces légers inconvéniens qui arrêtèrent Mauléon dans sa marche; il avait trop de ténacité dans le caractère , trop de mauvais orgueil dans l'ame pour se rebuter de si peu. — Les années étaient venues; il est un âge où quelque perdu d'esprit et de cœur que l'on se trouve , quelque peu de cas que l'on fasse de soi-même et de l'opinion du monde, on n'aime pas à se donner en montre et en spectacle. L'amourpropre tombe un peu pour faire place à l'égoïsme , on aime alors à jouir de ses goûts dépravés dans le silence et dans la solitude ; on songe à sa satisfaction personnelle et non plus à celle des autres. On met ses
vices en chartre privée pour les cultiver plus à son aise.
Mauléon avait trente ans. Il avait recueilli de son existence première un grand dédain pour tout ce qui l'entourait. Il vivait dans la société comme s'il n'en avait pas fait partie; il supportait impatiemment l'ordre, les règles , et ne laissait échapper aucune occasion de fouetter de son épigramme sanglante les hommes et les choses, les hommes bons comme les mauvais, les choses bonnes comme les mauvaises. 11 marchait dans les rangs de la société armé d'un scepticisme absolu, d'une haine ardente, et il jetait une sorte d'épouvante autour de lui.
Mais quand on affecte une pareille indépendance , il faut de quoi la soutenir. En effet; si l'on prête un seul instant le flanc à la moquerie, on n'est plus qu'une caricature vulgaire. Du sublime au ridicule il n'y
a qu'un pas. Sur ce grand théâtre qui s'appelle le monde^ il n'est pas facile de jouer le Byron. Pour remplir un pareil rôle, il faut de l'esprit, de la beauté, de la fortune. — Mauléon avait une vivacité d'imagination et un développement d'intelligence qui dans un salon le faisaient briller au premier rang, et qui lui aurait assuré une assez belle place dans une réunion d'hommes habitués à tirer profit et avantage de leurs facultés d'esprit. La nature l'avait doué d'une distinction de formes et de manières qui accusait le sang de race; il était marqué au sceau de l'aristocratie. Mais la fortune allait lui manquer. 11 avait dissipé la meilleure partie de son riche patrimoine , il voyait ses biens grevés d'emprunts et d'hypothèques, ses revenus obérés, son avenir menacé... et ce n'était pas sans une profonde terreur qu'il jetait les yeux sur Ta-
bime ouvert devant ses pas. Lui , comte de Mauléon, ne plus avoir de quoi soutenir son rang, se voir obligé de rechercher des protecteurs , d'accepter peut-être des fonctions qui le mettront en gêne et en esclavage! Lui, Mauléon, ne plus avoir de quoi satisfaire ses caprices, garder sa liberté, son aversion pour le monde, ses sarcasmes, et persévérer dans ses écarts!
Dans cette extrémité, Mauléon se souvint qu'il avait une tante dans le fond de la Bretagne; elle était fort riche et sa fortune ne pouvait choir qu'à Mauléon ou bien à une parente d'un degré assez éloigné. Mais Mauléon avait eu l'imprudence de se montrer fort indifférent à l'endroit de la vieille marquise de Villedeau, et c'est à peine si, de temps en temps, une correspondance d'étiquette avait rappelé à la tante que le neveu existait encore.
Mauléon n'hésita j)as; il partit pour la Bretagne et se présenta à l'improviste au château de Viliedeau.
La marquise était veuve d'un colonel des Gardes-Françaises , qui avait été en grande faveur auprès de Louis xvi. Elle avait émigré avec son mari à l'approche de la révolution de 92 , et toutes ses propriétés étaient restées à la république. Mais M. le marquis de Viliedeau^ homme de cour dans toute la valeur de cette expression , toujours souple et docile aux circonstances , obtint sa rentrée en France sous le consulat. L'empire le vit chambellan de Sa Majesté Napoléon I" et bientôt , grâce aux largesses de son nouveau maître et à quelques heureuses spéculations dans les fournitures^ il parvint à racheter tout l'héritage de ses pères. M. le marquis de Viliedeau mourut trop tôt pour voir le retour des Bourbons, pour être
nommé pair de France , et pour maudire avec tant d'autres l'usurpateur qui l'avait comblé de bienfaits.
Après la mort de son mari , la marquise se retira dans le château de Yilledeau , qui, comme un vieux chêne indomptable, avait résisté aux coups de la foudre. C'était bien là une demeure féodale avec ses fossés, ses tourelles , ses murs noirs et dentelés , ses balcons en fer tordu en mille dessins fantasques, et ses fenêtres ogivées. Comme le donjon , blessé en mille endroits par le temps et rongé de toutes parts par le lierre tenace, dominait encore orgueilleusement le chétif hameau voisin et la triste campagne qui s'étendait à perte de vue et n'avait pour limite que le rivage de la mer !
Madame de Yilledeau remit avec joie le pied sur le seuil de ce noble édifice ou plu-
loi (le ce tombeau où elle avait juré de s'ensevelir pour jamais.
Madame de Villedeau n'était point du caractère de son mari. Née d'un sang Vendéen, douée d'une grande énergie morale, elle avait appris dès le berceau l'amour de la religion , le culte de la légitimité , la passion de toutes les choses anciennes. Aussi n'avait-elle vu qu'avec la plus vive répugnance l'alliance conclue entre M. le marquis de Villedeau et le nouveau trône qui s'élevait en France sur les ruines de celui des Bourbons. Dans le fonds de son ame elle appelait la conduite de M. de Villedeau une désertion et une lâcheté. Mais elle avait appris aussi de sa mère le respect et l'obéissance qu'une femme doit à son mari, et elle avait courbé la tète. — Cependant M. de Villedeau n'avait jamais pu obtenir d'elle qu'elle montrât aux réceptions des Tuileries
un visage affable et rianl , ou qu'elle témoignât la moindre condescendance aux membres de la famille impériale ou de la nouvelle noblesse. Elle ne faisait rien qui pût compromettre la position de son mari , mais elle n'allait pas au-delà. L'empereur qui la tenait en grande estime la proposait souvent comme modèle de dignité aux dames de l'entourage de Joséphine. Et il ajoutait presque toujours : « Pourtant je soupçonne madame la marquise de Villedeau de regretter un peu Versailles. »
Il faut rendre cette justice aux femmes de l'ancienne noblesse, qu'après les grandes émotions de 93, elles montrèrent plus de fermeté et de tenue que tes hommes.
Tandis que les ducs , les comtes , les marquis de l'ancien régime se ruaient dans les antichambres de la nouvelle puissance , ou mendiaient, nobles vagabonds, les secours
des rois étrangers , les femmes se tenaient à l'écart j le front courbé vers la terre, et ne prenaient aucune part à ce mouvement. Il n'était pas un roi ou un prince de la fabrique napoléonnienne qui n'eût autour de lui, pour rehausser son éclat d'emprunt, quelques rejetons des familles de vieux blason ; l'impératrice^ les reines d'Espagne, de Naples, de Westplialie, de Hollande n'avaient dans leur intimité ou à leur suite, que des grandes dames de récente promotion , ou des tilles de marchands de denrées coloniales, enrégimentées dans les rangs aristocratiques par un mariage avec quelque nom ruiné par la révolution, et qui avait senti le besoin de refaire sa fortune. On aurait dit que les femmes de l'ancienne noblesse voulaient ainsi expier leurs amours adultères et leurs folles danses au bord du précipice.
Après la mort de M. de "Viiledeau, le caractère delà marquise long-temps comprimé s'était relevé et avait repris son attitude naturelle. Elle était revenue franchement et à ses alFeclions et à ses antipathies. En se réfugiant au fond de la province de France, fa plus arriérée et la plus sauvage, elle avait eu pour but de se tenir bien loin des nouveaux honneurs et des nouvelles institutions et de retrouver en 1812, autant toutefois que faire se pouvait , les mœurs et les habitudes de 1780. En effet , pendant quelque temps elle put se faire illusion. Les paysans bretons étaient encore sous le charme de leurs anciennes croyances, ils professaient la plus grande vénération pour leur seigneur et payaient encore de la meilleure grâce du monde une dîme clandestine au curé. On comprend qu'ils se seraient bien gardés d'élever la moindre pré-
tention qui pût contrarier madame la marquise. De son côté, madame de Villedeau était encore à un âge où chez les femmes l'exercice delà puissance est tempéré, dans ce qu'il a de blessant et de rude, par une certaine grâce et un certain laisser-aller.
Mais les années amenèrent un double changement. Changement chez les paysans.
— Bien des événemens s'étaient passés depuis 4812; on avait vu tour-à-tour la chute de l'empire^ le retour des Bourbons , les Cent-Jours, la seconde restauration, la Révolution de Juillet. Tous ces mouvemens politiques avaient eu leur retentissement jusques dans les tanières bretonnes. Et puis la liberté de la presse était venue, qui avait jeté ses lueurs de tous côtés; sa grande voix était parvenue au pied du manoir féodal de madame la marquisede Villedeau. Sesenseignemens de tous les jours avaient fini par jeter
(jnelques idées libérales dans ces têtes de paysans; ainsi la goutte d'ean persévérante use le rocher et parvient à se frayer un passage à travers la pierre. Enfin les serfs de nnadanie de Villedeau parlaient à voix basse de leurs droits , de leurs privilèges et n'attendaient qu'une occasion pour relever la tète.
Changement chez madame la marquise.
^< iMadame de Villedeau était devenue vieille et la vieillesse avait fait subir à son caractère les transformations ordinaires.
Des caprices s'étaient changés en entêtement, la fierté en morgue, l'estime de soimême en orgueil aveugle. Ajoutez à cela une mauvaise humeur continuelle, triste résultat des infirmités, et vous aurez le portrait peu flatté, mais vrai, de madame de Villedeau.
''^Jiihsï'lrésumonsbien la situation.
D'une part, une tyrairnie tracassière, injuste, sans compensations et sans contrer poids; de l'autre, des esclaves prêts à secouer le joug. — Les armées sont en présence. — 11 ne faut qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.
L'étincelle a brillé!
Ou pour parler moins poétiquement , une circonstance se présenta qui mit aux prises madame la marquise de \illedeau et ses voisins du hameau.
Jean-Pierre Lourec, qui avant la révolution cultivait en (juaiité de fermier une petite portion des terres de la famille Villedeau, avait acheté cette même portion lorsque la propriété était devenue bien national. Et malgré toutes les prières du marquis, jamais il n'avait consenti à lui revendre plus lard ce qu'il avait en sa possession. Peu à peu le bonhomme s'était assez bien arrondi pour
avoir les moyens : 4° d'envoyer son fils Jérôme Lourec taire ses études de droit à Rennes ; 2° de se donner la satisfaction de lui acheter une étude de notaire dans une petite ville des environs. — Jérôme Lourec ayant perdu son père, abandonna la basoche et vint se retirer dans son village. Il jouissait d'une fortune fort honorable et avait à peine quarante ans. Jérôme Lourec était plus avancé sous tous les rapports que les paysans au milieu desquels il allait être désormais appelé à vivre; il était instruit, avait la pratique des affaires, l'habitude du monde, et connaissait bien la somme des privilèges que le nouvel ordre de choses assurait à chacun. C'était tout-à-fait un libéral de 1825, c'est-à-dire qu'il était très entiché des droits que la Charte accordait aux Français et que sans se rendre bien compte de ses senlimens, il détestait
cordialement les prêtres et les nobles.
On conçoit que l'arrivée de Jérôme Lourec dût jeter une grande perturbation dans la commune. Des paysans étaient fiers de voir un des leurs porter un habit noir , ils étaient fiers d'entendre parler sur tous les sujets avec facilité et de pouvoir s'opposer avec succès aux hommes de l'ancienne caste qui se vantaient le plus de leur supériorité. Aussi Jérôme Lourec ne tarda-t-il pas à acquérir une grande influence dans le pays; il la soutenait par ses conseils, ses allocutions, ses secours de plume, d'éloquence et d'argent. Jérôme Lourec était très orgueilleux de sa puissance; mais il lui arriva ce qui arrive à tous les despotes. Il lui répugna de partager le trône. Or, malgré le progrés des lumières, le château avait conservé une grande partie de son prestige sur l'esprit des paysans. Us ne pouvaient s'empêcher de
saluer madame la marquise jusqu'à terre, et de se montrer les esclaves de ses moindres volontés. Ce préjugé (Jérôme Lourec appelait ainsi cette condescendance), désolait au dernier point l'ex-notaire. Sa haine instinctive contre la noblesse et l'ancien régime s'accrut de tous les obstacles que la présence de madame de Villedeau apportait à l'exercice de sa souveraineté. N'oublions pas d'ajouter que madame de Villedeau n'avait rien fait pour s'attirer les bonnes graCes de Jérôme Lourec 5 jamais elle n'avait pu s'habituer à traiter d'égal à égal avec le fils d'un paysan. Plus d'une ibis même elle avait l'ait sentir assez durement à Jérôme toute la dislance qui les séparait. Celui-ci, Iroissé dans son amour-propre, jura guerre à mort à la marquise; il l'allait que l'une ou l'autre des deux influences céda la place à l'aulrc. Dès lors Jérôme Lourec ne négli-
gea aucune occasion d'améliorer sa position aux dépens de celle de la niarquise de Villedeau. La Révolution de Juillet arriva. Il se lit nommer membre du conseil municipal, puis maire. La partie était engagée entre le château et la mairie, et Jérôme n'attendit qu'une circonstance favorable pour com mencer les luttes.
il fut bientôt servi à souhait.
Entre le hameau et le noble castel était située une prairie qui appartenait à M. le marquis deVilledeau. Pendant l'absence du marquis, les paysans avaient pris l'habitude de mener paître leurs bestiaux sur ce terrain. Lorsque madame la marquise de Villedeau revint sur ses terres , elle vit avec douleur cet empiétement de la commune sur les prérogatives de ses anciens seigneurs. Elle traita celte prétention d'insolence , de brutale, de révolutionnaire, fronça le sour-
cil, et défendit aux paysans d'user d'un droit qui ne leur avait pas été contesté : ils obéirent. Jérôme Lourec apprit cette affaire dans tous ses détails ; son parti fut bientôt pris. Il excita ses administrés à enfreindre la défense de la marquise, en les rassurant sur les conséquences de cet acte : sa position donnait beaucoup d'autorité à ses paroles. Et d'ailleurs , la voix de leur intérêt personnel excitait assez puissamment les paysans à les suivre. Enfin Jérôme fit tant et si bien, qu'un beau matin un magnifique troupeau de vaches et de moutons , conduit par le pâtre de la commune , fit son apparition sur le terrain en litige. Il serait difficile de peindre la colère de la marquise, lorsqu'en se levant, elle vit du haut de son balcon cette audacieuse violation de ses ordres; elle faillit en mourir. Dès qu'elle se fut remise de la terrible émotion qu'elle
avait éprouvée , dès que la toux quinteuse qui avait ébranlé sa faible poitrine se fut apaisée, elle enjoignit à ses domestiques de chasser à coups de fourche le pâtre et son troupeau. Ce qui fut fait. Jérôme Lourec se montra aussitôt, et dressa procès-verbal. Le lendemain , nouvelle apparition du pâtre et du troupeau , nouvelle expulsion à coups de fourche , nouveau procès-verbal. Enlin , Jérôme Lourec soumit l'atfaire au conseil de préfecture. L'habitude lit loi : le conseil de préfecture donna gain de cause à la commune, et la déclara usagère sur le terrain situé entre le village et le château. Loin de se tenir pour battue, la marquise deVilledeau , à l'instigation de son intendant , ancien procureur près le parlement de Rennes, en appela au conseil d'État. Mais , en attendant la décision de ce haut tribunal, il fallait qu'elle assistât tous les matins à une trans-
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gression patente de ses volontés; il fallait qu'elle supportât le regard insolent de Jérônne, qui, sous prétexte de veiller au maintien de l'ordre , venait la braver jusque chez elle. Elle souffrait horriblement : elle était blessée dans son amour-propre, dans son orgueil, dans ses croyances , et ce qu'il y a de plus douloureux pour une femme , dans son caprice. Elle en vint à ne pouvoir supporter cette humiliation de tous les jours; elle abandonna tout-à-fait la partie du château qui donnait sur la prairie, et se réfugia dans une autre aile. Dès lors elle ne sortit presque plus de sesapparlemens; et là, dans la solitude, ses ressenti mens s'aigrissaient de plus en plus ; ses griefs contre le maire et contre la commune prenaient des proportions énormes; elle se regardait comme une victime de l'esprit révolutionnaire et anarchique. Une seule chose la consolait et
la soutenait un peu , l'espoir d'une revanche prochaine; elle ne faisait que songer aux moyens d'obtenir cette revanche ; c'était là son rêve de toutes les nuits, sa pensée de toutes les heures. Lorsque , dans la lièvre de ses colères et de ses réflexions tumultueuses , elle venait à soupçonner la possibilité d'une défaite, oh, alors! elle tremblait de tous ses membres, et une pâleur de mort couvrait son visage. Mais, non... non .. elle devait l'emporter! Il était impossible qu'une marquise de Villedeau fût sacrifiée à de misérables paysans ! D'ailleurs, pour éviter un pareil résultat , la marquise était disposée à tous les sacrifices , à toutes les démarches, à toutes les concessions; seulement elle cherchait la roule la plus sûre pour arriver à son but.
Ce fut dans ce moment que Mauléon se montra au château. Malgré l'état d'irritation
dans lequel se trouvait madame la marquise de Yilledeau , elle reçut son neveu avec de grandes démonstrations de joie. En effet , madame de Villedeau était une Mauléon , et elle professait un vif attachement pour l'unique rejeton de cette puissante famille. Ensuite , dans ce moment de crise , elle voyait avec plaisir à côté d'elle le seul homme au bras duquel elle pût s'appuyer. Quant à Mauléon , il promenait son indifférence sceptique à travers ce vaste château. Rien ne faisait battre son cœur, ni les grandes salles aux murailles tapissées de vieilles armures, ni les parchemins surchargés d'antiques et nobles récits, ni les tombeaux des aïeux qui décoraient la sainte nef de l'église. Mauléon n'était ni de l'ancien régime, ni du nouveau. La jouissance matérielle et brutale, telle était la seule divinité qu'il adorât; satisfaire toutes ses passions
était son seule but et sa seule étude. Que lui importaient les grandes pensées , les nobles sentimens, elles ancêtres , et la gloire, et le nom , pourvu qu'il eut toujours assez d'encens pour sacrifier aux autels du mauvais orgueil , de la fausse indépendance , du libertinage, de l'orgie!
Mauléon ne ressentait aucune affection pour sa tante; il était incapable d'en ressentir pour personne : mais il lui témoignait beaucoup de prévenances , mais il affectait de l'entourer des attentions les plus délicates, en vue des quatre cent mille livres de rente qu'elle pouvait lui laisser un jour. Quatre cent mille livres de rente! — Auraitil jamais pu faire dans sa position un mariage qui lui assurât une pareille fortune? — Et trouve-ton souvent à faire des mariages de cette valeur? — Aussi sa tante était-elle , à ses yeux , la plus belle des
fiancées, d'autant plus belle qu'il ne devait pas être condamné à vivre éternellement avec elle, et que la mort ne pouvait tarder delà rendre, elle , à la terre , et lui , à luimême et à sa fortune, — Quatre cent raille livres de rente ! oh ! la riche pâture pour toutes ses passions ! oh ! les belles épingles d'un nouveau bail à passer avec la vie !
Cependant madame la marquise de Villedeau ne pensait qu'usa grande aft'aire ; elle en entretenait sans cesse Mauléon , et alors celui-ci ne pouvait s'empêcher de détourner la tête et de bailler avec force ; car il se souciait peu des différends qui pouvaient exister entre une vieille femme entêtée et un pauvre maire de village. Et pourtant, après s'être remis de sa première contrariété, il feignait toujours d'écouter avec attention , espérant glisser à la lin de la conversation quelques mots sur la succès-
sion , et connaître ainsi d'avance les intentions de sa tante 5 mais la marquise avait tellement la tête pleine de ses projets de vengeance, qu'elle ne tarissait pas sur ce sujet, et n'offrait pas à son neveu le moindre joint dans lequel il pût glisser la parole qui était au bout de ses lèvres.
Un matin , de très bonne heure, madame de Villedeau fit prier Mauléon de passer chez elle. H s'empressa de se rendre à ce désir. Il trouva sa tante déjà levée ; elle était assise dans son fauteuil, et tenait à la main une canne à bec d'ivoire dont elle frappait de temps en temps le parquet avec dépit. Aussitôt qu'elle l'aperçut :
— Victoire ! victoire ! s'écria-t-elle... j'ai enfin trouvé ce qu'il me faut...
— Ma chère tante...
— Je pourrai donc humilier à mon tour
ce misérable manant qui veut se donner , dans ce pays, des airs de seigneur ! je pourrai prouver à tous ces reptiles qui lèvent la tête, que l'autorité des maîtres ne doit pas être tout-à-fait foulée aux pieds, et que le bon droit et la bonne cause ont encore, Dieu merci! quelque autorité en France... Ahl
— Mais, ma tante, ayez la bonté de m'expliquer...
— Écoutez, mon neveu... Mon dossier et celui de la commune sont devant le conseil d'État... Comme c'est une affaire purement administrative, le ministère public ira puiser tous ses documens au ministère de l'intérieur et aura un grand poids sur l'esprit des juges... Une seule parole du ministre, un peu de bienveillance de sa part, peuvent faire pencher la balance en ma faveur et me donner gain de cause... Or, j'ai
découvert un moyen merveilleux pour gagner et le ministre, et la partie publique , et les juges. . .
— Lequel?
— Certes, moi, marquise de Villedeau , je ne veux avoir aucun rapport avec tous ces gens-là . . . mais il m'est bien permis de me servir des moyens indirects que le hasard meta ma disposition...
— Enfin...
— Mon cher neveu, les élections générales approchent... Il faut que vous vous mettiez sur les rangs pour la députation dans votre département , il faut que vous soyez député!
— Moi?...
— Vous. .
— Mais je ne comprends pas...
— Comment ! vous ne voyez pas d'ici toute l'habileté de mon plan?... La session pro-
chaîne doit être difficile et rude pour le ministère , la Quotidienne le répète tous les jours... Il cherchera à recruter des voix par tous les moyens... Vous ne sentez pas combien , dans de telles circonstances, la plus simple recommandation d'un député nouveau sera puissante?... Voilà qui est admirable ! n'est-ce pas? Oh ! maintenant, je suis sûre du succès!
— Cependant, ma tante...
< — Songez-y bien, monsieur de Mauléon... je n'ai d'héritiers que vous et une nièce du côté de mon mari... Le père de cette dernière, qui est membre du conseil-général du département de l'Orne, fait de grands efforts en ma faveur... la plus belle partie de mon bien sera à celui de vous deux qui aura contribué à assurer mon triomphe.
Mauléon tressaillit, puis s'inclina aussitôt en disant :
— J'obéirai , ma tante.
— C'est bien... Cette adhésion à mes volontés vous portera bonheur... Soyez seulement nommé député, et vous serez déjà content de moi, mon cher neveu.
Mauléon baisa la main de sa tante , et se retira ; deux heures après , il montait en chaise de poste, en disant d'un ton ferme et résolu :
— 11 faut à tout prix que je sois député; on l'est à moins 5 je le serai !
Tout le monde ne jouit pas de ces belles journées, qui, n'appartenant point à la saison dans laquelle on les voit naître , rappellent tantôt le printenops sans les fleurs ,
tantôt l'été sans l'ombrage. Elles font souvenir d'une année en arrière, et provoquent aux regrets plus souvent qu'à l'espérance-, il semble que ces rayons perdus d'un soleil qui s'éloigne , répandent sur la terre une chaleur dangereuse ; ils dégourdissent les passions, ils ravirent les senlimens éteints, troublent l'état de l'ame et font monter l'amertume à la surface.
Louise sentait ainsi par une belle matinée d'automne. Arthur la rencontra dans le jardin plus pâle que de coutume, il s'en affligea, car depuis quelques jours la santé de la jeune fdle s'était évidemment améliorée, et déjà Arthur avait annoncé à M. Duverger qu'il fallait cesser de craindre un dénoûment honteux. 11 était désormais démontré pour lui que l'amour et la peur avaient accablé la pauvre enfant, et qu'elle commençait à se relever un peu, avec la dis-
traction et le repentir. Sa sollicitude s'éveiila aussitôt.
— Vous souffrez, aujourd'hui, demandat-il à Louise ? vous souffrez et vous cherchez la solitude. Est-ce que nos soins ne vous semblent pas assez discrets , assez doux?
Louise se contenta de jeter sur lui un regard plein de reconnaissance.
— Il peut vous sembler , continua-t-il, que je vous néglige depuis quelque temps; mais considérez bien que ce n'est pas moi qui vous quitte, c'est votre santé qui revient; courage, force, beauté, tout paraissait déjà vous avoir été rendu ; quelle mauvaise préoccupation est donc venue vous les repreivdre. Vouslesavez, M. Duverger n'aime
pas qu'on soit pâle, et abattue 5 il ne le pardonnerait jamais à sa femme; il ne faut donc pas donner à Marguerite le mauvais exemple, après l'avoir si noblement soutenue dans sa douleur, vous qui succombiez dans la vôtre.
— Oui, Monsieur Arthur , je lui dois le bon exemple.
Et Louise à ces mots cacha sa tête dans ses mains blanches.
Il y avait au fond du jardin, un pavillon carré, couvert de chaume, et qu'on n'habitait pas; mais M. Duverger y était venu fumer sa pipe avec M. Bruchard, et depuis ce jour-là , deux chaises de bois y étaient restées, et la clé sur la porte ; c'est là qu'Arthur entraîna Louise.
— Venez, lui dit-il, nous y serons seuls, il y a long-temps que vous ne m'avez parlé
avec celte confiance , dont j'ai besoin pour vous être utile ; quelques paroles franches , libres soulageront peut-être votre cœur et vos amis; car ils partagent sincèrement votre tristesse et se sont associés de toute leur ame à votre salut.
Parfois la pudeur consiste à ne pas hésiter, à ne pas songer à craindre. Louise suivit Arthur , et s'assit, comme il l'en priait , à côté de lui.
Pendant ce temps-là, Marguerite étonnée de la disparition de Louise en demandait des nouvelles à M. Duverger, qui, partant pour la chasse , promettait de la lui envoyer s'il la rencontrait dans la prairie, et conseillait à sa femme , en cas contraire , d'aller la rejoindre chez M. Belmar, où elle était probablement ; et Marguerite s'empressait de courir à cette adresse.
— Je ne vous ferai pas de questions , dit Arthur à Louise; je veux vous laisser toute initiative et toute indépendance. J'ai remarqué que vous étiez aujourd'hui plus pâle et plus abattue ; il m'a semblé alors que vous réclamiez plus d'intérêt , voilà pourquoi je vous ai amenée ici.
— Je vous remercie , répondit-elle, de votre bonté ; si vous me voyez abattue , c'est que je crains de ne point en être toutà-fait digne. Ecoutez-moi, vous , qui seul êtes déjà assez instruit de ma honte pour que je n'ai pas trop à rougir devant vous. Oui , depuis quelques jours, j'ai failli à mes devoirs envers moi-même, envers mon père, envers mes amis; je me suis plu à des souvenirs odieux, et ce matin, je m'y suis abandonnée toute entière. Vous l'avouerai-je. Monsieur, vos soins, votre amitié, en me donnant la tranciuillité, la vie, m'ont rendu mon amour
pour lui pour lui... pour cet homme
dont je n'ai pas osé murmurer le nom , lorsque j'étais seule... mais que j'ai besoin de nommer maintenant que vous êtes là
près de moi pour Maidéon. Cette belle
matinée en dilatant mon être, lui a ouvert mon cœur, il y est entré en maître; je ne sais pourquoi , Monsieur, tout ce qui est beau, grand, tout ce qui brille, me le rappelle avec une force contre laquelle je ne puis rien; j'ai voulu, je veux le haïr... non, tenez, je vous tromperais : je veux ce qu'il veut, et je suis persuadé qu'en ce moment
il veut que je l'aime Oh! ne me le
dites pas, ma conscience me dit que c'est une folie, un crime; cette folie, où l'ai-je apportée, mon Dieu! près d'une femme, modèle de réserve et de l'amour du devoir, près d'un homme ^ grave, sévère, qui me fait voir tout ce que j'aurais trouvé d'appui,
de douce et bonne tranquillité dans un mariage convenable; près de vous, Monsieur , qui me forcez à croire qu'il n'y a au monde qu'un seul homme digne de l'amour d'une femme; près de M. Belmar, où j'ai appris, par vous , Monsieur Arthur, combien il est glorieux et touchant de mériter l'amour d'un père ; et vous meparhez toutà-l'heure du bon exemple que je devais à Marguerite. Ah ! Monsieur, quelle ironie cruelle, et que vous m'avez bien punie.
La malheureuse enfant était suffoquée par ses larmes ; elle faisait peine à voir, puis ses yeux se fermèrent ; blanche, affaissée, rien ne trahissait plus la vie en elle.
Tandis qu'Arthur, à genoux devant Louise, lui soutenait d'une main sa jolie tête, et de l'autre lui faisait respirer le sel d'une cassolette qui lui venait de sa mère et qu'il
avait toujours avec lui, Marguerite était là, regardant par un des jours de la persienne verte du pavillon; elle était là.... se meurtrissant le front et les joues contre les lara es; collant, pour ainsi dire , son corps contre le mur, et se tenant cramponnée aux deux chevilles destinées à retenir, de chaque côté, chaque battant des persiennes lorsqu'elles étaient ouvertes. Elle était là — mais depuis un instant elle ne voyait plus.
Tout-à-coup ses forces l'abandonnèrent , elle murmura encore Louise... Arthur... et elle tomba, les cheveux épars, sur la terre humide.
Au bruit de sa chute, Arthur ouvrit précipitamment la fenêtre, et il aperçut, au bas, Marguerite; et plus loin, au bout d'une allée, M. Duverger , qui, n'ayant pas rencontré Louise , était revenu par une prévenance inaccoutumée, en informer sa femme.
En général , le premier mouvement de l'homme chez qui l'éducation ou les calculs n'ont pas gâté la nature , est intelligent et sûr. 11 procède de l'instinct, cette faculté
que nous abandonnons orgueilleusement aux bêtes , que nous remplaçons presque toujours par le respect humain, et que la société nous oblige à subordonner aux lois et aux convenances. Nous ne prétendons pas que la société ait tort.
A la vue de sa femme et d'Arthur, M. Duverger arma son fusil machinalement. Faire feu! voilà sa première inspiration. Mais lequel des deux frapper? et pourquoi? Les scrupules l'assiégèrent bientôt et il eut honte de son premier mouvement, mais la honte était toute dans son esprit. Au fond de son cœur grondaient je ne sais quels soupçons, et sa conscience ne se révoltait pas à l'idée d'un meurtre , comme elle aurait fait à l'idée d'un crime, chez un honnête homme.
Louise parut au même instant, et M. Duverger jetant alors son fusil derrière lui ,
courut à sa femme qu'environnaient déjà Arthur et la jeune fille.
— Que faisait-elle ici, demanda M. Duverger en désignant sa femme?
— Nous l'ignorons, répondit Arthur.
— Que faisiez-vous alors?
— Entrés par hasard dans ce pavillon, je profitais d'un moment de tête-à-tête pour parler à mademoiselle plus intimement de sa santé. Nous causions depuis cinq minutes à peine, lorsque le bruit d'une chute a frappé nos oreilles. Nous vous avons aperçus, vous et madame, au même instant, elle tombée, vous armé d'un fusil... c'est tout.
Marguerite entr'ouvrit les yeux.
— Revenez à vous, madame, dit M. Du-
verger froidement... Arthur, reconduisez Louise à la maison; ma femme me regarde et je veux m'en charger tout seul...
— Je ne sais pourquoi j'ai toujours eu peur de M. Du verger , murmura Louise en s' éloignant avec Arthur, il va bien la gronder, n'est-ce pas, cette pauvre femme ; je n'ai rien fait, et pourtant il me semble que c'est ma faute.
Arthur soupçonnait la vérité, et son émotion l'empêchait d'entendre. Il s'empressa de rentrer à la maison. En quittant le bras de Louise , il alla se blottir dans l'angle d'une fenêtre, écarta les rideaux avec précaution, et suivit avidement tous les détails de la scène qui se passait au jardin, entre M. Duverger et sa femme. Il oublia que Louiseélait là, saisissant avec son instinct de femme les révélations les plus impercep-
tibles d'une passion que jusques-là elle n'avait jamais osé entrevoir.
M. Duverger était allé prendre l'une des chaises du pavillon , et s'était assis près de sa femme; là, immobile, les yeux fixés sur les yeux à demi fermés de Marguerite, il attendait que les sens et la parole revinssent à sa femme pour en saisir le premier réveil , en interpréter le premier usage. Cet homme, en ce momenl-là, était moins cruel, je vou5 jure, que malheureux.
Marguerite fut peu à peu rendue à ellemême ; et quand elle se retrouva complètement, elle jeta un cri. M. Duverger lui saisit le bras et le serra avec force.
— D'où viens-tu? dit-il.
— J'ai bien souffert, Monsieur, et je souffre encore.
-^ Où es-tu? d'où venez-vous, répéta M. Du verger.
— Par pitié, donnez moi une minute; laissez-moi savoir qui je suis d'abord; une minute, Monsieur, une minute seulement.
Et la malheureuse femme passant sur son front, la main qu'on lui avait laissée libre, levant les yeux au ciel, implorait de sa bonté divine une réponse qui ne fût ni la vérité ni un mensonge.
— Qui vous êtes, Madame?.. Vous êtes une femme d'abord , c'est-à-dire un être dont la faiblesse cache des ressources infinies, dont le calme est voisin du tourment, dont les qualités sont autant de dangers... Qui vous êtes?., vous êtes ma femme ensuite, c'est-à-dire que vous me devez compte
de vos pensées, de vos vœux, de vos pas, de tout...
Et comme elle cherchait à retirer son bras qu'il élreignait.
— Ah! continua-t-il, vous appellerez, on appellera ma conduite de la brutalité, j'y consens; mais imitez ma franchise, ma probité, Madame, entendez-vous, ma probité, et dites-moi comment il faut qualifier la vôtre? Dites pourquoi vous vous trouvez au bas de ce pavillon, et pourquoi vous vous y êtes évanouie! La scène était dramatique sans doute , mais quand on fait du drame chez moi, c'est bien le moins que je sache un peu quel est mon rôle? Encore une fois, où étiez-vous? que faisiez-vous?
La bonté, la douceur obligent; l'emportement dégage. Marguerite n'hésita plus à répondre qu'elle n'avait eu le choix ni du jour, ni de l'heure, ni du lieu pour se trouver mal , et que du reste , elle demandait sincèrement pardon à son mari de n'avoir pas une santé inaltérable comme son dévoûment.
M. Duverger ne sut que répondre, et dissimula sa défaite; il finit par tourner son humeurcontre lui-même. Au fait, pensait-il, pourquoi me suis-je emporté si fort? Louise était là, Louise était seule avec Arthur; Arthur n'est préoccupé que de marier Louise avec le comte de Mauléon. D'ailleurs, il aime un ange; quant à ma femme, affaiblie par la douleur qu'elle a ressentie à la mort de sa mère, elle s'est aperçue qu'elle avait des nerfs, .l'aviserai à ce qu'elle l'oublie. Mais pour cette fois n'y pensons plus,
et accordons-lui généreusement le pardon qu'elle nous demande.
Il reconduisit sa femme jusqu'à sa chambre; il était parfaitement calme; elle était complètement guérie.
M. Duverger redescendit retrouver Arthur : — Elle va mieux , elle va tout-à-fait bien, lui dit-il, mais elle m'a demandé à ne pas descendre d'aujourd'hui. Il faut de la complaisance avec les femmes ; j'ai bien voulu. Je ne pense pas, ajouta-t-il en se tournant vers Louise, que le besoin de ne voir personne s'étende jusqu'à vous. Mademoiselle; montez donc vers ma femme, et lâchez de la distraire : je vous en serai reconnaissant.
Louise obéit.
Lorsqu'Arthur et M. Duverger furent seuls, la conversation tomba nécessairement sur la scène du pavillon ; Arthur dé-.
montra que rien n'avait été plus simple, plus naturel, 11 avait entraîné Louise dans le pavillon, parce que depuis quelques jours l'intimité des deux femmes ne lui avait guère permis de s'informer, comme il en avait besoin, de tout ce qu'éprouvait la jeune fille, sans éveiller chez madame Duverger des soupçons que M. Duverger lui-même lui avait défendu d'y faire naître ; madame Duverger, inquiètede Louise, et sentant qu'elle lui était nécessaire dans un moment de souffrance, s'était efforcée de venir la joindre, et avait été trahie par ses forces.
— C'est cela, c'est vrai, s'écria M. Duverger avec joie. Mais vous voyez que le mystère tend à s'évanouir; je ne voudrais pourtant pasque ma femme s'intéressât à Louise, à titre de victime de l'amour; je ne voudrais pas non plus renvoyer Louise à son
père ; ne serait-ce pas en réalité la renvoyer à Mauléon. Croyez-vous qu'elle l'aime toujours?
— Je le crains.
— Oui, elle doit l'aimer toujours, puisqu'il ne l'a jamais aimée. C'est ainsi que les choses ont coutume de se passer. Oh ! les femmes! M. Arthur, les femmes! Excepté la mienne, tenez, et aussi excepté votre ange, elles sont toutes folles!
Arthur avait rougi.
— Vous rougissez ! Est-ce que vous les aimeriez toutes? On a dit que c'était la condition pour en aimer bien une seule. Votre ange alors est fort heureuse. Ah ! çà, votre père s'est montré un jour d'une grande indiscrétion à cet égard , et j'ai tort maintenant d'abuser de sa confidence, car je vois
que ce souvenir vous chagrine et vous préoccupe.
La préoccupation d'Arthur venait d'ailleurs. Rassuré sur le dénoûnient de la scène du jardin par rapport à Marguerite, il commençait à s'inquiéter pour lui. Que devait penser Marguerite? Combien elle devait être malheureuse et le hair? Comment pourraitil jamais se justifier, lui, sans aller jusqu'à des confidences qu'il avait promises à M. Duverger et que son devoir lui commandait de ne pas faire? Et puis Marguerite était digne et fière, et elle avait encore conservé le droit de ne pas descendre à des explications; rien d'ailleurs n'était plus facile à madame Duverger que de déjouer tous les plans qu'il pourrait former afin d'arriver à une entrevue libre et tranquille avec elle. Le mariage de Louise avec le
comte de Mauléon était peut-être la seule justification qu'il lui fut raisonnable d'espérer et d'entreprendre.
Il y pensa.
— Ce qui me chagrine et me préoccupe, répondit-il, c'est que votre courage ait rendu votre amitié désormais stérile pour ce pauvre M. Bruchard. Si vous ne vous étiez pas déjà vengé du comte de Mauléon, je suis sûr que vous l'auriez promptement amené à la réparation de ses torts. L'égalité des âges entre le comte et moi, nuit beaucoup à mon influence. Je dois lui écrire , je lui écrirai au sujet de Louise. Mais je ne puis le tromper: il faut que je lui avoue qu'il a été heureux dans sa faute , et que probablement il n'est pas menacé d'un éclat. Voilà au fond ce qui lui importe. De tout le reste, il en rira comme de théories philantropi-
qiies , voire même libérales. Cet homme nous échappe vraiment; il n'était justiciable que du duel j le duel a prononcé.
— Sous un bon gouvernement, je déporterais les hommes comme ceux-là.
— Moi, je les marierais.
— Pour les punir, n'est-ce pas? Cela ressemble à une idée. Vous avez eu beau dépenser les belles années de votre vie à faire des pians de reconstruction pour la société , vous en êtes encore à regretter , dans sa pratique, l'application de la justice la plus commune... Oh! l'empire et la déportation !
— Oui, l'empire et la moralité des beaux officiers de la garde. Mais s'il fallait mêler la politique à cette affaire, je trouverais dans les souvenirs de mon ancienne profession le moyen de vous démontrer que si le comte de Mauléon voulait appartenir le
moins du monde à notre ordre social constitutionnel, il relèverait immédiatement de la morale et de la probité.
— Lisez-moi donc votre article?
— L'article est à faire; mais la pensée est juste. Si le comte de Mauléon prétendait à une autorité quelconque dans un empire qui ne fut pas celui de la mode^ s'il tenait à devenir le supérieur de ses égaux autrement que par sa bonne mine, est-ce qu'il n'aurait pas besoin du suffrage de ses concitoyens. Le comte de Mauléon n'est connu qu'ici et par ses fermiers; c'est ici seulement qu'il pourrait aspirer à devenir quelque chose. Eh bien , est-ce que votre moralité , vos services ne vous ont pas conquis toute la contrée, à vous et à M. Bruchard. Le comte de Mauléon serait donc obligé de subir votre loi, et de mériter votre estime avant d'obtenir vos suffrages. Ainsi, la société se mo-
ralisera par l'ambition. Le comte se croit supérieur à cette passion ! et par là encore, il nous échappe...
— Tout cela est fort i ngénieux, maisj 'ai déjà observé qu'aujourd'hui l'on était très habile à pronostiquer l'avenir, et à rater le présent. Amenez donc en 4838 un comte à épouser une roturière pauvre , et je croirai au progrés de vos théories d'égalité ; amenez un homme de trente ans à épouser, par ambition et au profit de la moralité, une jeune fille qu'il a séduite, et je porterai les armes devant le résultat de vos doctrines de toutà-l'heure; l'occasion est belle; voici les élections qui approchent. Dans tous les cas, obtenez ce mariage, car je vois que Louise ne peut plus rester long-temps ici avec ma femme; je comprends qu'elle ne peut pas retourner chez son père. Mariez-les, ou il
he me restera qu'à faire tuer le comte de Mauléon par le père Bruchard... Mariez-les donc.
Il le faut.
Le soir du même jour, Arthur écrivit au comte de Mauléon. Il ne se flattait pas de le convaincre; mais c'était déjà quelque chose, pensait-il, que de rappeler incessamment au
comte sa dette, et de l'empêcher d'oublier sa victime. H écrivit longuement comme on fait toujours lorsqu'on veut dissimuler son intérêt personnel et nepas dire son dernier mot. C'était d'ailleurs de la bonne littérature à propos d'un sujet moral. — Le comte de Mauléon répondit en ces termes :
Monsieur,
« J'ai déjà eu l'honneur d'exprimer, de-
« vaut M. Duverger et devant vous, mes
« principes sur la matière qui vous oc-
« cupe. S'ils ne sont pas les meilleurs, ils
« sont les miens, et ils ont cette supériorité
« incontestable sur ceux qu'on leur préfère,
« que j'y crois et les applique. Je vous
« jure que le mariage de Louise avec moi « n'est pas nécessaire ; c'est une entreprise « qui peut honorer beaucoup ceux qui la « tentent : mais en y réfléchissant, vous ju- « gérez qu'on me demande au nom d'une « faute ou d'une erreur, comme vous dites « avec une indulgence très digne d'un « homme de goût, de consommer un mal- « heur et une folie. Louise se repentirait (< bientôt d'être ma femme; je n'ai pas « l'habitude d'abuser des mots qui expri- « ment des idées réelles : celui de mallieur « est du nombre; je le respecte, et il m'ef- « fraie. Je puis nie rendre ce témoignage « de ne l'avoir jamais ni prodigué, ni « avili.
' Les choses graves et vraies devraient « avoir le privilège de frapper tout le « monde ou au moins les gens désinté- « ressés, et je m'étonne d'avoir à défendre
« une vérité comme celle-ci : le mariage « que vous poursuivez, serait le malheur « (Je Louise et le mien. »
«Les fautes seraient précieuses, Monsieur, « si elles nous rendaient aptes sur-le-champ « à réparer leurs suites. Permettez-moi de « vous faire observer que Louise est si tou- « chante et si digne d'intérêt, précisément « parce que la réparation est impossible à son « égard; vous vous abuseriez donc, en pre- « nant votre sympathie pour une preuve « que vous ne tentez rien qui ne soit possi- « ble et raisonnable.
« Après tout. Monsieur, qu'y-a-t-il « donc ? une jeune fille restée honnête après « avoir cessé d'être pure, une femme dont il «est juste de dire qu'elle a aimé plutôt
«qu'elle n'a failli, à moins qu'on n'aitaffaireà «des matérialistes absolus? une femme très « digne encore de l'amour d'un honnête « homme, une femme que sa naissance et ft son éducation appellent toujours à un bon- «heur tranquille dans la médiocrité, une « femme enfin qui fera honneur à tout cul- « tîvateur ou industriel qui peut encore l'é- « pouser ; pourquoi rêver pour elle une situation où elle n'aspire pas à parvenir?
« Vous dites qu'elle m'aime encore ; mais « c'est là un détail dont il ne faudrait pas « vous préoccuper. Quelle est la femme qui « n'a pas au fond du cœur une plaie vive : « c'est là souvent chez elle, Monsieur, la « source d' une sensibilité très honora ble dans « tous ses effets, et dont profite la famille en- « tière.
« Elle m'oubliera.
« Achevez, Monsieur , de lui rendre la
« santé ; le temps fera le reste. Je prévois que M. Du verger sera un obstacle à un dénoûment sage et pacifique ; ce brave militaire est déjà d'une autre époque , et ses idées tiennent plus à la discipline qu'à la raison; mais vous possédez, Monsieur, toute sa confiance: ce sera y répondre, que de l'amener à s'entendre avec nous. Ma fortune esta la veille de devenir considérable; Louise et la famille dans laquelle on la ferait entrer n'auraient à s'inquiéter ni du présent ni de l'avenir; nous trouverions toujours parmi lesanciens servicesque les Bruchard ont dû rendre aux Mauléon, quelque prétexte au moins plausible, de nous montrer reconnaissant et généreux. J'ose donc, Monsieur, réclamer votre bienveillance et votre aide, en cette circonstance comme en toutes celles où j'aurai l'honneur de vous
«rencontrer. De mon côté, l'estime la plus
«sincère vous est acquise. Je n'ai point à «vous offrir mes services en ce moment. Telle «est en effet la situation, que je semble « avoir tout à attendre et à solliciter de vous ; « mais la vie la plus régulière a ses péripéties. « Je vous prierai donc , Monsieur, de penser « d'abord en toutes circonstances au comte « deMauléon , à votre serviteur et votre ami.
«. P. S. Nous nous verrons sans doute aux « élections, qui vont avoir lieu dans quelques «jours. Cesera encore pour lutter l'un contre «l'autre et faire prévaloir des opinions diffé- « rentes. J'ai vraiment du malheur, et je fais « des vœux au hasard , afin que cette oppo- « sition soit la dernière. »
Après avoir lu la lettre qui précède, Ar-
thur désespéra du succès; elle exprimait bien en elîel une résolution calme, froide et raisonnée d'une certaine manière, d'abandonner Louise à elie-raême et à ceux qui voudraient en avoir pitié. Ce n'était ni du paradoxe, ni du sophisme, genre de raisonnement à l'usage de ceux qui ont plus d'esprit que de cœur, et qui n'empêche ni de penser, ni de pratiquer le contraire de ce qu'on a soutenu, parce que l'esprit ayant été satisfait, peu importent ensuite les contradictions qui n'intéressent que la conscience. C'était le jugement d'un homme habitué à ne considérer que le positif des choses, qui dépouillait toujours les grandes de leur poésie, les mauvaises de l'importance que la religion et la morale leur ont donnée. Il ne croyait pas le mariage nécessaire, c'est-à-dire, agréable ou utile : donc
il ne le ferait pas ; la conséquence était invincible.
Arthur fut un moment ébranlé dans sa résolution, c'est-à-dire, qu'il se mit à l'examiner. M. Duverger lui avait dit: il le faut-, réquité ajoutait : ce serait bien-, mais il se demandait à lui-même quels étaient ses titres à la mission un peu chevaleresque dont il s'était chargé. Je ne suis, pensaitil, ni un prêtre, ni un magistrat; si j'étais l'un ou l'autre, mon institution seule serait un droit public à la répression des vices et des écarts de ceux qui m'entourent. Mais , moi , il faut que je tire mon autorité de mes antécédens, et mon influence de mon habileté. Quels sont mes antécédens? d'excellentes intentions servant de prélude à des actions inutiles, égoïstes ou équivoques! Mon habileté?.. . je me suis fait aimer d'une femme qui peut encore moins devenir la
mienne, que Louise ne peut devenir celle du comte de Mauléon. Oh! Marguerite, c'est par vous que j'existe désormais , c'est par vous que je me sens le courage des plus nobles actions, et c'est par vous pourtant que je suis coupable , que je faiblis, et que j'ai peur en osant. Je sens que mon amour m'élève et m'humilie, m'exalte et me décourage; si tu ne m'aimais pas, je serais fort de ma souffrance; ton ingratitude suppléerait ma conscience, et je porterais dans l'accomplissement du bien toute l'énergie de la passion qui se trompe elle-même et qui se venge. Aimé de toi, j'ai, malgré moi, le respect et la superstition de ceux qu'on aime; la faute s'amoindrit à mes yeux de loule l'affection qu'on a méritée.
Le besoin de pardon a fait découvrir l'indulgence. Arthur, à force de réfléchir, finit par trouver que de Mauléon ne pensait pas
si mal qu'il lui avait paru d'abord , et il re-^ gretta que M. Duverger mit au mariage <Je Louise et du comte une si gramle importance.
Peu à peu l'indulgence envers lui-même s'accrut de toute celle qu'il éprouvait pour un autre, et il médita de se justifier auprès de Marguerite ; il se promettait encore de ne pas lui dire qu'il n'aimait qu'elle, et de n'exiger aucun aveu en retour.
Sa résolution était prise. Il vint s'asseoir auprès de son père, et il essaya de lirequeiques pages d'un livre de médecine, mais ii s'interrompait souvent. Voilà, lui dit M, Belmar, un auteur bien profond, puisqu'il vous donne beaucoup à réfléchir ; ce ne doit pas être un ouvrage nouveau.
— Tout nouveau, mon père.
— Eh bien , c'est qu'alors vous ne lisez
pas, je m'en doutais. Je ne vous crois pas assez heureux, ni placé au milieu de circonstances assez ordinaires , pour avoir le loisir que vous affectez en ce moment. Je suis vieux, et sans avoir été jamais mêlé à de graves événemens, j'ai beaucoup vécu , parce quej'ai beaucoup observé, compris. Eh bien, depuis la mort de madame Sauvai, j'ai remarqué un changement considérable autour de moi; tout le monde est préoccupé: M. Duverger, sa femme et toi. Je ne parle pas de cette jeune fille , que vous croyez tous malade et qui n'est que triste et maladive; ce qui est bien différent, à mon avis, car ces gens-là ont coutume d'enterrer tous les autres. J'ai d'abord expliqué le changement dont je parle par la mort elle-même; les personnes les moins regrettées laissent un vide; l'on se trouble et l'on s'inquiète jusqu'à ce qu'il soit rempli : et madame Sauvai
était aimée de nous tous. Mais j'ai bientôt renoncé à cette explication. M. Duverger chasse depuis le matin jusqu'au soir, perd sa poudre aux moineaux 5 il paraît avoir besoin de tuer absolument, et n'importe quoi. Sa femme, qui devrait se rapprocher de moi, le vieil ami de sa mère, de moi, qui lui rappelle au moins l'âge de sa mère, m'évite et paraît me reprocher quelque chose. Toi , tu fais ton métier, c'est le mot désormais, machinalement. Cequetuaimes, je n'en sais; mais tu aimes : à la vivacité de tes sentimens, à l'incertitude de tes actions, je l'ai vu.
Arthur fit un mouvement.
— Auriez -vous peur ? je ne vous demande aucun aveu ; mais , je vous le répète , vous aimez , je l'ai vu. J'ajouterai, afin que vous
n'ayez pas à m'en vouloir de ma perspicacité, que je l'ai su.
— Vous?
— Moi. M. Duverger m'a parlé d'une rencontre qu'il a faite; vous étiez seul dans le pavillon du jardin avec cette jeune et jolie fille; vous lui donniez , avez-vous répondu, des conseils. C'est généreux, mon fils.
— Vous soupçonneriez?
— Où serait l'injure? Louise n'est pas riche à la vérité, mais voila, je crois, tout ce qui lui manque. Vous savez que je n'entends pas discuter les sentimens, et que, si vous l'aimez, vous êtes parfaitement libre d'en faire votre femme. Après avoir choisi le village de Saint-N pour votre résidence, vous pouvez sans inconséquence épouser une fdle sans dot. Faites, mon fils, comme il vous plaira, vivez pour votre
compte, c'est tout simple. En retour de cette liberté , que je ne vous octroie pas , mais que je vous rappelle simplement, vous n'avez qu'un devoir à remplir envers moi, celui d'être heureux. Remplissez-le, et nous serons quittes. C'est \k ce que j'ai dit ce matin à madame Duverger, qui ne voulait pas me comprendre. Elle soupçonne bien que vous vous êtes laissé prendre à la jeunesse et à la beautéde Louise, et il paraît cependant lui répugner d'admettre que vous l'épousiez. Cela n'est pas logique, mais la logique et les femmes!.. Au reste, je ne veux pas en dire de mal devant un homme passionné. Allons, mon fils , considère ce mariage comme une chose fort simple , et désormais agis plus simplement. Tu aimes, tu épouses... Je deviens grand-père avant de mourir. Je ne vois ni mal, ni obstacle à tout cela. Madame Duverger en sera pour n'avoir pas I. 20
assez bien présumé de loi , et voilà tout.
Arthur avait craint un moment pour le secret de son cœur. Il se rassura lorsqu'il vit que son père avait pris le change , et répondit avec assez de naturel qu'il n'aimait personne.
— C'est singulier, répliqua M. Belmar, ou plutôt c'est inexact. Si je m'en étais aperçu tout seul , je n'insisterais pas , m'en rapportant plus volontiers à votre franchise qu'à mon expérience assez faible en cette matière. J'ai fait beaucoup de contrats et peu l'amour; mais je me suis toujours laissé dire que les femmes s'y entendaient à merveille, et qu'il ne leur arrivait guères de s'y tromper. Je me défie en général des banalités qui forment le fonds de l'opinion des hommes à l'égard des femmes. Je crois pourtant à
ce qu'on dit de leur sagacité lorsqu'il s'agit de reconnaître si un jeune homme est sensible ou indifférent. Eh bien, c'est l'opinion de madame Duverger, que la beauté de cette jeune fille vous a touché profondément.
N'est-ce pas vous qui avez sollicité , obtenu qu'elle quittât son père et vînt à Saint-N... ? Ne lui avez-vous pas témoigné un intérêt, une sollicitude qui n'est pas en rapport avec la gravité de la maladie que vous croyez avoir à guérir? Vous aimez, mon fils; vous aimez celle jeune fille, je vous le jure. Pourquoi ne pas vous l'avouer à vousmême? Comme s'il s'agissait d'une p?^sion insensée, impossible; comme si vous aimiez une femme trop jeune, trop riche ou trop haut placée, ou bien encore la femme d'un autre, madame Duverger, par exemple! je concevrais la lutte que vous tenteriez , quoiqu'en vain probablement, d'engager
avec vous-même; je viendrais à voire secours avec ma sagesse et ma bonne volonté. Je te dirais : partons, fuyons le danger; allons même à Paris, et parviens à tout prix à te distraire. Mais je ne te permets pas, mais je ne te pardonne nullement de jouer, comme tu le fais, à la victime. Parce que Louise est pauvre, vas-tu te regarder comme la proie d'un amour malheureux?
Tu te flatterais singulièrement , tu ne serais en réalité que la victime de toi-même et d'un très mince intérêt. Tu es assez riche de ton patrimoine et de ta clientelle, qui s'étend à ton gré, pour vivre à Saint-N.... Allons, prends un parti. Veux-tu que je charge madame Duvergerdeparlerà Louise et d'en obtenir une réponse favorable? elle fera volontiers le sacrifice de son opinion personnelle , et elle nous aime trop pour ne pas admettre que ce mariage est conve-
nable du moment qu'il importe à ton bonheur. Tu m'as bien entendu, n'est-ce pas?
— Oh! très bien, répondit Arthur; et votre bonté me touche comme si elle était nouvelle. Mais elle se trompe. Le calme, l'ordre , la sérénité , tout ce qui compose à vos yeux l'existence heureuse et durable , me manque. Ce que j'ai vous paraît être moins la vie que la fièvre ; je le sens comme vous. Je suis trop mécontent de moi-même pour exiger que vous en soyez satisfait. J'ai toujours porté au fond de mon cœur une inquiétude , un désintéressement , j'ose le dire , qui a nui beaucoup à mon repos et à ma constance : deux faits qui se tiennent intimement. J'ai essayé de beaucoup de choses , et le succès dans une n'était bon qu'à m'en faire rêver dans une autre. Ce que j'éprouve aujourd'hui, ce n'est plus le besoin de changer; mais c'est encore del'in-
quiétude et de l'impatience , derniers restes de mon caractère de vingt ans, qui vont bientôt se perdre dans les goûts et les habitudes de l'âge mur. Vous savez aussi que ma profession m'expose à recevoir des secrets. H m'est interdit de les révéler. Mais je peux m'en émouvoir, il ne faudrait peutêtre pas chercher ailleurs la cause de mon agitation et de mes inquiétudes.
Pour la première fois depuis long-temps, M. Beîmar prit la peine de chercher la vérité au-delà des explications qu'on lui donnait. C'est égal , dit-il, je persiste à croire que M. Duverger et moi nous ne nous sommes pas tout - à - fait trompés. Je ne t'en parlerai plus, mais j'y penserai.
Plusieurs jours se passèrent sans incident nouveau. Marguerite et Louise ne se quittaient plus; maintenant madame Duverger
recherchait moins l'intimité delà jeune tille que son assistance. N'être jamais seule, et avoir près d'elle une accusation vivante contre Arthur, voilà comment elle essayait de bonne foi de se guérir. La jeune lille ne perdait aucun des mouvemens, aucune des paroles de la jeune femme. Et pourtant il y a quelque chose là , se disait-elle , en voyant battre le cœur de Marguerite, et cette pensée la rendait plus douce et plus caressante à son amie. Elle sentait déjà que là où il y a de l'amour, il y a aussi à consoler.
Arthur eut beau s'ingénier à trouver le moyen d'isoler Marguerite de sa compagne habituelle , il ne lui fut pas donné d'y réussir. Marguerite faisait des efforts sincères pour croire à l'infidélité d'Arthur. Elle fuyait toutes les occasions de revenir à une vérité qui l'aurait rendue moins malheureuse et plus coupable. Enfin , elle déploya pour
se sauver toute l'adresse et loule la bonne foi que les femmes mettent ordinairement à se perdre.
Arthur écrivit , sa lettre fut rejetée ; il fit entendre qu'il quitterait St.-N. , on l'y encouragea au nom de la fortune et de la gloire.
Il aurait bien supplié Louise de raconter à Marguerite la scène du pavillon , mais c'eût été une révélation directe ; il s'arrêta pourtant à ce projet. Heureusement l'altitude de madame Duverger était devenue si calme, si froide depuis plusieurs jours, qu'il pensa qu'elle ne l'aimait plus; il recula devant un aveu qui était devenu plus que dangereux , c'est-à-dire inutile.
Il se prit alors à détester Mauléon, comme l'auteur de ses infortunes : il le détesta comme aristocrate , comme riche , comme homme aimé. Il se fit illusion , comme de coutume,
et crut que toute cette rancune était bien réellement du libéralisme , de la pliilantropie et de la probité ; et il se promit d'avoir raison du comte à l'occasion la plus prochaine. Il délibérait même et se demandait s'il ne serait pas convenable de le provoquer à la première rencontre, il est vrai que son vœu et son but étaient de mourir, et qu'il ne prétendait qu'à se faire tuer.
La petite ville dans l'arrondissement de
laquelle se trouvaient et Saint-N et la
propriété du comte de Mauléon, était en proie à une agitation extraordinaire.
C'est que le jour des élections générales
était arrivé. — Les haines, les passions, les intérêts se trouvaient mis enjeu. — Et dans une localité où pendant des mois entiers les habitans sont réduits à converser sur le prix du blé, sur l'éloquence du dernier prédicateur et la dernière bévue du sous-préfet, on comprend tout ce qu'un pareil événement pouvait avoir d'importance.
Trois partis, comme dans presque toutes les rencontres électorales , le passé, le présent et l'avenir se disputaient le champ de bataille.
En première ligne se présentait la colorie du pouvoir. Elle mettait en avant comme candidat, M. Joubert, gros manufacturier ; elle avait pour appui le sous-préfet, le maire ; elie pouvait compter sur le suffrage de la plupart des fonctionnaires publics et de tous les gens un peu timorés, qui croyaient que le maintien du commerce, de la tran-
quillité générale tenait à l'obéissance servile des particuliers. Les fonctionnaires et les poltrons politiques forment et formeront longtemps encore une belle majorité dans notre pays : et tout pouvoir existant peut compter sur eux. Gardes nationaux et électeurs, ils ont soutenu Robespierre, le Directoire, l'Empire, la Restauration, l'établissement du 9 août; vienne une nouvelle révolution et ils
seront encore à elle de cœur sinon de bras
le tout par dévoûment pour leurs intérêts personnels.
Au second plan apparaissaient les légitimistes assermentés. Leur attitude était quelque peu contrainte ; ils s'efforçaient de prendre l'air de gens expropriés plutôt que vaincus. Ce serait quelque chose de bien respectable que la fidélité politique et le culte du malheur, comme on dit, s'il ne s'y mêlait pas tant de morgue et d'ostenta-
tion. Aimer un prince pour se conserver à soi-même le droit de mépriser ensuite tous les hommes, n'est pas un titre à l'estime publique. Mauléon était le chef brillant de cette noble phalange ; il en était aussi le candidat improvisé.
Enfin on voyait s'agiter l'opposition libérale, — terrain neutre sur lequel se réunissaient toutes les opinions qui de près ou de loin touchaient à la révolution de Juillet, mais qui en comprenaient les conséquences autrement que le gouvernement.
C'était bien là le camp le plus singulièrement bariolé qui se pût voir. On y rencontrait des Tiers-parti , des Opposans dynastiques, des Opposans quand même, des Opposans impériaux, des républicains américains , des républicains soit-disant purs. Toutes ces fractions s'étaient réunies pour le besoin du moment, et feignaient de s'en-
tendre. Il est certain qu'on ne se comprenait pas : c'est quelquefois la condition du succès et de l'ensemble. ^ — Arthur et M. Duverger commandaient le camp libéral. Le candidat choisi était , selon l'usage déjà antique et solennel , un avocat de province nommé Boudet , qui avait été assez habile pour se concilier les suffrages de toutes les nuances du parti. Il est vrai que sa profession de foi s'était renfermée dans de telles généralités, qu'elle avait dû contenter tout le monde.
Arthur s'était jeté dans la lutte politique avec cette ardeur fiévreuse dont nous connaissons l'origine. Jamais cœur aussi chaud n'avait battu dans des circonstances aussi calmes. Le succès du candidat ministériel paraissait assuré. Cependant Arthur était parvenu à organiser des réunions d'électeurs; on y avait même beaucoup parlé.
Arthur avait retrouvé des inspirations d'avant mil huit cent trente,... mais devant un public qui n'a pas de date. 11 se flattait d'avoir réchauffé le zèle de chacun ; enfin il avait promené le candidat orné de fleurs... de rhétorique chez tous les électeurs, et il avait écrit en son nom une circulaire magnifique.
M. Belmar souriait à tous ces efforts, et méditait froidement sur les causes de la chaleur humaine en malièred'intérôts généraux. Il ne croyait sérieusement qu'aux transactions.
Or depuis quelque temps il s'était formé dans les élections des alliances entre le parti légitimiste et le parti libéral. Ils employaient cette tactique pour triompher plus facilement du juste-milieu et elle leur avait réussi quelquefois. Du reste , ces
transactions avaient reçu une sorte de consécration par l'assentiment que leur avait donné les journaux les plus importans des deux bords. Il faut dire cependant que les légitimistes, par le sentiment peut-être de leur faiblesse, ou plutôt emportés par leur haine aveugle contre le trône nouveau , se précipitaient dans cette voie avec plus d'ardeur que les libéraux 5 la Gazette de France, l'organe des habiles du parti, avait préconisé cette manœuvre avec trop de chaleur pour ne pas laisser soupçonner qu'elle avait un intérêt très grand à ce qu'elle fût adoptée.
La veille du combat , les légitimistes de la petite ville dans laquelle nous nous trouvons pour le moment , vinrent offrir leur concours aux libéraux; ils proposèrent de tirer au sort celui des deux candidats qui serait porté par les deux fractions réunies,
dans le cas où M. Joubert , M. Doiulet ou Mauiéon ne l'emporteraient pas au prenaier tour (le scrutin.
Les libéraux repoussèrent au premier abord cette transaction, comptant sur leurs forces, et ne voulant pas , comme le dit assez énergiquement l'un d'eux , que leur triomphe fat taché de blanc. Arthur surtout, qui était l'amc de son parti, se montra opposé à toute combinaison de ce genre.
Si Arthur fut très étonné de voir le comte de Mauiéon , cet homme blasé, indifférent, sceptique, cet homme qui s'était arrangé une existence à part, et qui, les bras croisés comme un mauvais ange , regardait passer la société en la poursuivant de ses amers sarcasmes, s'il fut étonné, dis-je, de le voir accepter un rôle dans la comédie de tout le monde et consentir à ce
qu'on le mit en avant pour représenter ses concitoyens au Parlement, it le fut bien davantage encore lorsqu'il s'aperçut de l'ardeur, de l'étrange sincéritéaveclaquelIeMauléon s'associait aux eTorts de ses amis. Quel intérêt avait donc pu opérer en lui un changement aussi grand , une transformation aussi complète? Ou plutôt quel était ce nouveau caprice?
Et Arthur réfléchissait.
La grande trompette électorale donna enfin le signal de la lutte. — C'était par une belle matinée, et toute la ville prit l'air affairé d'un jour de foire. De bons paysans en habits de fête préludaient autour des tables des cabarets à l'exercice des plus précieux de leurs droits, tandis que d'excellens bourgeois donnaient à déjeûner aux entremetteurs et aux courtiers électoraux qui étaient venus les tromper officiellement.
Cependant les électeurs arrivaient peu à peu dans la salle de la mairie et se concertaient pour mettre de l'ordre dans leurs manœuvres. Les deux candidats de l'opposition furent salués par les acclamations de la foule ; l'avocat Boudet dut ce triomphe à une conformité de sentimens, et Mauléon le dut uniquement à lui-même.
Tant il est vrai que l'éclat de la naissance , l'élégance des manières, la beauté du visage et des formes, l'audace naturelle du regard, et la noblesse de la démarche, exerceront toujours une grande influence sur le populaire rassemblé. La royauté des aigles et des lions se reconnaît , mais ne s'explique pas.
Les partisans du candidat ministériel l'emportèrent dans la formation du bureau Cet avantage, obtenu à l'aide d'un petit nombre de voix , parut jeter Mauléon
dans une grande inquiétude. 11 comptait sans doute sur la majorité; aussi à la proclamation de ce premier résultat, il pâlit. Les angoisses de Mauléon n'échappèrent pas à Arthur , et avec cette promptitude de jugement que donne aux esprits distingués une situation extraordinaire, après avoir acquis la certitude du fait, il chercha à en tirer tout le parti possible, au profil de ses intérêts propres et de ceux qu'il avait si chaudement embrassés.
On procéda au vote définitif. — Les bulletins furent tracés au milieu d'un silence solennel et avec la discrétion la plus absolue. Seulement çà et là quelques électeurs campagnards qui ne savaient pas écrire, allaient implorer le secours d'une plume amie, et tombaient entre les mains de quelque courtier électoral qui leur affirmait avoir écrit Jacques quand il avait écrit Paul.
Le dépouillement des scrutins donna le résultat suivant qui fut écouté dans un grand silence : seule circonstance imposante jusqu'à présent de ce drame électoral.
Nombre des votans: 354.
M. Jouberî. i60 v.
M. deMauléon. 130
M. Bondet. 64 Voix perdues. 3
Lorsque le président eut fini de proclamer le résultat qui précède, le désappointement et la rage se peignirent sur la physionomie de Mauléon, quelque effort qu'il lit pour dissimuler les sentimens dont il était
agité. Un tlot d'électeurs ayant rapproché Arthur de Mauléon, les deux ennemis se saluèrent avec affabilité. Un des nobles amis du comte le lui reprocha amèrement.
— Vous avez raison , s'il n'était que libéral, passe encore, répondit Mauléon :
c'est un mot dont vous avez peur et voilà tout. Mais il vient de m'enlever, comme de ma poche , quatre cent mille livres de rente.
Le légitimiste se signa.
Arthur avait entendu les dernières paroles de Mauléon.
En ce moment une pensée subite illumina comme un éclair toute l'organisation morale d'Arthur. Un scrutin de ballottage devant avoir lieu entre MM. Joubert et Mauléon , le candidat libéral n'avait plus de chances ; et à tout prendre, les hommes qui voulaient la chiite du ministère , devaient avoir moins à cœur d'envoyer à
la chambre un député ministériel qu'un opposant, sous quelque bannière qu'il marchât. Ainsi, la conscience politique d'Arthur ne lui préparait aucun remords , dans le cas où il donnerait son suffrage à Mauléon. — Et d'un autre côté , que d'avantages ! Louise heureuse et honorée, madame Duverger désabusée, une tâche difficile accomplie !
Arthur n'hésita plus!
Il s'approcha de Mauléon, lui serra la main, et lui dit à voix basse:
— Dans dix minutes vous êtes proclamé député , si vous consentez à épouser Louise.
— J'y consens , reprit vivement Mauléon.
Et Arthur se mit à parcourir les rangs de ses amis.
Cette scène se joua rapidement et chaudement. Dans de pareils momens les paroles sont inutiles, car les acteurs ont déjà dit tout le dialogue en eux-mêmes , et ils arrivent de suite au dénoûment. Arthur savait tout ce qu'il avait à perdre , Mauléon tout ce qu'il avait à gagner. Pourquoi s'embarrasser dans de vains préliminaires?
Pour un homme de la trempe de Mauléon, pour un homme dans la position où il se trouvait , il n'y avait pas deux partis à prendre.
La coalition fit son effet.
Au scrutin de ballottage, Mauléon obtint i92 voix , et M. Joubert 161.
Mauléon fut proclamé député. Le résultat était grand. Il échangeait là un avenir brillant contre un avenir incertain et indigne de lui.
Toutefois Mauléon se gardait bien de
manifester de la joie : il agréait seulement les félicitations et les hommages. Arthur se réjouissait avec M. Duverger, dans un coin de la salle , du dénoûment de la journée. Les électeurs , leur lâche remplie , sortaient de la mairie un à un, lorsque M. Belmar, qui se croyait légitimiste , et qui était peutêtre le seul dans cette circonstance qui n'eût pas fait son petit discours , s'approcha du comte de Mauléon et lui parla en ces termes :
— C'est un beau triomphe que vous venez d'obtenir, Monsieur. Malgré les préjugés de ce temps-ci , je vous féliciterai de ce que votre naissance , votre nom , votre fortune y ont contribué pour quelque chose. Les intérêts politiques et vos qualités personnelles ont fait le reste. Vous êtes appelé à réconcilier une grande partie de vos conci-
toyens avec ce qu'ils appellent les privilèges du hasard ; comme s'il y avait un hasard, dès qu'on reconnaît une Providence et un Dieu. Votre mission est grande; mais elle vaut qu'on y consacre une organisation aussi belle que la vôtre
Mauléon ne put s'empêcher de sourire, et s'inclina.
— Heureux , Monsieur, les hommes que leur naissance et leur fortune garantissent déjà contre certaines petitesses, qui sont recueil de nos débuts, à nous, dans noire médiocrité. Vous tiendrez vos sermens, vos promesses.
A ces mots , le comte de Mauléon fit un mouvement en arrière, et demanda à son voisin quel était cet importun complimenteur.
— C'est le père du libéral de ce malin , lui répondit le légitimiste que nous avons déjà vu.
Mauléon rougit. Est-ce que cet homme me raille? se demanda-t-il en lui-même.
L'air de bonhomie de M. Belmar le rassura bientôt.
11 vient seulement me rappeler le marché que j'ai fait avec son fils , pensa-t-il.
— Eh bien ! Monsieur, dit-il à M. Belmar, répétez à monsieur votre fils que j'ai toujours fait honneur à mes engagemens.
Tandis que M. Belmar se recueillait pour comprendre le sens des paroles de Mauléon, celui-ci quittait la salle de la Mairie, et murmurait en montant dans sa voiture , au milieu des électeurs ébahis ou désappoin-
tés : Paris n'a coûté qu'une messe à Henri IV, ma seconde fortune me coûtera un sacrement.